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La gueule de Boualem par Jean-Marc Rouillan

Catégorie société
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Publié dans CQFD N° 32 mars 2006

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A Lannemezan, nous sommes une dizaine de prisonniers politiques, la plupart condamnés à vie. Comme si la perpette est inhérente à la condamnation devant les cours d’Assises spéciales, une sorte de peine administrative, sans surprise.

Au bâtiment A, cinq perpétuités sur six détenus.

Txistor est originaire de Bayonne, Max de Lyon, Boualem d’un quartier d’Alger, au pied de Notre Dame d’Afrique, Georges du Nord Liban et moi, je suis né à cinquante kilomètres de la Centrale. Nous nous connaissons depuis si longtemps ! Et les jours passent, les années...

Ancien rugbyman de l’Aviron, Txistor joue de la flûte basque le soir avant le repas. Boualem apprend la poterie et joue aux échecs dans une salle du rez-de-chaussée. Chaque jour, Georges lit les journaux en ronchonnant et partage avec équité le traditionnel taboulé du soir. En entrant dans sa cellule une assiette à la main, les sifflements suraigus de lointaines radios arabes nous blessent les oreilles. La journée, Max jardine et pratique la médecine douce. Lorsqu’il était bibliothécaire de la prison d’Arles, il fermait la « boutique » une après midi de la semaine pour des consultations « santé ». En attendant leur tour, un ou deux clients patraques patientaient dans le couloir. Parfois il nous cuisine des gâteaux à la farine bio. Et au fil du temps, armé d’une patience infinie, il nous dresse au tri sélectif des ordures. Nous mettons de côté les épluchures et les coquilles d’oeufs pour le tas de compost de son jardin sauvage. A peine une trentaine de mètres carrés gagnée sur la vilaine pelouse d’une des cours de promenade.

De temps à autre, la photo de l’un d’entre nous fait la Une des journaux.

Cette semaine, c’est le tour de Boualem. Son visage tuméfié par une garde à vue agitée lui donne un air de panda. A peine si on devine son regard. Nous en blaguons avec lui. Et nous rions de conserve de ces journalistes « découvrant » les tortures des inspecteurs de l’antiterrorisme sur lesquelles eux et bien d’autres plumassiers avaient si longtemps fermé les yeux.

Un lecteur en colère jette le quotidien sur le banc de ciment. H grogne :
-  « j’espère que vous aurez remarqué cette profusion de conditionnels et combien de prudences... Dommages que nous n’ayons jamais profité de tels égards ! »...

Le soir en cellule, je repense à un voisin du QI de Fresnes, il y a bientôt vingt ans. J’ai oublié son prénom et d’où il venait, je me souviens seulement qu’il avait été arrêté lors des rafles de 87. Lorsque nous pûmes communiquer avec lui, il évoqua en pleurant les passages à tabac dans les locaux de la DST. Les étouffements le laissant évanoui sur le sol et les humiliations une nuit durant. Sous les coups, ils l’obligèrent à piétiner le Coran et à ingurgiter un demi litre de Whisky. Il nous jura qu’un magistrat assista personnellement à plusieurs séances de brutalités. Je n’eu aucune difficulté à l’identifier. D’ailleurs, il est amusant de voir aujourd’hui ce sinistre personnage jouer les pères la pudeur en tant que membre de la Commission d’Enquête parlementaire de l’affaire d’Outreau.

Le soir après la gamelle, nous parlions aux fenêtres en tentant de dédramatiser ce qu’il avait subi. Aussi fragilisé, nous craignions pour sa vie à l’entrée de la nuit. Nous essayions d’en rire comme on jette une bouée à un noyé. Parfois il s’offusquait... « Deux fois, une femme nue est venue se frotter à moi et près de l’oreille elle me disait des saloperies, mais des saloperies, des saloperies inimaginables... ». Un voisin trancha avec naturel « C’est pas moi qui aurait eu cette veine ! ». Et nous avions rigolé plus fort et lui avec nous...

Ce matin, Boualem, à qui je conte l’anecdote, me coupe.
-  « J’étais assis les mains menottées dans le dos et un couple de flics s’embrassait en se frottant à moi. L’homme se prénommait Yvon... pour le vanner je l’appelais « Yvon le terrible »... et quand ils se sont aperçu que leurs simagrées ne me faisaient ni chaud ni froids, ils ont laissé tomber ». Nous avons fait un tour de la cour en silence. Puis il reprit. « Tu vois ces histoires démontrent leur racisme, ils pensent que les arabes sont les derniers des arriérés... »

Au pied du tas de compost, Max n’est pas avare de conseil pour son disciple horticulteur. Stéphane enfouit le contenu de trois énormes seaux de résidu. Cinq ou six badauds s’attroupent. L’été, l’odeur pestilentielle nous chasse du banc le plus proche, mais l’hiver, l’opération est sans risque et nous attire par son folklore champêtre. Dans notre dos, un gars lit à haute voix un article plus prolixe sur les tortures. Boualem réagit
-  « Moi je ne peux pas dire que j’ai été torturé, ils n ’ont pas utilisé l’électricité... mais ils se sont rattrapé sur les coups de poings et de pieds... Après chaque danse, lorsqu ’ils me relevaient pour m ’interroger... comme je ne répondais toujours pas à leurs questions, les inspecteurs me frappaient la tête sur le rebord de la table. Je ne pouvais pas me défendre, j ’avais les mains attachées dans le dos... » II mime la scène pour les nouveaux arrivants. Un futé laisse tomber
-  « et voilà le pourquoi de ta gueule bouffie sur les photos... »

Et Boualem d’acquiescer de plus belle...

« Etale bien, bon sang... » rouspète Max. Armé d’une fourchette, Stéphane fait ce qu’il peut. Il bataille contre la marée de pelures d’oranges et de pommes de terre. Une voix rigolarde chambre le maraîcher réclusionnaire. « Fini les bombes, c ’est un jardin de retraité ! », au premier rang, on lui répond « non pas du tout, le camarade perpétue la tradition du jardin ouvrier ! »

L’opération compost terminée, le groupe se disperse lentement. Entre les murs de béton, nous tournons en rond et toujours dans le sens des aiguilles d’une montre.

Quelqu’un revient sur l’actualité et les preuves fabriquées dans le dossier Erignac. « tous ont été acquittés ! Tant mieux pour eux, combien ici n’auront pas cette chance malgré l’évidence... » L’usage de la torture et les fausses preuves lors des procès, nous n’apprenons rien. Nous savons qu’il leur faut un coupable par affaire et qu’importé sa responsabilité réelle. C’est le saint-office de P antiterrorisme !

Expertises d’arme truquées, faux témoignages, amalgames et quand c’est nécessaire, les policiers amènent eux-mêmes quelques kilos de dynamite ou les armes comme autant de preuves irréfutables. Sans trop de problème, le malchanceux est expédié aux galères. Personne n’est dupe sauf les chroniqueurs judiciaires qui, depuis des lustres, ne s’étonnent ni une seconde des déclarations des accusés dénonçant ces méthodes « extraordinaires ».

L’espace labouré se floquera de couleurs vives. L’an dernier, enthousiasmé pour un parterre doré, un congénère questionna « ça pousse bien ces machins c’est quoi... ? » Et Max répondit avec un brin d’ironie

« Des soucis, et comme tu le constates, c’est ce qui pousse le mieux ici ! »

-  Source



Publié le 11 août 2006  par torpedo


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Forum de l'article
  • La gueule de Boualem par Jean-Marc Rouillan
    11 août 2006, par yankee zoulou

    Que JM Rouillan se prépare.

    Dans les années qui viennent, il sera la mémoire de la victoire du combat anti nullississimse.

    Plus dur que de dénoncer les matons..

    Au boulot camarade..

  • La gueule de Boualem par Jean-Marc Rouillan
    12 août 2006, par nul
    courage camarade
  • La gueule de Boualem par Jean-Marc Rouillan
    16 août 2006, par Delcuse
    Rouillan, infatiguable traducteur de la misère carcérale, et de la torture licite quotidiennement pratiquée... Cette misère qui renvoie à la misère sociale que partagent les salariés, entre leur "pitoresque" logement, et leur "merveilleux" boulot. Les coups en moins ? Même pas si sûr...A moins de considérer que les maladies dites professionnelles, et les amputations dûent aux accidents, ne sont pas des coups...
  • La gueule de Boualem par Jean-Marc Rouillan
    3 octobre 2016, par Anindita Keisha
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