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Prison : " Les quartiers de la honte... " par Laurent Jacqua

Catégorie société
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" Les quartiers de la honte... "

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Il existe en France des lieux où s’exerce la torture blanche, où le droit n’existe pas, où les droits de l’homme sont niés, où les violences physiques et psychologiques sont utilisées pour briser l’individu, où l’enfermement extrême conduit à l’automutilation, à la folie ou au suicide.

Ces endroits je les ai fréquentés et c’est ce dont je vais vous parler aujourd’hui, pour ne pas oublier

ceux qui y sont encore et qui subissent acharnements, vengeances et représailles de la part de l’administration pénitentiaire.

Avant 1981 on appelait cela les Q.H.S (quartier de haute sécurité), lorsque les socialistes sont arrivés au pouvoir ils les ont supprimés en même temps que la peine de mort, parce que pas mal de militants de gauche et de prisonniers avaient lutté durant des années pour dénoncer les conditions de détention de ces Q.H.S.

Mais faire changer les habitudes de l’administration c’est comme essayer d’éteindre un incendie de forêt avec un verre d’eau, en fait, ces quartiers n’ont jamais été supprimés, ils ont simplement changé de nom et ont été appelés " Q.I " (quartier d’isolement).

Quelques peintures, quelques grilles retirées, voilà comment c’est opéré l’abolition mensongère des Q.H.S.

Rien n’a changé, pire, aujourd’hui les conditions de l’isolement se sont considérablement endurcies.

Ceux qui parlent le plus de la prison dans les médias sont en général ceux qui n’y ont jamais mis les pieds ou ne l’ont jamais vraiment vécue de l’intérieur.

Souvent j’entends ces gens parler de l’isolement sans jamais y avoir goûté et ces " spécialistes " du carcéral croient pouvoir parler en notre nom de ces lieux infâmes afin, disent-ils, de mieux les dénoncer. Les Dr Vasseur, Fauchet et compagnie ne pourront jamais vous parler de la prison comme je peux le faire. Bien sûr, leurs démarches ne sont pas tout à fait négatives puisqu’elles contribuent à poser le débat en place publique. Cependant faut savoir de quoi on parle et si on veut parler de la prison il faut laisser la parole en priorité aux détenus, car eux seuls, la connaissent et ont un rapport réel et intime avec elle.

Mon parcours me permet de vous faire traverser le monde pénitentiaire " de la cave au grenier " comme on dit, car j’y ai subi tous les régimes de détention et je peux donc en parler en connaissance de cause et en toute objectivité.

Avec moi pas de langue de bois, pas de compromis, pas de prison virtuelle, pas de pourcentage, pas de statistique, pas d’impression, pas de théorie, pas de thèse, pas d’études criminologiques, pas de sociologie sur le monde carcéral, pas de spécialistes bidons, pas de discours lénifiant....

Non avec moi vous entrez de plein pied au cœur de la " taule " dans ce qu’elle a de plus déguelasse, dans ce qu’elle est vraiment, vous n’aurez que des choses vécues et éprouvées ce qui change du ton des discours distants, convenus, condescendants ou misérabilistes que l’on entend habituellement dans les médias.

Profitez-en car depuis quelques mois et pour la première fois un détenu peut prendre la parole par l’intermédiaire de ce BLOG qui est un espace de liberté sans aucune censure. Ce que vous lisez - texte après texte - vous ne le trouverez nulle part ailleurs car personne ne peut traduire la réalité du monde carcéral à part celui qui la vit au quotidien, ce qui est mon cas.

Personne ne peut vous parler de la " zonzon " comme je le fais à part, quelques co-détenus ayant eu des parcours similaires.

J’ai malheureusement 21 ans d’enfermement derrière moi, cela me confère donc le droit de faire autorité en la matière et que ceux qui ne sont pas d’accord viennent me prouver le contraire en me parlant de la prison qu’ils n’ont jamais ressentie dans leur propres chairs.

Seuls, ceux qui ont fait des années d’isolement peuvent vous parler de cette détention spéciale et je compte bien le faire pour vous informer de ce que l’on y pratique comme méthode de destruction humaine.

Il faut le clamer haut et fort, l’isolement est un instrument de torture que l’administration pénitentiaire utilise sans vergogne ni contrôle sur des détenus afin de les briser.

On le sait, des années d’isolement laissent des séquelles psychologiques et même physiques irréversibles sur ceux qui y ont séjourné trop longtemps.

Ce n’est pas pour rien que les Q.I sont situés juste à côté des mitards, ce sont des lieux de souffrances complètement isolés de la détention ordinaire, et de tout temps c’est là que l’on exerce, à l’abri des regards, toutes sortes de répressions physiques et mentales.

Personne pour voir ni entendre, alors forcément l’administration pénitentiaire a l’impression d’avoir les mains libres, et finit par s’auto-persuader qu’elle a carte blanche pour agir comme elle le veut et imposer ses propres règles arbitraires en toute impunité.

Dans ces lieux les directeurs d’établissements sont les seuls maîtres à bord et peuvent agir à leur guise en utilisant toute la panoplie coercitive et répressive contre des détenus n’ayant pas pliés.

-  Comment laisser des prisonniers des années dans les quartiers d’isolement et justifier à leur encontre l’utilisation de cette violence ?

Il suffit de les classer DPS (détenu particulièrement surveillé), de leur mettre une étiquette d’individu dangereux et le tour est joué. Les recours devant le tribunal administratif sont souvent peu efficaces et c’est ainsi que des centaines de détenus en France se retrouvent dans les quartiers d’isolement sans limitation de temps.

Le Q.I c’est la prison dans la prison, l’enferment dans l’enferment, la punition dans la punition

ces lieux n’existent que pour détruire et casser du détenu, c’est leur fonction première.

Espaces réduits, déplacement minimum, luminosité faible, promenade d’une heure, oppressions, étouffements, angoisses, stress permanent, pression psychologique, solitude, isolement total, transfèrement régulier, privation des parloirs libres ou suppression des visites, fouilles quotidiennes, interventions brutales et régulières des ERIS, absence de repères...

Le quartier d’isolement, c’est tout cela durant des années et les effets psychologiques et physiques sont dévastateurs.

Les murs vous renvoient à vous-même 24h sur24 comme une obsession et l’esprit plonge, se réfugie à l’intérieur du corps comme pour se protéger de l’agression de cette solitude malveillante.

On finit par être trop à l’écoute de son corps qui se dérègle en quelques mois ou quelques années par des signes psychosomatiques liés au régime de l’isolement.

Le temps qui passe devient irritant et l’état nerveux devient de plus en plus sensible, l’agressivité n’est qu’une réaction normale face à la situation mais elle est aussitôt réprimée dans une escalade qui conduit soit à une violence physique, soit à une sanction de mitard, soit à un nouveau transfert dans un autre Q.I, parfois les trois à la fois...Ce qui réduit encore plus les chances du détenu d’en sortir.

C’est un cercle vicieux dont la seule victime est l’isolé lui-même.

C’est le combat d’un seul homme contre tout un système destructeur bien rôdé, autant dire que les jeux sont faits d’avance.

Seule la parole de l’administration pénitentiaire est parole d’évangile et elle seule décide de la fin, du placement à l’isolement.

En fait c’est quand elle veut et pour bon nombre d’isolés (toujours les mêmes) c’est le plus tard possible.

Que l’on ne vienne pas me raconter qu’il y a des recours possibles ou d’autres moyens d’en sortir, seule la pénitentiaire décide, le reste n’est que littérature.

Les médecins peuvent émettre un avis, mais s’est toujours au bon vouloir de la direction. Je n’ai rencontré que très peu de médecins courageux émettant des certificats pour me faire sortir de l’isolement. Car bien souvent à force de manger au mess avec le personnel pénitentiaire certains toubibs finissent par être à la botte du directeur de l’établissement et à part la visite hebdomadaire obligatoire au Q.I, pas question pour eux de nous aider à en sortir même si vous êtes au bord du gouffre.

Certains font même des certificats attestant que vous êtes apte à y rester.

Tiens cela me rappelle une petite histoire que j’ai vécue lorsque j’étais au quartier d’isolement de la M.A de Nantes.

-  Vraiment j’étais dans un piteux état puisque à l’époque il n’y avait pas de tri-thérapie. Je revenais de l’hôpital où j’avais failli mourir d’une pneumocystose aigüe. Cela faisait plus de deux ans que j’étais à l’isolement total et mes défenses immunitaires en avaient pris un sacré coup puisqu’il ne me restait plus que 8 T4 (il en faut entre 700 et 1000 pour être en bonne santé, le sida est considéré comme " déclaré " lorsque l’on passe en dessous de la barre des 200). Bref j’étais vraiment très mal. Un jour j’ai reçu la visite d’un médecin de l’extérieur spécialiste du VIH qui décida, constatant la détérioration de mon état de santé, de me faire un certificat médical réclamant ma sortie immédiate du Q.I. Il estimait, à juste titre, qu’il fallait que je rejoigne la détention normale car le régime de l’isolement auquel j’étais soumis risquait de me tuer.

-  Que croyez vous qu’il se passa ?

La direction demanda au médecin de l’établissement de faire un " contre certificat médical " pour me maintenir au quartier d’isolement et celui-ci accepta malgré la gravité de ma pathologie et c’est ainsi que je suis resté bloqué à l’isolement au mépris de toute déontologie et de l’article 10 du serment d’Hippocrate qui stipule :

" Un médecin amené à examiner une personne privée de liberté ou à lui donner des soins ne peut, directement ou indirectement, ne serait-ce que par sa seule présence, favoriser ou cautionner une atteinte à l’intégrité physique ou mentale de cette personne ou à sa dignité. "

Je me souviendrai toujours du nom de ce médecin complice ayant bafoué l’article 10 de sa propre déontologie, le Dr R...toubib de la M.A de Nantes , celui là même qui tient des discours sur l’univers carcéral et qui parle de la prison à tort et à travers de conférences en conférences pour soi-disant l’amélioration des conditions de détention. Cela me fait doucement sourire quand j’entends parler de lui car je l’ai vu agir avec son vrai visage. La mémoire et le passé ressurgissent toujours pour remettre les pendules à l’heure.

Aujourd’hui, ils nous ont pondu de nouveaux régimes de Q.I dits " renforcés " à l’exemple de celui qu’ils ont ouvert à Fleury-Mérogis au bâtiment D5 et que l’on appelle entre nous " GUENTANAMO " ce qui veut tout dire.

Dans ce couloir de la mort lente est exercé une pression terrible sur les détenus et ce régime de torture blanche intolérable dans une démocratie doit absolument disparaître.

Pour le moment ces hommes sont emmurés vivants et dans l’indifférence la plus totale, personne ne bronche ou ne dénonce ces traitements inhumains.

Sachez, pour votre gouverne, que sur chaque arrêt de jugement on trouve la mention suivante : " Au nom du peuple français "

C’est donc en votre nom que sont appliquées toutes ces détentions spéciales, c’est aussi en votre nom que des prisonniers subissent la torture blanche dans tous les quartiers d’isolement de France.

-  Maintenant que vous le savez, l’acceptez-vous ?

Il est temps que les nouveaux et les anciens militants de gauche, les prisonnières, les prisonniers, tous les militants des droits de l’homme, les ex-taulards, les citoyennes, les citoyens, la presse, les médias, les personnalités publiques et politiques, toutes les associations et autres mouvements concernés par le problème carcéral se fassent entendre et se lèvent pour protester contre ces nouveaux quartiers d’isolement qui sont une véritable injure à la dignité humaine.

Réclamons tous ensemble que soit proposé, avant les prochaines élections, dans les programmes des partis politiques progressistes, l’abolition pure et simple de " ces quartiers de la honte ". Afin que plus jamais on ne laisse croupir des centaines de détenus au fond de ces oubliettes immondes.

Pour finir je vous laisse avec ces quelques mots poétiques qui décrivent véritablement ce que peut vivre un isolé au fond de son cercueil de béton.

Oui madame,

Il tourne en des milliers de pas qui mènent nulle part,

Dans un monde de béton aux arbres de barreaux fleuris,

Fleury de désespoir...

Inhumain rétréci sans aucun lendemain,

Sa pitance est glissée sous une grille à terre,

Et dans un bol l’eau pour qu’il se désaltère,

Il est seul sans soleil...

Il n’a même plus son ombre infidèle compagne,

Elle s’en est allée refusant d’être esclave de ce vivant mort-né...

Il tourne, il tourne et tournera toujours,

Jusqu’au jour où vaincu en animal blessé,

Après avoir gémit en une unique plainte,

Il tombera à terre et se laissera crever,

Pour trouver dans la mort sa seul liberté.

Je vous vois une larme, pourquoi vous attrister ?

Pauvre chien me dites-vous, en voilà une erreur.

Mais c’est un homme madame, il est emprisonné,

C’est celui que vos pères ont si bien condamné,

En rendant la justice aux noms des libertés...

J.M

A bientôt sur le BLOG pour la suite...

Laurent JACQUA
-  "Le blogueur de l’ombre"

source :
-  prison.eu.org



Publié le 30 août 2006  par torpedo


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Forum de l'article
  • Concevoir la prison est indigne de la vie.
    31 août 2006, par Delcuse
    On ne cessera jamais de dire combien la prison est une tâche de honte pour l’esprit libre qui cherche à s’affranchir des carcans. Honteux, m’apparait comme un mot encore trop faible, pour dénoncer toute la lâcheté de ceux qui s’abritent derrière des murs, jusqu’à s’appuyer dessus, pour faire valoir leur domination. Je pense là, aussi bien à des ministres, quelque soit par ailleur leur appartenance idéologique, qu’à des dirigeants puissants d’entreprises aux effets catastrophiques, qui s’en jouent, s’en protègent et la protège en retour. La prison, ce n’est pas seulement l’enfermement si justement identifié à l’incarcération ; c’est aussi un moyen terroriste de maitriser l’individu dans son désir à vivre, pour qui l’ajournement permanent que la soumission provoque, finit par révolter (Car on se révolte toujours contre une force délétère, non pour un monde respirable). Et la présence policière, cette armée d’occupation du territoire, qui occupe l’esprit comme une maladie s’empare d’un organe sain en le soumettant à sa dégénérescence, est bien là pour nous le rapeller, et non comme la naiveté arrive encore trop souvent à nous le faire croire, avec la mission de nous protéger, nous, individus sans réalité autre que celle d’être perdu dans un monde qui fait de la sensibilité, une option réduite à un usage de séduction, histoire de parler toujours de liberté, cette étrange sensation que l’on évoque, tout en ignorant ses effets, sans trop éveiller les soupçons. Car, le but véritable de la prison n’est pas seulement de torturer des individus que tout accuse, mais de terroriser ceux dont l’honnêteté fait confondre leur obéissance avec la peur, et dont on peut bien dire que, hélas, ils forment la grande masse des esclaves modernes que des professionnels (du syndicalisme au sociologisme Bourdieusien) distinguent comme masse ; masse salariale, cette chose infâme dont l’unique raison est le dévelopement du monde dans ses variantes les plus modernes ; notre si beau monde qui fait se cotoyer des pétasses et des têtes nucléaires, des cadres que personne n’encadre véritablement, et des misérables qui se prennent pour des artistes, alors que l’Art a arrêtée définitivement sa course vers l’émancipation de l’espèce humaine, entre Auschwitz et Hiroschima... Tout ce petit monde si sûr du besoin de la prison, trahit son besoin du nihilisme, car il y rencontre l’espoir qui le fait exister, apparaitre moralement défendable dans un monde mortifère, mais à défaut de vivre, cependant. Tous ces porteurs de mort, qui se dérobent au regard franc, en affichant un sourire de circonstance, bien heureux de se sentir protégé, alors que tout de leur vie respire la pestilence de la médiocrité, et la bassesse de la convoitise. Ceux qui justifient la prison, justifient la terreur et la lâcheté. Une telle justification est indigne de la vie.
  • Prison : " Les quartiers de la honte... " par Laurent Jacqua
    22 avril 2014, par waynedavies222
    Este dial encuentra su Relojes de imitacion lugar en una caja de oro blanco sólido de 39 mm que alberga un manual mecánico calibre Hublot replica también en oro blanco sólido totalmente decorado y mano grave. Entre Julien Coudray, recordar que el movimiento se dirige siempre en el mismo material que la caja... En este caso, gris oro. Tenga en cuenta también la pequeña ventana.
  • Prison : " Les quartiers de la honte... " par Laurent Jacqua
    3 octobre 2016, par Anindita Keisha
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