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Un plaidoyer en faveur de l’esprit poétique

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(JPEG) L’esprit, qu’appauvrit la fatigue du travail, par prudence, préfère ne retenir que le lent ronflement de la répétition, plutôt qu’affronter l’inconnu au risque de la rupture.

-  Devrais-je, dans ces conditions, évoquer la poésie sans risque, non pas de l’abîmer, elle, mais de m’abîmer, moi ?

La lassitude se répand dans mon esprit, comme une marée engloutit à une allure surprenante, la plage qui sommeille sous le zénith de l’été. Le zénith, ce chemin qui culmine au bout de la poésie. La poésie n’est pas le lieu de l’improvisation, mais celui des sons aux couleurs vigoureuses que fait la vie dans ses multiples manifestations.

Extraire de la vie, une trame musicale, et la malaxer afin d’obtenir la plus grande cohérence entre le mot et la sonorité qui s’en dégage, de sorte à en extirper la sève ; remplir cette écriture de cette sève qui lui donne sa force. S’en imprégnier, comme on s’imprègne des odeurs suaves d’un premier coït étourdissant.

Par la poésie, il m’est égal de retenir le mot en rapport avec sa valeur orthographique, ni pour la définition qui lui est attribuée, mais strictement pour la suggestion que provoque le son du claquement de la langue dans la bouche. Ma poésie n’est pas conventionnelle et ne reconnaît pas l’autorité de l’Académie ; cette autorité qui ne repose que sur l’arbitraire et la conservation, plutôt que provoquer l’imagination et l’innovation. On observe, précisément, que c’est souvent sous la contrainte d’un usage intensif manifesté par la rue, qu’un mot nouveau finit par être fixé par l’Académie. Comme le Panthéon reconnaît ses thuriféraires. Le mot, alors, perd sa force, et toute évolution lui est interdit. Pire, il finit par subir les déformations que la morale impose lorsqu’elle le charge d’émotion.

Toute langue est vivante.

L’instrument de la poésie est la langue. Elle peut traduire toutes les expressions humaines, et jusqu’à des expressions qui ne lui appartiennent pas ordinairement, comme des cris d’épouvante, ou le son de deux chairs enlacées.

Les langues se transforment avec le temps et les lieux.

Elles subissent les assauts, les outrages, les séductions, que leur usage ne manque pas d’apporter. Le sens commun appauvrit le mot. C’est pourquoi, il est nécessaire de me lire sans les références d’usage du sens commun.

Il faut entendre l’expression de la langue dans son sens organique et non linguistique.

J’observe que les premiers mots émis dès les premiers instants de la vie humaine, s’apparentent à un son ; que les premiers contacts avec une langue étrangère se font au moyen de sons, et jusqu’au râle de l’agonie qui s’achève avec un son, parce que la vie est parcourue de sons, parmi lesquels beaucoup nous sont inaudibles. De plus, pour une même idée que traduit un mot, la langue organique ne se place pas de la même manière selon son origine linguistique.

Ainsi là où le mot anglais se zozote, par exemple avec un article, le mot français correspondant se claque. Les battements du coeur, un orgasme prolongé, un pet véloce, le choc de l’urine contre la paroi d’un bidet de porcelaine. Sont autant d’expressions poétiques.

L’agonie de l’autorité, l’écroulement des murs de l’enfermement et de la soumission, constituent des points saillants de l’expression poétique contemporaine.

De ces constatations, je conçois la poésie comme une approche musicale ; approche associée à l’image qu’elle renvoie.

Cette conception littéraire de l’écriture poétique est, par évidence, étroitement liée à l’époque dans laquelle elle apparaît. Hors de son époque, une écriture ne se comprend pas dans toute son étendue, et reste formellement esthétique.

L’écriture poétique n’est jamais intempestive.

Elle s’inscrit profondément dans son époque. C’est l’intelligence de ses figures qui peuvent être intempestives, mais non son contenu.

Il arrive parfois que l’écriture poétique se montre d’avant- garde, mais c’est seulement au prix de l’habitude qu’ont les oreilles chastes, de n’entendre que ce qui est conventionnel, sans rupture, superficiel, parce qu’elles ne savent retenir que ce qui se répète inlassablement, y compris sous des formes qui semblent novatrices, mais derrière lesquelles s’étalent le conformisme le plus ordinaire, parce que la crainte que provoque le trouble du sommeil de la raison est plus puissant que l’enthousiasme a vouloir déborder les frontières.

La poésie est toujours, par définition, une écriture nouvelle, une écriture provoquante qui éveille le désir de l’étreindre par la force de la passion. Mais, c’est seulement lorsque le feu de son volcan est éteint, lorsqu’elle a perdu l’éclat prometteur de sa jeunesse, pour le vernis que l’empreinte des ans a patiné, non pas pour une maturité élégante, mais pour une domestication reposante, qu’alors les portes vermoules de la reconnaissance lui sont ouvertes.

Ainsi apprivoisée, l’écriture poétique est neutralisée.

Il ne lui reste qu’à être enseignée. Et la rupture qu’elle s’est donnée pour tâche d’occasionner, se retrouve, mais non plus comme rupture, source de scandale, mais comme reconnaissance de prouesses techniques littéraires et artistiques ; comme reconnaissance du soutien de la morale qui s’en est emparée, transfigurant son contenu ; comme occupation frivole de jeu de l’esprit.

Il faut de la colère ; une puissante colère, pour redonner à la poésie toute sa force ; en finir avec la rime.

Briser les liens qui la maintiennent enlacée avec les toxicos de la rime et de l’alexandrin. Son rôle est de dénoncer l’inharmonie des rapports humains

La poésie doit hurler.

Hurler la dépendance que produit la soumission ; déchirer la cruauté de l’obéissance et du travail. Elle doit provoquer la dénonciation des critères sordides d’une morale dominée par le christianisme triomphant. C’est pourquoi la poésie ne peut plus chanter, sinon pour chanter un lyrisme rempli de colère.

La poésie contemporaine est faite de mots mal famés, qui s’écrivent le poignard à la main, parce qu’elle est la pierre philosophale qui ne veut pas renoncer. Elle n’est jamais la copie conforme de prouesses techniques révolues, mais s’écrit avec le tranchant bien affûté des incisives.

La poésie contemporaine ne se lit pas, elle se parle, se crache.

Il faut pouvoir y distinguer des hurlements en faveur de Sade autant que des halètements de saveur d’amour. Mais, pour y parvenir, il faut la dépouiller de son orchestration, lui retirer ses rondeurs, trancher dans son art, de sorte que le tintement du cristal s’accompagne de la clameur des partisans de la liberté.

On n’excluera pas systématiquement les mélodies enveloppantes qui peuvent accompagner la poésie, mais dans la mesure où elles servent son message, comme un figurant donne à la scène son épaisseur.

Le rythme est le gouffre du malheur de la poésie contemporaine. Certes, la phrase et le mot peuvent observer leur propre rythme, en toute indépendance l’un de l’autre, mais jamais systématiquement. Il faut en finir avec les règles. En poésie, rien, jamais, ne doit être systématique.

L’écriture de la poésie des temps présents doit correspondre à la sonorité gutturale confrontée à divers chocs fronteaux pareils à des coups de bélier portés avec violence contre la porte blindée des lieux de pouvoir, ces structures portantes de la névrose obsessionnelle sécuritaire.

Rien de ce qui est lisse, est poésie.

La poésie ne s’accommode d’aucun joug. Elle veut les supprimer, tous. C’est là, la tache essentielle de la poésie.

En poésie, la parole est libre, ou n’est pas !



Publié le 27 juillet 2006  par Gilles Delcuse


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