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Nepali Sadi

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Encore une longue journée de marche...

cette fois, notre cortège se rendait à une cérémonie de mariage dans les montagnes népalaises.

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Il y avait quelques porteurs déjà loin devant nous comme pour parfaire la légende, un petit bout de la famille qui vivait à Katmandou et le marié, pas très joyeux, deux chevreaux que je cajolais et le couple de blancs que nous formions, Lambu (le géant blanc) et moi.

C’était nôtre premier séjour au Népal et il nous était bien entendu insupportable de rester enfermés dans la ville tendue.

Il faut resituer les événements au Népal à cette époque où commençaient à sévir les maoïstes et où la ville se trouvait déjà sous couvre feu. Mais nous ne savions rien, juste qu’il ne faisait pas bon traîner dans la ville et sa vallée le soir et que les pétards qui animaient les nuits n’avaient rien de festifs.

L’hôtel et la vie de touristes ne nous branchaient pas plus que ça, nous étions en pleine découverte transcendantale.

Un des garçons de service de la Lodge qui nous hébergeait, Kassav était un garçon charmant, loyal et nous des clients pas chiants, nous avions bien vite sympathisé.

Il se confia à nous pour nous conter ses tourments. Il nous expliqua qu’au Népal, le problème des mariages d’intêrets était toujours d’actualité et qu’il allait en faire les frais. Tiraillé entre sa famille qu’il ne voulait pas décevoir et sa petite amie cachée, le pauvre garçon n’avait pas que l’air désemparé, il était totalement largué. Il nous demanda de l’accompagner à Danzing, à notre grand bonheur... Partir de Katmandou, enfin !

La société changeait lentement, très lentement. Ces drames matrimoniaux précipitaient encore la jeunesse locale bien souvent à peine sortie de l’enfance dans l’enfer des fugues et des suicides pour échapper au sort que les familles sans scrupules, prévoyaient en vue d’enrichissement matériel.

Mais c’est ainsi depuis des siècles et le monde moderne ne fait que pointer le bout de son nez dans les hautes contrées himalayennes. Encore un léger décalage horaire !

Dans les villages paumés sans tourisme et sans passage de pèlerins, la pitance se raréfie et la désertion de la plupart des hommes partis gagner leur croûte à la ville laisse des lieux désolés. Les femmes, entre enfants, parents et rizières, se battent au possible pour que dure la vie en communauté.

Il fut un temps ou l’argent ne parvenait pas à pourrir les habitants des altitudes car on vivait du troc mais de nos jours, le fric a réussi à introduire son venin et de faux besoins commencaient doucement à faire ses ravages.

La situation est la suivante lorsque le pacte est officialisé. La jeune mariée ne voit son homme qu’une fois l’année et le bref passage de ce dernier lui laissera un ventre bien rond. L’époux retournera à la ville, gagner les trois roupies qui feront mieux manger les siens et en général, il entame une double vie contrairement à la femme pour qui une telle liberté serait surréaliste. Elle reste piégée dans les mailles de sa belle famille. C’est souvent une épreuve difficile pour la jeune fille qui doit quitter sa famille, ses proches et son univers pour ne plus y revenir en général et s’adapter au rythme d’une nouvelle tribu et vite. Faire ses preuves journalières pour éviter d’être répudiée. .

Mais revenons à nos chevreaux et à notre ascension.

Nous avons atteint le village de Danzing à la nuit tombée, dans un froid saisissant, sans lumières sur les sentiers dépourvue de lune.

Une des soeurs de Kassav et son neveu avaient fait le chemin à mes côtés. Nous étions devenues copines malgré la barrière du langage.

J’avais réussi à capter que Didi vivait à Katmandou, qu’elle avait sept filles. La dernière se tenait ficelée dans son dos.

Nous fûmes accueillis dans une ambiance euphorique car les porteurs arrivés quelques heures auparavant avaient annoncé la venue de deux géants venus de l’Ouest et ici, personne n’avait jamais rencontré de blancs... Qui plus est, invités à un mariage dans un bled paumé du Népal qui n’intéressait personne.

Un feu brûlait au centre de la terrasse et une femme dansait.

Lors de telles cérémonies, la tradition veut que des femmes du clan dansent pendant les préparatifs et pendant toute la cérémonie. Elles doivent se relayer pour qu’en permanence soit chassé le mauvais œil qui pourrait ternir cette cérémonie pourtant déjà voilée.

Nous étions épiés par une armée de fripouilles curieuses de savoir comment un blanc mangeait, faisait ses besoins et se lavait. Autant de mystères qu’il leur fallait résoudre en quelques jours et en rendre compte à l’ancêtre du village, vieille folle édentée qui voyait par d’autres orifices ce que ses yeux ne voulaient plus contempler.

Nous pouvions donc entrevoir des pairs d’yeux dans les buissons, autour des lucarnes et derrière les arbres.

Je m’étais rapprochée de Didi au cours des heures. Elle dormait à côté de moi avec sa petite toute ficelée qu’elle ne découvrait jamais.

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Je prenais l’enfant sur mes genoux naturellement et jouait avec, elle était belle...Mais voilà, elle était née fille,la septième d’une portée dite ici « malchanceuse » composée de femelles.

Didi risquait aussi d’être renvoyée dans son village natal ou on l’aurait certainement maltraitée, mais son mari était un homme gentil.

Par peur, elle avait quand même tout tenté pour avoir un garçon et avait aussi entendu parler de « médecins aux remèdes miracles », véritables graines à mâles.

Naïve comme toute femme en plein désespoir, Didi avait misé ses économies sur ces pilules de la dernière chance, allant contre la nature des choses, ces hasards hasardeux qui lui auraient peut être donné un fils.

Didi avait donc accouché d’une septième petite fille au visage d’ange mais au corps animal. Sa peau ressemblait à un cuir noir épais entre peau de singe et peau d’éléphant. Seules ses mains et sa face avaient été épargnées, par quelle bonne fée ? Afin que cette gosse ne soit pas obligée de se terrer dans un coin sombre toute sa vie mais condamnée en cas de survie à cet empoisonnement à ne jamais se mettre nue devant personne sous peine de trauma irréversible.

Mais là encore, il n’était pas dit que cette petite survive à ce handicap mystérieux dont on ne connaissait pas les vices cachés.

La fête avait pris une autre saveur, je ne regardais plus les gens de la même façon. Cette petite boule souriante qui m’avait fait tripée pendant tout le voyage, avec ses grands yeux taquins me regardait de la même manière. Les billes béantes d’amour et après la vision de son corps, je devais porter le même regard sur elle pour qu’elle ne se soucie de rien, que rien n’avait changé dans mes sentiments.

Quant à la mariée, elle pleurait sur son char, appelant sa mère. Les mariés, dans les montagnes ne doivent pas toucher le sol de leurs demeures respectives jusqu’au lieu de la cérémonie.

Kassav était sombre, la mariée était sombre, cette gosse aussi baignait dans la noirceur en cette belle journée himalayenne pleine de soleil.

Quant aux chevreaux, ils furent fraîchement cuits pour l’occasion, à mon grand désespoir. Ca parait con, mais je m’étais attachée à eux, pendant ces heures de marche et si j’avais compris le sort qui les attendait au bout du chemin, je les aurais sûrement perdus quelque part. Par mégarde.

Quelques années plus tard, j’appris que Kassav avait emmené sa femme avec lui à Katmandou. J’espère qu’ils sont heureux, loin de l’emprise du clan, dans cette semi-liberté.



Publié le 31 janvier 2005  par manuji


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