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Les moutons noirs de Calcutta

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Le train depuis la frontière Népalaise n’en finit pas de ramer. Du cinquante à l’heure turbo dans la chaleur de plomb de ce printemps Bengali, à l’ombre sous la taule crasseuse. Les arrêts successifs de la machine au milieu de nulle part ont considérablement accentué la longueur de ce voyage.

Ni thé, ni eau, juste ce cagnard avec le vent qui vous brûle la trachée et les yeux.

Le train s’arrête au milieu des champs et repart doucement quelques temps plus tard, tout le monde remonte puis il s’arrête de nouveau mais cette fois dans une gare dégorgeant d’étals aux fruits et boissons colorées. Juste le temps de bien baver et hop, le mirage s’en est allé, on repart !

Il n’y a rien à comprendre dans les chemins de fer indiens, juste apprendre à être patient. Les quinze heures se transforment en vingt- cinq et c’est quand on voit les premiers plastiques pendouiller dans les arbres, drôles de fruits toxiques bleu, verts et roses de la végétation moderne et la mousse jaunâtre déborder des ruisseaux qu’on peut deviner l’approche de la ville.

(JPEG)

Au travers des barreaux de fer des fenêtres le soleil jette ses flammes ardentes et les ventilateurs stoppent leur course chantante. En trois secondes, les gouttes de sueur viennent perler sur les fronts endormis.

Dehors, les paires de fesses des habitants narguent les curieux d’un coté, et les dents se brossent nonchalamment, le dos à la voie ferrée qui offre son spectacle matinal de la toilette pas très intime des indiens des bidonvilles ! Un gamin passe avec son seau en hurlant : « copfee, chail ! » (café, thé), on ne peut pas le rater. Il n’y a déjà plus d’eau dans les lavabos depuis belle lurette et une queue se profile pour accéder aux latrines. L’odeur est copieuse, il faut tenir le coup et enjamber trente corps encore endormis tout restant en apnée. Les compartiments se sont changés en un dortoir géant. Un type installé sur mes pieds me reluque en souriant bêtement. Je le fais descendre d’un étage en gueulant : « Hé ! Qu’est ce que tu fous sur le lit d’une femme ?. » Embêter une femme est très mal vu en Inde. Mais je suis une blanche et pour un indien limité, la femme blanche est une femme très facile.

De tels moments me ramènent à mon pays natal, où les gens braillent contre les compagnies ferroviaires et font des scandales, dans les gares ou les aéroports pour un rien et je me dis qu’ils devraient venir faire un petit tour par ici, ça leur couperait l’élan râleur qui empoisonne les routes du monde moderne.

Les trains indiens sont une pure merveille.

Certains gosses vendent du thé brûlant, d’autres cirent les groles, proposent de nettoyer votre place assise car dans ces trains on n’assure ni le ménage, ni les portes. Ce sont encore des gosses qui vendent des fruits, des journaux, des boissons, portent vos bagages, vous servent de guide, vous emmènent aux hôtels ou à l’endroit de votre choix, vous vendent du haschich ou vous font changer vos devises.

Vous vous dites, mais que font les adultes ? Ils font des enfants sans doute, pour bosser à leur place !

(JPEG) Un coin de béton et une couverture crasseuse pour dormir dans la tranquillité. Un peu de riz et des lentilles, un semblant de scolarité pour la forme, deux haillons et le tour est joué, l’enfant se sentant protégé peut accepter tous les sévices.

C’est docile un gosse ! ça ne bronche pas trop, ça possède un petit estomac donc c’est économique, ça ne prend pas de place et ça obéit au doigt et à l’oeil. On peut même les vendre aux blancs pour un bon prix.

L’arrivée à Calcutta au travers des bidonvilles, c’est un empilements de bâches et de taules à l’infini...

Des plastiques, des morceaux de tout et rien composant des sortes d’abris de fortune et au milieu des hordes de gamins hurlants le sourire éclaté, à moitié nus. Ces gamins presque libres font plaisir à voir et illuminent ces quartiers pourris de leurs jeux innocents et leurs courses effrénées dans la poussière, poursuivant des chiens galeux. Les enfants de la gare de Calcutta, abandonnés par leurs familles, trahis et abusés vous regardent avec un grand sourire comme vous en avez rarement vu, rempli de pureté et de force. Partout, ou que l’on soit en Inde, on est illuminé par ces gosses hurlants de vie, ils sont l’équilibre de ce monde bancal. Ils éclairent les endroits les plus sordides et les plus sombres, lucioles célestes ou elfes taquins.

La gare est immense, fidèle à la légende. Avant de descendre, les familles qui souhaitent rester ensemble se tiennent, lorsqu’on se perd dans la gare, on ne se retrouve pas.

D’autres mains se séparent volontairement, maman lâche le petit dernier ou la petite dernière qui l’épuise et qu’elle ne parvient pas à nourrir en priant pour qu’il soit récupéré par le mafieux du coin qui le fera bosser à son compte.

Et non ! y’a pas que les tsunamis qui donnent naissance aux trafics ! La prière a parfois des dessous surprenants et permet bien des miracles...Plus tard, à Bénarès, je vois des enfants malades dont les parents croient à la guérison des prières des Brahmanes en préférant donner leurs économies à engraisser le prêtre plutôt qu’à payer des médocs à l’hôpital public.

Un enfant malade ou handicapé ne rapporte rien, c’est la triste réalité. Il vaut mieux qu’il meure. C’est cruel à nos yeux, c’est normal pour d’autres. La loi de la survie n’est pas la même partout.

Chez nous, on maintient en vie pour engraisser l’industrie pharmaceutique, là bas, on laisse la nature faire ses choix.

La vision de morts nés échoués sur les rives d’un fleuve sacré que les chiens s’arrachent n’est pas la conséquence d’un cyclone dévastateur mais bien le monde dans lequel nous vivons.

Dans le quartier de l’hôtel où je créche, il y a des bandes de femmes portant des bébés qui faont la manche devant la porte. Elles me tombent évidemment dessus le sourire hypocrite pour me tirer quelques roupies. L’une d’elles en particulier insiste lourdement avec son air faussement accablé. Comme je n’aime pas donner du fric, je me propose de lui acheter du lait en poudre pour son gosse, puis je me casse, elles m’énervent les matajis avec leurs têtes bouffies. Un gamin vient me tirer la chemise pour me montrer la gredine qui revend le lait au magasin. Elle me met les nerfs et j’y retourne. Me voyant rappliquer, elle se dépêche de filer en laissant le pan de son sari s’envoler pour dévoiler le corps de son bébé mort. Elle voulait juste récupérer quelques pièces pour boire son vin.

L’alcool qu’on appelle ici "sarrabh" est vendu au marché noir dans des sachets plastique crasseux, scellés au briquet. C’est le vin du pauvre, alcool de contrebande toléré qui détruit un être en une année ou deux, très courant depuis que l’on a interdit la consommation de haschich et d’opium. Touchant les couches inférieures de la population, (les riches peuvent se payer du whisky anglais), il devient facile de se débarrasser de la « racaille » . Méthode bien connue à succès garanti repiquée aux blancs !... Ces filles, qui font des gosses pour mendier cherchent l’oubli d’une vie de fange et tout ce qui peut leur servir pour picoler et s’échapper est bon à prendre.

Elles ne nourrissent pas leurs bébés, ils meurent étouffés dans les saris, épuisés de crier à quelques centimètres du sein nourricier qui leur est refusé.

De toute façon, au prochain viol ou la prochaine fois qu’elles écarteront les jambes pour un litron, elles en feront un autre. Sans subir la violence d’une tornade mais justes secouées par la tempête courante de la vie, elles ont la malchance d’être nées parias, et surtout femmes. Un jour, sûrement au détour d’un virage ou sur le quai de la gare de Calcutta, leur mère a lâché leur main.

Nos yeux occidentaux s’écarquillent et s’horrifient mais si demain on coupait les RMI, les SECU et autres, nous pourrions être surpris de certains comportements de nos citoyens et citoyennes.

Calcutta fait peur, miroir sans tain, car elle révèle au grand jour l’horreur humaine dans toute sa splendeur.

Partout des flots de gens, des vagues de gamins, des marées de chiens galeux et des océans de parents indignes capables de pratiques horribles, de tortures mentales et physiques, de trafics de gosses pour la drogue, la prostitution, la mendicité...Tsunami ou pas.

Il faut bien se dire une chose : une vie en Inde ne vaut rien, les notions de maintien et de sauvegarde que nous déployons ici sont du surréalisme et de l’acharnement stupide dans un pays ou les incarnations se succèdent, vers un destin meilleur et ou quitter un corps n’est pas si douloureux.

Les codes sont différents, les gens de la rue n’ont pas de temps pour les crises d’ego. Ça nous paraît moche, mais ce n’est pas pire que nos pratiques de génocides légaux sur les peuples du tiers monde, que nos guerres inutiles et nos usines à virus.

La propreté exemplaire occidentale est comblée, elle peut les montrer du doigt en dénonçant leurs pratiques horribles, c’est aussi un façon de se donner meilleure conscience : « regardez, ils sont pires que nous ! ».

N’oublions pas que nous favorisons le tourisme sexuel, le trafic d’organes, les adoptions frauduleuses et la mendicité.

Contrairement à beaucoup de touristes en crise de culpabilité, qui vont lancer quelques pièces pour avoir la paix et ne pas avoir à être touchés par des petites mains crasseuses qui vont salir leurs vêtements impeccables, certains n’ont jamais donné un rond à ces gamins mais de quoi se remplir l’estomac ou de quoi s’habiller.

Ça demande un plus gros effort, on est obligé de se mélanger à la masse au risque de choper quelques poux d’une bande de morveux rigolards aux sourires espiègles. Ils sont des joyaux inestimables de force et de joie de vivre.

Pigments éclatants dans notre monde métallique tout gris.

Les enfants des bidonvilles, des gares, des rues de l’Inde ont ouvert à jamais mes yeux embués d’occidentale sur une leçon de vie à la suite de laquelle plus rien n’a jamais pu vraiment être comme avant.



Publié le 19 février 2005  par manuji


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