e-torpedo le webzine sans barbeles



Entretien avec Franck Thilliez

Catégorie on aime
Il y a (4) contribution(s).

(JPEG) Entretien avec Franck Thilliez

« Je veux montrer à quel point l’esprit humain peut être pervers et dangereux... »

propos recueillis par Marc Alpozzo

Avec son deuxième roman La chambre des morts, publié aux éditions Le Passage, Franck Thilliez a fait sensation dans le milieu du polar français. Plébiscité par la presse, son roman noir et sanglant, inspiré par les meilleures oeuvres de Maxime Chattam, Stephen King, ou encore Jean-Christophe Grangé, a été un gros succès de librairie durant l’automne 2005. Retour donc sur un auteur de romans policiers, qui ne laisse pas indifférent.

-  Franck, commençons par le commencement : qui es-tu ?

Je suis ingénieur en informatique, j’ai 32 ans et habite dans le Nord de la France. Une petite ville, au cœur du bassin minier, dans la proximité lensoise.

-  Peux-tu nous parler de tes débuts dans l’édition ?

C’était il y a cinq ou six années, et tu en sais quelque chose, étant donné que c’est toi qui as publié mon premier roman, par le biais de l’édition numérique. Conscience animale, une sombre histoire de pouvoirs terrifiants, de trafic de chair humaine, le tout flirtant avec le fantastique et le polar. Un roman qui m’a permis de réellement prendre goût à l’acte d’écrire et à raconter des histoires.

-  Es-tu d’accord avec l’idée que tes romans sont des thrillers à consonances sociétales ?

En effet. J’essaie de m’intéresser, à chaque fois, à l’un des aspects noirs de la société, sans que ça devienne écrasant pour le roman. Pour La chambre des morts, par exemple, le chômage et la santé morose des entreprises de la région du Nord, début 2002, seront les éléments déclencheurs d’une histoire particulièrement grave. Mais cela est dépeint uniquement en trame de fond, par quelques brèves descriptions ou au travers de pensées pertinentes des personnages. Ce qui m’intéresse, par-dessus tout, ce sont l’intrigue, le suspense et cette peur que je m’atèle à instaurer, derrière chacune de mes pages.

-  Où trouves-tu ton inspiration ?

Surtout dans le cinéma. Adolescent, je visionnais tous les films noirs/horreurs/thrillers qui me tombaient sous la main. Je crois que je les ai tous visionnés, du navet au chef d’œuvre. Je n’hésitais pas à me lever dans la nuit, pour n’en manquer aucun. J’étais attiré, tout en sachant que j’allais éprouver une frousse bleue, quelques instants plus tard, sous mes draps.

-  Est-ce explicable ?

Côté littérature, c’était le maître King. Je n’avais d’yeux que pour lui ! En fait, je n’ai jamais lu énormément. Que le strict nécessaire, pour ne pas dire le scolaire. Non, tout est réellement passé par le cinéma, l’accumulation d’images. Cette fresque visuelle a dû fermenter au fond de mon subconscient, puis germer dans ma tête, jusqu’à ce que j’en vienne à inventer mes propres histoires.

-  Tes romans prennent leur source dans les psychologies les plus noires, voire parfois les plus diaboliques. Pourtant, chacun de tes personnages a une histoire, et bien souvent, c’est une tragédie. Dans ton écriture il y a une fascination pour décortiquer le mal, le déconstruire et l’étudier. C’est la base même de ce type de roman, mais pour ta part, tu vas plus loin, tu fondes toutes tes histoires sur cette dépendance à un mal radical qui s’infiltre dans la société manoeuvrant les hommes. Es-tu d’accord avec cette idée ?

Vu juste, encore une fois ! Tout d’abord, j’essaie de prendre modèle, pour mes personnages, sur des personnes de tous les jours, comme toi et moi, qui évoluent dans le monde d’aujourd’hui. Je pense que des personnages vrais, dans un monde réel, véhiculent plus facilement les idées, parce que le lecteur se sent concerné, voire impacté. Le travail de mes histoires consiste donc à faire sortir cette part noire de l’être, qui existe en chacun de nous, même à l’état subconscient. Evidemment, les événements extérieurs, d’une société pas toujours « propre », vont souvent être des éléments déclencheurs, pour entraîner mes personnages dans la folie, la déchéance ou le meurtre.

-  Comment vis-tu l’écriture de romans aussi noirs ?

Plutôt bien, ce qui pourrait être surprenant ! Les milieux sur lesquels j’enquête sont à chaque fois fascinants. Ils sont là, existent, juste derrière votre porte, mais on ne les voit pas. Je dirais que c’est une descente aux enfers très agréable ! Concernant l’écriture en elle-même, il est vrai qu’elle est parfois éprouvante.

-  Comment écrire des passages horribles sans entrer dans le cliché, ou le sordide bas de gamme ?

Il faut savoir jouer avec les mots, les images, suggérer parfois, plutôt que d’écrire noir sur blanc. C’est une partie très technique, en définitive...

-  Quelles sont tes sources d’inspiration ?

Tout ce qui a trait aux dérives de la société. Tout ce qui existe et que l’on préfère ignorer. A chaque fois que j’ai une idée intéressante, je furète à droite à gauche, pour essayer d’en extraire les aspects cachés, ceux susceptibles d’effrayer mon lecteur. J’aime aussi énormément la science. J’essaie toujours de choisir un thème particulier, instructif et intéressant, afin de l’inclure dans mon intrigue. L’Internet et la police scientifique dans Train d’enfer pour ange rouge1, la taxidermie ou l’écorchement des corps pour "La chambre des morts", les insectes et virus pour Deuils de miel (2), le roman à sortir en début février.

-  Sur ton site (3), tu fais un topo sur les tueurs en série. Dans ton roman La chambre des morts, l’un des personnages se demande s’il n’en est pas un. Cette fascination pour le tueur en série, une influence de la mode actuelle, ou quelque chose en toi de plus profond ?

Quelque chose de plus profond. Ces êtres me fascinent et me dégoûtent. Ils m’intriguent et me rendent malade par la cruauté de leurs actes. Les raisons pour lesquelles ils deviennent de tels monstres sont encore très floues, tous n’ont pas eu une enfance malheureuse. Je pense qu’ils représentent la déviance ultime de sentiments refoulés, de fantasmes et de cruauté qui réussissent à franchir les barrières de l’inconscience et à exploser à la surface. Peut-être cette déviance que je retrouve, à moindre mesure bien évidemment (et fort heureusement), dans l’acte d’écrire : un moyen de me décharger...

-  Tes romans sont documentés : techniques policières de dépistages des criminels, taxidermie, psychologie des tueurs en séries. Où trouves-tu tes sources : dans des livres, directement sur le terrain en interrogeant des flics, des médecins légistes... ?

Quand je m’intéresse à un thème particulier, je lis énormément de documentation. Recueils spécialisés, articles dénichés sur Internet... Je me glisse aussi dans les forums spécialisés. Par exemple, pour Furor Amoris, le huis clos que je finis d’écrire et qui sortira en octobre 2006 aux éditions Le Passage, je me suis inscrit sur un forum traitant de la thanatopraxie, ou l’art d’embaumer, afin d’acquérir le vocabulaire, ainsi que d’assimiler le quotidien d’un thanatopracteur, même dans sa vie de tous les jours.

Quand il s’agit de détails que je n’arrive pas à obtenir par écrit, je contacte directement une personne qui veut bien me répondre, par téléphone. Toujours concernant Furor amoris, j’ai fait lire le manuscrit à une spécialiste des tueurs en série, et je compte le donner en lecture à des psychologues, étant donné qu’il s’agit d’un huis clos, principalement axé sur la psychologie des personnages...

-  A partir de quoi construis-tu un livre ? D’une simple idée ? D’un fait divers ? D’une trame établie à l’avance ?

Chaque roman part toujours d’une idée initiatrice très précise. Une idée que je cherche parfois pendant deux ou trois mois. A ce moment, je ne griffonne rien, juste une recherche cérébrale, dans laquelle circulent des images, des scenarii... Bien sûr, sur cette période, nombre d’idées apparaissent, mais, en les creusant plus en profondeur, je me rends compte qu’elles ne sont pas originales, ou n’ont pas la puissance nécessaire pour supporter les 300/400 pages d’un roman. Non, je cherche réellement L’IDEE. Voila pourquoi ça prend du temps. Pour La chambre des morts, par exemple, l’idée part de deux types qui en percutent un autre en pleine nuit. Ils s’enfuient avec le sac d’argent du défunt, ignorant complètement que ce magot était celui d’une rançon, et que le kidnappeur se trouve... dans un bâtiment juste à côté ! Une idée simple, ma foi, mais qui va faire basculer de nombreux destins dans la noirceur la plus abjecte. Pour le reste de l’histoire, je fonctionne uniquement par flashes. J’ai en tête des images de ce que sera le futur roman, sans que ce soit réellement précis. On pourrait comparer cela aux cailloux du Petit Poucet, disséminés de-ci de-là, mais qui lui permettent pourtant de retrouver son chemin...
-  Pourquoi as-tu choisi d’écrire des romans policiers ? Par goût ? Par obligation ? Une fascination pour les perversions de notre société postmoderne ?

Le roman policier, et plus particulièrement le thriller, est venu naturellement vers moi, de par cette culture du film d’horreur dont je t’ai parlé plus haut. En fait, je ne me suis pas posé de questions. Les histoires sont nées d’elles-mêmes, dans ma tête. Je ne me vois pas écrire une histoire d’amour, ou un roman historique. Pas pour l’instant, en tous cas ! Et puis, comme tu l’as compris, les histoires ténébreuses, j’adore ça !

-  Quels sont tes projets ?

Continuer à écrire, bien évidemment. Peut-être essayer de faire que cette passion devienne un métier, pourquoi pas ? Mais pour cela, il faut se remettre en question tous les jours, et ne jamais se reposer sur ses lauriers. Ne jamais oublier que les lecteurs sont exigeants, et attendent mieux, à chaque fois. En tant qu’auteur, nous leur devons le meilleur. C’est une histoire de confiance. Et, si par ces mots que je pose sur du papier, je réussis à procurer plaisir et frissons, alors le pari sera gagné...

-  De quoi traitera ton prochain polar publié en septembre 2006, aux éditions Le Passage ?

Furos Amoris se déroulera dans les profondeurs de la Forêt-Noire, au cœur de l’hiver. Une famille qui, suite à un pari fou, va se retrouver bloquée dans un chalet, pendant le mois de février 2006. Les arbres dissimulent de bien horribles secrets, et un seul mois devient soudain une éternité, quand le spectre d’un tueur en série, mort voilà plus d’un quart de siècle, vient hanter les lieux. Une histoire qui va me permette d’explorer les ténèbres de l’âme humaine, sans flics ni artifices... Et montrer à quel point l’esprit humain peut être pervers et dangereux...

-  Cet entretien a été publié pour la première fois dans La Presse Littéraire n°3, de férier 2006.

source :
-  ouvroir de réflexions potentielles

Lire également :
-  Les gens du Nord



Publié le 13 septembre 2006  par Marc Alpozzo


envoyer
imprimer
sommaire
retour haut de page


Si vous appréciez le e-torpedo.net
participez à son indépendance, faites un don.

Contrat Creative Commonsdri.hebergement
Réalisation et conception Zala . Ce site utilise PHP et mySQL et est réalisé avec SPIP sous license GNU/GPL.
© 2005 e-torpedo.net les articles sont à votre disposition,veillez à mentionner, l'auteur et le site emetteur
ACCUEILPLAN DU SITEContact Syndiquez le contenu de ce site Admin