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Nicolas Sarkosy : cette jeunesse qui dit Non, tribalement Non... par Anne Cueno

Catégorie politique
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Cette jeunesse qui dit non, tribalement NON

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Monsieur Nicolas Sarkozy,

En temps normal, je commencerais par "Cher Nicolas Sarkozy", mais là, je ne peux pas. Je ne peux pas parce que vous vous êtes permis, il y a quelques jours, de jeter aux ordures, grosso modo, une partie de ma vie.

Vous avez affirmé que notre génération, je vous cite, "dilapida l’héritage sans apporter ce supplément d’âme dont elle dénonçait le manque. Elle installa partout, dans la politique, dans l’éducation, dans la société, une inversion des valeurs et une pensée unique dont les jeunes sont aujourd’hui les victimes. Au cour de cette pensée unique, il y a le jeunisme : cette idéologie qui dit à la jeunesse qu’elle a tous les droits et que tout lui est dû. C’est faux." Et vous avez conclu : "Ils ont vécu sans contrainte, vous payez aujourd’hui la facture."

Alors comme ça, nous aurions "dilapidé l’héritage" ?

Cet héritage qui prévoyait les 3 K pour la femme : Kinder, Küche, Kirche (enfants, cuisine, église). Cet héritage qui ordonnait aux petits : les enfants, c’est fait pour être vu, pas entendu. Cet héritage qui prônait que le Noir reste au fond des autobus, qui considérait que c’était OK de commercer avec l’Afrique du Sud ségréguée. Cet héritage qui rendait difficile l’accès à l’éducation pour les classes laborieuses. Cet héritage qui, en un mot, interdisait le libre choix pour chacun de ce qu’il allait faire de sa vie.

Je crois que je n’aurais pas réagi à la (dangereuse) stupidité de votre discours si je n’avais pas été à Venise le jour où vous l’avez fait, et que je n’avais pas vécu deux événements.

D’abord :

-  j’ai vu le film Bobby, consacré à la dernière journée de la vie de Bob Kennedy : il illustre la générosité, les espoirs de la génération qui a fait que 1968 a été ce qu’il a été, pas seulement en France, Monsieur Sarkozy, mais aussi ailleurs. C’étaient des espoirs qui étaient suscités par un besoin profond de se défaire des contraintes qui étaient les nôtres et de construire un monde meilleur. Juste avant d’entrer dans la salle, je venais de lire le résumé de votre discours dans un journal italien - et de voir ce film juste après, c’était comme si un de ces jeunistes que vous fustigez (il s’appelle Emilio Estevez, 44 ans, vous devriez aller lui faire la leçon) vous avait flanqué une grosse claque.

"Bobby", de Emilio Estevez. Les voici, ceux de 68, prêts à se battre pour que le monde devienne meilleur, pour que cesse la guerre du Vietnam, pour que l’éducation soit accessible à tous. Pour que ce film puisse se faire, ceux de 2006 ont accepté de travailler pour des salaires minimums.

Pendant la projection, vous m’êtes venu plusieurs fois à l’esprit. Je ne sais pas si cela servira à quelque chose de vous montrer ce film. Avec le temps, je crois avoir compris que de toute façon vous êtes incorrigible, inéducable pourrait-on dire.

Pour que vous entendiez ce qui n’est pas directement dans l’intérêt de vos ambitions, il faudrait sans doute faire usage de cet autoritarisme que vous aimez tant.

-  L’autre événement du jour où j’ai lu votre élucubration anti soixante-huitarde a été le suicide d’une Indienne de 30 ans devenue italienne, mère de deux enfants, veuve qu’on avait obligée à épouser son beau-frère de 70 ans, parce que c’est la coutume en Inde. La jeune femme avait envie de choisir sa vie, mais la coutume dictait : elle a été contrainte d’aller épouser ce demi-frère très aîné de son défunt époux. On l’a ensuite renvoyé en Italie chercher ses enfants - elle a profité de ce dernier instant de liberté pour se jeter sous un train. Il y a à peine huit jours, une jeune Pakistanaise, devenue Italienne et vivant à Brescia, a été tuée par les hommes de sa famille parce qu’elle voulait vivre à l’italienne : elle avait désobéi - c’était légitime pour sa famille de lui donner la mort.

Hina, 20 ans, pleine de vie et de projets, fiancée à un Italien, tuée le 24 août et ensevelie derrière la maison, comme un chien, parce qu’elle refusait de se laisser imposer une autre manière de vivre.

Je sais déjà que vous allez me dire que ça n’a rien à voir avec vous, avec nous. Que vous êtes indigné, certainement. Et pourtant.

Il n’y a pas si longtemps, la femme européenne n’existait que dans le foyer, et son mari, son père, avaient, en pratique, droit de vie ou de mort sur elle. De retour en arrière en retour en arrière, on se retrouverait vite au moyen âge, savez-vous. Mai 68, pour nous les femmes, c’était la revendication de pouvoir librement disposer de notre corps. Du coup, bien entendu, ce n’était plus aussi commode pour vous, ou disons pour vos papas (vous-même n’aviez qu’une dizaine d’années à l’époque) : on ne pouvait plus siffler les toutous pour qu’ils reviennent à la niche.

C’est effectivement, masculine et féminine, "toute une jeunesse qui a dit non, tribalement non", pour citer le grand poète Maurice Chappaz (un "vieux", M. Sarkozy, il a passé 80 ans, mais à lui aussi, vous devriez faire la leçon - dans la tête, c’est un jeuniste).

Nos parents avaient vécu la guerre, et nous ne voulions plus mourir au champ du déshonneur.

Certains d’entre nous étaient des enfants non voulus, parce que nos mères n’avaient eu droit ni à un vrai métier, ni à l’éducation sexuelle, ni à la contraception, ni, en dernier recours, à l’avortement. Certains d’entre nous n’avaient pas pu faire d’études parce qu’il n’y avait pas de bourses, et que nos parents ne pouvaient pas les payer. Nous voulions un monde de paix, d’égalité, nous voulions voir tomber ces tabous qui rétrécissent la vision et la vie.

Et nous voulions une politique qui reflète nos aspirations.

Quelle "inversion des valeurs", en effet !

Je vous l’accorde, nous avons crié cela dans le désordre : l’explosion a commencé par nous surprendre, et puis, pendant quelques semaines, nous avons vécu - ceux d’entre nous qui avaient la chance d’être là où cela se passait - dans l’ivresse d’une liberté jusque-là rêvée, mais inconnue.

Seulement, je voudrais vous rappeler, M. Sarkozy, que deux mois après, de Gaulle était revenu au pouvoir. Qu’en juin, Bobby Kennedy était assassiné, juste après Martin Luther King, qu’en août, les chars russes écrasaient Prague. Qu’en un mot, l’"ordre" régnait à nouveau dans les usines et dans les écoles, dans les bureaux et dans les rues.

L’écho de 68 a réverbéré longtemps, il réverbère encore parce que ces millions de jeunes qui sont sortis dans la rue ne se sont pas complètement laissés reprendre en main.

Et parce que ce rêve de liberté si bruyamment exprimé fait encore rêver certains de nos enfants.

Nous avons, individuellement, cherché à vivre nos idéaux, à inculquer à nos enfants qu’ils avaient la liberté de disposer d’eux-mêmes, qu’ils avaient le devoir de faire fleurir en eux ce qu’ils avaient de meilleur, de travailler pour le bien commun. Oui, M. Sarkozy, des principes. Différents de ceux que nous inculquaient nos parents. Mais néanmoins des principes.

Mais ne nous faisons pas d’illusions, et ne cédons pas à votre discours démagogique, M. Sarzozy : en fait, nous avons totalement raté notre coup.

Nous n’avons, contrairement à ce que vous dites, pas "dilapidé l’héritage", pour autant qu’on puisse parler d’héritage. Nous l’avons repris et amplifié, et de manière désastreuse.

Nous n’avons pas construit une société MEILLEURE.

Pavés et barricades de 68 sont restés légendaires, et font encore rêver la jeunesse d’aujourd’hui, mais ce ne sont pas eux qui ont fait les crises actuelles : c’est une politique de l’instant (boursier) menée hors de toute perspective pour les générations futures

Ce ne sont pas les quelques pavés qui ont volé en Mai 68 qui ont fait le monde dans lequel nous vivons : quelles que soient les légendes, l’ordre de nos pères a vite été rétabli, et puis, quelques années plus tard, nous sommes entrés de plain-pied dans la vie active, et contrairement à ce que vous prétendez, nous n’avons pas inversé les valeurs - si nous l’avions fait, nous n’en serions pas là aujourd’hui, et il n’y aurait personne pour applaudir vos discours.

Les explosions des banlieues ne sont pas dues à l’esprit de 68, ce sont les séquelles à long terme de la colonisation du Maghreb et de l’Afrique noire, ce sont les conséquences du pillage éhonté de ces pays qui ont rendu nécessaire l’émigration, et l’immigration dans nos pays.

L’indiscipline scolaire ne vient pas des idéaux de 68, mais en grande partie du manque de moyens qui ne permet pas une éducation de qualité égale pour tous, selon le principe de Jules Ferry qu’aucun soixante-huitard n’a jamais renié.

L’absence de principes ne vient pas des idéaux de 68, mais de ce que nous avons laissé qu’on fasse de l’héritage de nos pères cette globalisation, ce règne de la bourse sur le travail qui sont en train de détruire les valeurs que nous aurions dû défendre.

-  Nous aurions besoin d’un supplément de morale ?
-  De nous souvenir que "tout se mérite", que "rien n’est acquis" ?

Vous vous trompez d’adresse.

-  Pourquoi ne dites-vous pas cela aux prédateurs financiers qui ferment des usines qui marchent pour faire monter les cours de la bourse ?

-  Pourquoi ne dites-vous pas cela aux patrons qui délocalisent parce qu’ils vont ainsi gagner davantage et rester "dans la course à la concurrence", sans le moindre sens des responsabilités pour les communautés qui se retrouvent ainsi sinistrées du jour au lendemain, pour ces parents soudain chômeurs qui perdent le prestige qu’ils pourraient avoir auprès de leurs enfants.

Pour ces enfants qui en viennent à se dire : à quoi bon travailler, puisque de toute manière rien de ce qu’on pourrait faire n’est digne de respect.

Puisque tout contrat "à durée illimitée" peut en fait s’arrêter demain pour satisfaire à un caprice de la bourse. Vous avez eu beau "mériter", vous serez tout de même englouti par le prochain plan social.

Je ne vais même pas perdre de temps à vous expliquer, mon pauvre M. Sarkozy, que sans Mai 1968 vous-même ne seriez pas ce que vous êtes, vous ne comprendriez pas.

Mais soyons clairs : vous cherchez des arguments électoraux, vous faites de belles promesses (que vous piquez souvent à ces post soixante-huitards que vous vomissez), et pour ce faire, vous vous servez de tout et de n’importe quoi. Je ne vote pas en France, je ne peux donc pas vous sanctionner en ne votant pas pour vous. Je suis Suisse. Mais je suis aussi une immigrée italienne qui a eu de la chance, je jouis de la double nationalité, c’est-à-dire que je suis Européenne - et ce qui se passe en France me concerne.

J’espère que par vos déclarations, vous aurez vexé suffisamment de monde pour que ça fasse une différence. Que, pour vous paraphraser, "pour avoir parlé sans contrainte, vous paierez demain la facture".

Je ne vous envoie pas, Monsieur Nicolas Sarkozy, une considération distinguée, puisque je n’en éprouve pas.

Anne Cuneo



Publié le 7 septembre 2006  par Gilles Delcuse


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