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Explosion des sources et bruit blanc
de Philippe Cesse

Catégorie société
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Avec l’explosion d’Internet et du nombre de sites personnels dédiés à l’information, les majors ont dû assurer une version en ligne pour maintenir leur visibilité.

-  Mais cette information fantastique désormais disponible est-elle sûre ?
-  utile ?
-  lue ?

Probablement pas.

Suivre l’actualité et les blogs est une de ces grandes activités que tout internaute averti a à cœur. Parfois, les centaines de millions de sites de par le monde et leurs myriades de pages laissent songeur quant à leurs utilité et impact réels, un peu comme si tout le monde à Paris parlait ensemble. Pour être honnête, comme Internet peut me diriger à n’importe quel site sur Terre, à vitesse luminique ou presque, le système actuel me convient, d’autant que je ne suis pas un génie informatique pour voir ce que la technologie nous réserve. Mais une chose est sûre : à voir comment ma courte vie a déjà vécu les naissances successives des fax, courriels, Internet, Web, portables, chats, forums, blogs, newsletters, RSS et autres, il est probable qu’on continuera à parler autant, si ce n’est davantage. Cela me rappelle un dicton du XXe siècle : « le totalitarisme c’est la ferme, la démocratie c’est cause toujours »... C’était en politique, mais il s’applique aussi bien aux media, et voici pourquoi...

I • Media Majors et Démocratie

Informer est une bonne chose, mais de nos jours les media majors sont toutes contentes et pimpantes avec l’idée d’aller au lit et se marier, violant ce faisant l’esprit de la loi américaine Sherman Act et les dispositions anti-trust. Il convient de noter à cet instant que l’information est au cœur de l’économie libérale moderne : deux principes, non, deux hypothèses fondamentales sont l’atomicité des acteurs ( pour que nul ne puisse influencer sur les prix ou sur la société dans son ensemble ) et l’information parfaite et symétrique : toute la connaissance est disponible, et chacun la connaît ( et de plus vous savez que je sais que vous savez que je sais que vous savez...). Cela requiert de maintenir un réel intérêt dans l’information et de s’assurer que le système est sûr. Dans son livre L’Amérique bâillonnée, Lewis Lapham, directeur de la rédaction de Harper Magazine est un des rares à donner sans ambages une effrayante description de comment les media aujourd’hui sont canalisés, et sans vérification de leurs sources. En outre, selon lui, ni les citoyens ni les universitaires ne semblent se soucier de recouper ou d’approfondir l’information qui leur est ainsi déversée, pour ne rien dire du simple intérêt de principe de vérifier ses circonstances. Les raisons sont à chercher dans l’apathie intellectuelle et le confort de ne pas poser de questions dérangeantes pour éviter les retours négatifs.

Ceci à son tour soulève plusieurs questions :
-  1. en démocratie, à quoi s’intéressent les gens ?
-  2. en démocratie, comme les media s’assurent-ils que les gens soient informés ?
-  3. les journalistes clament souvent que « le public a le doit de savoir », mais pourquoi les media devraient-ils imposer leurs intérêts si le ‘consommateur’ n’est pas intéressé ?
-  4. par conséquent, quelle est la compatibilité entre mass media et démocratie ? Comme en économie, la recherche a longtemps débattu sur la lancinante question de l’indépendance des media et celle des Banques Centrales ( telle que la Federal Reserve ) : leurs indépendances à toutes les deux existent théoriquement et moralement pour sécuriser et optimiser le système. Cependant, leurs instances et leurs actions ne sont ni élues, ni soumises à inspection démocratique : elles nous sont non seulement imposées, mais Le Peuple n’y a rien à redire, c’est un fait.

De plus, l’information est souvent mise en parallèle avec la démocratisation des media, lesquels ont parfois été appelés le ‘Quart Etat’, d’après l’ancienne division tripartite en Noblesse, Eglise et Commerce. Certes, les media sont certainement un état puissant en ce qu’ils font l’actualité, ils décident de ce qui est un gros titre ou ne vaut pas la peine d’être mentionné, et à quel moment le rendre public ( ou non ).

-  N’est le monde un riche endroit ?

Chaque jour a son quota de bonnes nouvelles qui remplit le JT et les 64 pages environ des tabloïdes... Voilà donc quelques raisons pour lesquelles les gens tendent à se méfier des media en général, et voient d’un bon œil le développement de centaines de millions de sites personnels de par le monde.

Or comme le concept d’Etat est né en France, un rappel de la situation actuelle peut-être idoine : la Noblesse fut officiellement guillotinée voici deux bons siècles, et la Loi a essentiellement confiné l’Eglise à ne s’occuper plus que du maintien de ses actifs. Les media sont donc aussi un état par cette autre manière : les gens peuvent écouter ce qu’ils ont à dire, mais ne pas les suivre et même s’en moquer. Voilà qui laisse le pays avec un état unique : la classe marchande : quelle coïncidence !

Ce sont justement les commerçants qui vendent ou contrôlent les media, les appareils, les accès à Internet, et la plupart des réseaux de diffusion et distribution. Quels que soient ses nobles motivations, voilà son activité centrale : gagner suffisamment pour se maintenir et payer les milliers de salaires de ses employés. Et pour se développer, rien de tel que de s’offrir les actions de ses acolytes, comme au Monopoly. Les Fusions et Acquisitions dans les media sont la règle, sans doute de manière moins flagrante qu’en Italie, Espagne ou Royaume-Uni, où les conglomérats médiatiques règnent sans partage.

II • Media et Entropie

-  Alors qu’en est-il de la démocratie dans les media alternatifs et de tous ces sites personnels gérés pendant son temps libre ?

En juillet 2006, Technorati couvrait quelque 50 millions de blogs : à supposer qu’on soit suffisamment curieux et qu’on veuille jeter un rapide coup d’œil à chacun de ces blogs, avec l’hypothèse supplémentaire d’avoir une large bande passante tout en se limitant à une seconde sur chaque URL, rien que cela nécessiterait 1000 jours à raison de 10 heures quotidiennes, week-ends et vacances comprises ! Et cela n’est que le sommet de la pointe de l’iceberg, puisque l’essentiel du reste du monde attend toujours son tour :
-  n’est-ce pas incroyable le nombre de gens qui ont des choses à dire ?

Et qu’on parle autant du Web 2.0 ne fait que souligner combien les gens sont intéressés par les media virtuels, et combien ils rêvent d’un système répondant mieux à leurs préférences. Bien, que ferons-nous de cette opportunité que les media offrent pour façonner le monde dans lequel nous vivons ? Cela pourrait nécessiter quelque clair objectif pour le futur, proche de l’enthousiasmante Dernière Frontière de Kennedy ( le projet Apollo ) pour réunir autant de centaines de millions d’utilisateurs Internet...

Néanmoins, l’essentiel de l’information disponible est redondante, soit parce que délayée ou relayée sur d’autres sites ( citations, reprises, liens, newsletters, RSS, etc ). En un sens, la diffusion de l’information ressemble à ce que le professeur de Harvard, Edward O. Wilson, dit des fourmis ( lire aussi son L’Unicité du Savoir et Sur la Nature Humaine ). Quand elle trouve de la nourriture, une fourmi laisse une trace parfumée qu’une autre suivra bientôt, doublant ainsi l’odeur si bien que très vite un nombre croissant de fourmis s’agroupe dans un mécanisme d’auto-renforcement, jusqu’à ce qu’elles nettoient le lieu. Voilà une manière de modéliser l’information à la mode, celle dont tout le monde parle ( jet set, actualité, politique ). Le problème est que comme avec tout dans la vie, tout avancement dans l’information comporte en son sein la graine de sa corruption : ce qui à la base furent de bons outils de discrimination ( liens, RSS-XML ) sont bientôt détournés vers d’autres fins, comme augmenter sa visibilité ou son page-rank. Pour faire court, ceci mène au bruit blanc, synonyme de marche aléatoire d’après la propriété de la lumière d’être une somme de toutes les longueurs d’onde. Parce que les gens sont bavards ( et si vous êtes parvenus jusqu’ici, vous savez maintenant combien je le suis moi-même ), la démocratisation des media mène droit à un bruit blanc exponentiel.

Il y a peu de doutes que les media modernes donnent aux utilisateurs considérablement plus d’information que de par le passé, mais à échelle personnelle. Au niveau global cependant, cela est moins clair : avec la mondialisation, les gens tendent à s’engager sur des intérêts similaires, aux dépens des particularismes.

Un exemple de cela est la différence de diversité culturelle/traditionnelle aux Etats-Unis d’une part, et dans la mosaïque Europe, elle-même plutôt homogène comparée à ce qu’elle fut aux XVIIIe et XIXe siècles : l’Allemagne et l’Italie n’étaient même pas unifiées, et chacun de leurs territoires avaient des coutumes et dialectes fort différents. Naturellement cela requiert de nombreuses réserves et de robustes recherches, mais la tendance vers l’homogénéisation est claire : pour commencer, nous n’utilisons avec Internet aucun de nos cinq sens naturels, exceptée la vue pour reconnaître du texte, lui-même une récente invention et sans chaleur humaine. Images, webcams et Skype y remédient un peu, mais ils sont très loin de reproduire une conversation à table. Cela non seulement interdit tout langage corporel qui souvent exprime plus que l’oral et permet des recoupements, mais réduit également la communication planétaire à une poignée de langues. Et dans les faits, à une même culture : les internautes sont en majorité Anglo-Saxons, ou ont des affinités à ces pays, par éducation, vie ou habitude. Ce qui est bien, mais on ne devrait pas oublier combien sont ceux qui ne sont pas connectés, et de quoi ne parle-t-on pas.

-  Lire la suite sur : ArtsLivres



Publié le 8 août 2006  par torpedo


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