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Sous les pavés, la page journal d’un pauvre extrait II

Catégorie société
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« Car si le goût consiste à entériner l’actuelle mascarade culturelle où l’effacement du sujet rivalise avec le rappel rhétorique des Droits de l’Homme, où les thuriféraires du Texte se laissent intimider par la brutalité de l’image et l’indétermination de la musique, où enfin les philosophies de l’indifférence sont en train de devenir la dernière commodité intellectuelle pour autoriser toutes les démissions, alors je me flatte de n’avoir aucun goût et surtout pas celui de me laisser divertir par le spectacle d’une culture qui, pour la première fois, et au mépris d’elle-même, trouve son sens à s’abaisser devant le réel. »

-  (Annie Le Brun, Appel d’air)

(JPEG)

En période de recul d’une civilisation, la vie devenue lourde vous laisse à l’état de survie sur le fil d’un rasoir taillé à la serpe, effilé et tranchant comme le serait une guillotine. Et les salauds s’entendent à couper des têtes à mesure qu’ils font dans leur budget des coupes franches. Qu’on veuille me pardonner, dans ce journal, de m’abaisser plus qu’à mon tour devant le réel, mais me voilà contraint, projeté au cœur d’un spectacle auquel j’essaye tant bien que mal d’échapper, d’y résister.

-  Comment regagner la berge des matins doucereux, dans les pognes des amours qui s’égrainent sur les sentiers, prodigues de grands arbres à l’ombre desquels du vent, des brises, du souffle la plus naturelle perspiration s’évacue ?

Ainsi que vous voilà gagné par un sommeil pacifique, c’est en toute quiétude que de la torpeur naît le sentiment d’être passé dans l’autre monde. Vous ouvrez un œil, tout est en place pourtant, les arbres, l’herbe aux narines et assoupi, la tête appuyée sur un tronc Chaïb, lointain descendant d’El Halaj. Le guichet n’est pas fermé, vous êtes vivant et l’être se presse en ces lieux auquel vous a convié Armand Gatti « on a qu’un seul rendez-vous avec la vie. Il ne faut pas le manquer. ». Alors seulement le roman s’écrit, le poème se déploie.

-  Mais comment chercher l’air sans en passer d’abord par un sursaut de tout son être, à faire émerger la tête hors du fleuve des noyés ?

Il n’est pas d’autre sens à donner à cette lettre que j’ai adressé à Michel Onfray et à laquelle il n’a pas répondu.

Si je ne me contente pas du chant de l’oiseau, c’est bien que son chant même est menacé ou que son sens profond est grevé par les jacasseries et couvert par un ciel de technique dans l’indifférence quasi générale.

Lettre ouverte à Michel Onfray

Cher Monsieur Onfray,

Au hasard d’aide aux travaux de réfection d’une maison d’amis il m’arrivait de vous entendre chaque soir sur France-Culture. Passionnant. Nous étions tous très impressionnés par vos dispositions à la parole, sans discontinuer, une heure durant. Paroles érudites s’entend.

Dieu m’est témoin que j’ai particulièrement apprécié votre intervention sur la collusion idéale entre les régimes fascistes, régimes de guerre et l’économie. Un sacré coup porté au capitalisme. Brillant parce qu’évident. Il convenait de dépoussiérer cette affaire, vous vous y était admirablement pris.

Mais ... Voici ce que je note dans mon journal à la date du 19 août.

Dans la voiture ai entendu l’intervention quotidienne de Michel Onfray sur France-Culture. Des questions lui étaient posées. Un homme fort aise, contentement de soi, citant, à la suite d’Onfray, Helvétius, se lance dans un panégyrique du revenu minimum de vie. Bon élève assurément, cherchant autant que note et mention l’approbation du maître. Débit lent, voix claire, aisance orale il doit goûter ses propres mots. Tessiture raffinée, un chouïa efféminée. Jeune, distingué juste ce qu’il faut, catégorie qui à une réussite sociale ou est en passe d’en avoir une. Il entend suggérer qu’il a lu et bien lu Bresson. La main sur le cœur ce n’est pas le cœur sur la main monsieur Con ! Tout raisonnement aussi brillant soit-il, son apparence ne passe pas la rampe sans les mots de Nicolas Bouvier « le cœur à tout, la tête à rien ». Chochotte revient sur Bresson, insiste sur le fait qu’il a mûri son sujet : « Un revenu de vie de 320,00 euros qui permettrait de se nourrir, se vêtir, voyager, se marier, faire des enfants, que sais-je économiser pour acheter une maison ».

Rien moins ben voyons ! Affété ta prétention tient moins à l’intellectualité pourtant suspecte de ta dialectique qu’à l’inconséquence avec laquelle tu fais collocation entre chiffres dérisoires et réalité qui tient du fantasme, entre espoirs et survie.

Michel Onfray poursuit avec le même flegme, évoque au sujet dudit revenu l’extrême utopie. On philosophe voyez-vous, on fait l’économie du chiffre.

-  Et où trouver l’argent dit-on ?

Et pas de revenus sans travail, c’est dire sans créations de richesses, et patati et patata. On ne dit rien ou presque de la nouvelle économie, du flux monétaire, du caractère désormais volatile et vaporeux de l’argent sans travail.

On ne dit pas même que les gens ont des emplois, la machine seule travaillant.

On est tellement au-dessus de considérations matérielles qu’on ne saurait s’abaisser au côté du bon sens, à un calcul immédiat qui interdise à quiconque prétend à l’intelligence d’affirmer, suggérer, conjecturer, projeter qu’on puisse avec 320,00 euros se nourrir, se vêtir, voyager, se marier, avoir des enfants et faire des économies pour acheter une maison !

-ça va pas la tête ?!

Oh Michel ! Il faut quand même être un sacré bateleur pour prétendre à quelques débats le poisson ainsi noyé, à moins qu’on ne se trouve dans ces salons cossus depuis lesquels avec une condescendance à peine feinte on regarde le présent et l’avenir des gens du peuple, participant de l’élaboration des idées et des actes à partir desquels leur vie sera jouée sans leur avis. A ne pas sauter sur les chiffres on ne s’expose certes pas à sauter avec. La vérité c’est que là où il y a disparité il y a vol. Quand elle s’accroît le vol et la mort s’organisent à peu de frais.

A ne pas sauter sur les chiffres on ne s’adresse plus à ceux qui en souffrent, on les piétine. On ne cause pas sans raisons sur France culture, on y parle au nanti, au bourgeois, à celui qui est à l’abri. Quand on ne les chasse pas par ma droite, on nie leur existence à ma gauche. "Crève et vive qui pourra " on en serait pratiquement à cette extrémité folle !

Allez au diable bonimenteurs !

Me demande si cette bête de travail, Michel Onfray se tue littéralement à la tâche, ne nourrit pas quelques méfiances à l’égard de la supposée paresse des miséreux. Je confirme je suis paresseux. Merci à Raoul Vaneigem, Philippe Godard, Pauline Wagner et Isabelle de se porter caution (« La volonté de paresse » Editions l’or des fous). N’en ai pas moins, parfois, l’oreille aux aguets. N’aurai pas tenu de tels propos si un jour de l’an 2001 privé de logements après un licenciement économique, volé de surcroît, je n’étais tombé sur la pitoyable émission d’Ariel Wizman, « l’appartement » justement, où Michel Onfray se commettait. »

Il n’est pas exclu que je propose cet extrait à publication sur un site. Je m’en abstiendrai bien volontiers si j’avais de vous-même une justification convaincante. Quoique j’ai très peu de chances d’être lu, moins encore d’être publié, je n’aime pas « taper » sans raisons, et je puis aussi bien ravaler ma hargne. Pour très pauvre que je suis je n’aime pas la misère dans la tête, préfère en tous points vivre en bonne intelligence. A bien des égards vos positions m’incitent à la prudence. Voilà bien le sens de cette missive.

Bien à vous.

Régis Duffour



Publié le 9 septembre 2006  par Regis Duffour


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