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Octave Mirbeau : au jardin des supplices

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Il y a du souffre chez Mirbeau, dans toute son œuvre.

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Sans que l’on puisse la réduire à une dimension érotique, celle-ci n’est jamais loin. Du Journal d’une Femme de Chambre au Calvaire, toute son œuvre littéraire sculpte, au scalpel des désirs, la critique des hommes, les travers et petitesses de la Troisième République et de toute société.

Toujours, une femme est le révélateur de ces chimies délétères. Célestine bien sûr, au fil des pages de son journal où elle s’exprime à la première personne, mais il n’est pas nécessaire que le narrateur soit féminin, même quand celui qui parle est un homme, la force d’ébranlement qui menace l’ordre des choses, comme les cyclones et vecteur d’autant de troubles, porte toujours un nom de femmes. C’est Juliette dans le Calvaire, Clara dans le Jardin des Supplices.

L’homme s’arrête d’instinct aux limites sociales, il ne transgresse la règle de droit que lorsqu’il sait qu’elle n’est pas la règle réelle qui gouverne la société et que, au-delà de la convention de surface, une autre loi plus immuable permet que la rouerie ou la tromperie soient le moyen le plus confirmé de réussie publique. On sent à l’affût le journaliste pamphlétaire des mœurs du début du 20ème siècle que fut Octave Mirbeau, sa plume pleine de verve et d’acide toujours prête à mordre.

Mais justement parce que l’homme est réduit à ces limites acceptables, la puissance qui le propulse au travers toutes les limites dans les romans de Mirbeau, est un principe féminin, incontrôlable, creuset de vérités érotiques et hystériques qui échappent à toute règle sociale. Pas toutes les femmes, non, car la plupart dans l’univers bourgeois du Journal d’une Femme de Chambre sont bien ce que la société les veut, aussi conformistes ou plus encore que leurs acolytes masculins, mais La Femme d’exception, scandaleuse et immense, poussée par l’Erotisme avec une majuscule dont elle est la pythie et l’incarnation, étincelant d’une lueur sombre.

Ces Femmes promettent la rupture de toutes les barrières et les brasiers de l’enfer. Cet enfer pourtant n’existe que dans l’esprit des autres, les timorés, les hommes qu’elles entraînent parfois et qui ne suivent qu’à grand mal jusqu’au bout le chemin qu’elle dévoilent. Ce chemin d’ailleurs, pour ces hommes, ce n’est pas même celui qu’elles leur montrent, ce sont ces femmes elles-mêmes, Clara ou Juliette, femmes creusets dans lesquelles il faudrait se consumer tout entier alors qu’ils parlent encore de les sauver,

leurre que saisit leur esprit timoré quand ils sont au bord du gouffre et n’osent pas sauter

.

Et l’érotisme qu’analysera plus tard Bataille comme l’endroit où la vie et la mort se rencontrent, est déjà tel dans les pages de Mirbeau. La femme est d’autant plus désirable que la passion qu’elle vous inspire vous mène aux portes de votre propre destruction, comme dans Le Calvaire cet amoureux qui perd tout, sa fortune et l’estime sociale, son honneur et sa santé mentale, chaque jour, aux côté de cette femme dont rien ne peut l’empêcher d’être le jouet, se pliant à tous ses caprices même lorsqu’il y perd sa dernière chance, son dernier recours, sans logique si ce n’est celle du besoin qu’ont l’un et l’autre, de perdre l’autre et d’être perdu.

Toute passion ressemble à un gouffre, et pourtant Mirbeau ne dénonce pas la passion, il la décrit comme une force élémentaire qu’on ne peut qu’accepter, parce qu’elle existe, parce que la rejeter, c’est se condamner au quotidien et à l’ordinaire, ennuyeux et mesquin.

Octave Mirbeau n’est pas le chantre d’un idéal amoureux, parce que cet idéal au bout de la passion, il ne l’a pas trouvé sans doute, il ne vend pas de rêve... et pourtant il ne parle que de cela. De cet immense qui se confond avec la mort, la souffrance, du calvaire qui se confond avec le désir, du bagne et de la torture qui ouvrent à la jouissance.

Le Jardin des Supplices est inclassable comme l’est Mirbeau lui-même, il ne peut se confondre avec une œuvre de genre et pourtant, le décrire en tentant d’oublier les fantasmes et les émois ouvertement sado-masochistes de Clara, dont l’excitabilité sadique, sensuelle et sexuelle, ouvertement acceptée, constitue le fil conducteur de la moitié du roman, serait se mentir sur la réalité de ce livre.

C’est pourtant, ce mensonge que les quatrièmes de couvertures et la plupart des critiques tentent, pour éviter ce cœur du sujet. Il est des innommables que Mirbeau n’avait pas peur d’affronter mais que les commentateurs n’osent généralement pas nommer.

La promenade au jardin des supplices, cet éden inventé sur lequel ouvrirait le bagne de Canton, réuni dans l’émerveillement de Clara et à l’effroi du narrateur les plus capiteuses splendeurs florales et les plus atroces tortures, la création de souffrance y est traitée comme un des grands arts et, du bourreau qui vient de décrire ses inventions dans l’ordre de l’horreur, Clara oblige sont amant à répéter, pour lui faire plaisir, que c’est « un brave homme ».

Au même degré que Sade, quoique avec des descriptions tellement plus raffinées, Mirbeau fait un tableau élaboré de l’émoi recherché par Clara, dans l’écho apporté à ses propres fantasmes sensuels par le spectacle de la souffrance, de la mise en cage d’un ancien amant auquel elle vient rendre visite pour jouir de sa déchéance. Le seul regret au fond, pour cette visiteuse émue, est qu’il ait perdu la raison et ne puisse la reconnaître lorsqu’elle lui jette des morceaux de viande avariée comme l’on nourrirait un chien ou une bête sauvage, enfermée, enchaînée.

La richesse de la langue, certes, revêt les descriptions les plues crues de détails admirables sur la splendeur de la nature cultivée, la somptuosité fait pendant au supplice, mais c’est pour aussitôt préciser la volupté particulière permise par cette conjonction de beauté et de souffrance, et l’intention sadique, en rendant le théâtre des opérations plus splendide, d’ajouter au désarroi du supplicié. Et Clara, s’émeut, s’indigne des réticences de sont petit homme qui peine à la suivre, et finit habituellement chacune de ces visites par une nuit de débauche dans les bras adorants de courtisanes et d’amants renouvelables. Si à la dernière page du Jardin des Supplices, l’amant rompt pour une fois le rituel et que les lèvres de Clara murmurent plus jamais, Mirbeau au dernier paragraphe prédit le renouvellement du cycle et que, inévitablement, la recherche par Clara de l’ébranlement pervers qui la pousse au-delà de toute limite, la reprendra le lendemain ou le jour suivant.

L’Erotique traverse l’œuvre de Mirbeau, dans sa force obscure la plus troublantes ou parfois la plus choquante, mais cet érotisme est irréductible à la critique sociale dont souvent les exégètes le voilent pudiquement, pour défendre le Jardin des Supplices. Mirbeau, lui, ne réduit jamais cet érotisme à une perversion mais le montre pour ce qu’il est à ses yeux, une pulsion puissante et désordonnée vers un absolu incontrôlé,

la mise en résonance de la vie et de la mort comme recours contre un quotidien dont la normalité confinerait au néant.

source :
-  La Vénus Littéraire



Publié le 18 octobre 2006  par Tang Loaëc


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