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Blad schizo
Par Réda Allali et Hassan Hamdani

Catégorie actualité
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Coincé entre tradition et modernité, faux-semblants et vrais mensonges, morale simulée et religion mal assumée, le Marocain cherche son identité. Et il s’est pas mal paumé en route. Au point d’en devenir schizo.

On a longtemps présenté le Maroc comme une oasis de stabilité, un mélange harmonieux de tradition et de modernité, un pays capable d’absorber les influences les plus diverses pour les fondre dans un grand tout équilibré et original. Les plaquettes touristiques ont fait de cette théorie leurs plus beaux slogans, la presse officielle, relayant elle-même un discours tout aussi officiel, a rabâché jusqu’à la nausée ce concept admirable.

Le mythe a vécu.

Les contradictions s’affichent aujourd’hui au grand jour, rendant sans cesse plus compliqué le fameux grand écart culturel qu’on demande aux Marocains de réaliser quotidiennement. Encouragés par la libération de la parole, journalistes, sociologues ou simples bloggers s’amusent avec plus ou moins d’ironie à pointer les incohérences du système dans lequel nous vivons - et que nous avons bien entendu dans une grande mesure contribué à créer.

-  Alors, au-delà des clichés, le Maroc est-il un pays schizophrène ?

Hachem Tyal, psychiatre casablancais : “Oui, c’est vrai que nous avons chez nous plus qu’ailleurs le sentiment d’une absence d’unité, une impression de dislocation de l’esprit”. C’est précisément un des symptômes les plus marquants de la schizophrénie, dans son sens médical. Si le grand public considère qu’un schizophrène est un individu chez qui cohabitent plusieurs personnalités, la définition psychiatrique est plus complexe. La schizophrénie, c’est une déstructuration de la personnalité, une maladie douloureuse marquée par de profondes angoisses, des délires et une déconnection de la réalité. A la base du malaise, il y a bien sûr la question de l’identité. Sans forcément relever de la pathologie médicale, notre société a exactement le même problème. “Nous n’avons jamais répondu à la question de savoir qui est le Marocain”, résume le sociologue Jamal Khalil. Nous connaissons la réponse officielle : le Marocain est un arabe musulman, point final. Pourtant, la réalité est loin de coller à cette définition.

-  Comment ignorer les composantes berbères, africaines, juives, andalouses... pour ne citer que celles-là ?

La version officielle ne tient manifestement pas la route.

Hassan El Fad, l’humoriste, a construit un sketch autour de ce mensonge d’Etat : “à l’école, on nous apprend par coeur le discours de Tarik Bnou Zyad à son arrivée en Andalousie. Un discours léché, en arabe classique, on nous l’a même présenté comme un classique de la littérature arabe. Mais qui peut croire qu’un berbère puisse s’ adresser à ses troupes, berbères elles aussi, dans un tel langage ?”

Le résultat, c’est un pays où la majorité de la population ne comprend pas la langue officielle, utilisée quotidiennement dans les informations du journal télévisé.

Un pays où l’hymne officiel est chanté sans être compris...

Le Maroc, c’est bien entendu bien plus complexe qu’un pays arabe et musulman, et cela ne date pas d’hier. Jamal Khalil : “notre pays, de par sa situation géographique, a toujours été un réceptacle à des populations très diverses qui se sont arrêtées ici. Nous avons toujours intégré d’autres cultures. Le problème, aujourd’hui, c’est que le rythme s’est accéléré. On a du mal à digérer tout ce qui nous arrive”.

Il suffit de faire un tour sur les forums marocains pour constater que les internautes, régulièrement, rappellent dans leur “post” que “nous sommes des arabes et des musulmans”. Si on le répète avec autant d’acharnement, c’est justement que ce n’est pas aussi évident que cela. Les psychiatres, à propos du délire de leurs patients, parlent de néo-réalité. En évoquant cette identité monolithique, on n’est pas loin de ce même concept de néo-réalité, parfaitement schizophrénique.

-  Entre discours et réalité

Allons plus loin. L’éloignement du discours avec la réalité qu’il prétend décrire ne s’arrête pas au problème de l’identité. Dans notre vie quotidienne, nous n’avons aucun mal à repérer des propos complètement en décalage avec la vérité tangible. Il est ainsi possible de croiser chaque jour des gangsters pieux, des prostituées moralisatrices, des communistes royalistes, des chauffeurs de taxi qui luttent contre la ceinture de sécurité, des marxistes musulmans, des magouilleurs qui réclament plus de lois, des pollueurs propres sur eux. Et la liste est longue. On peut également y ajouter des concepts plus ou moins douteux, des projets perpétuels comme le tunnel sous le détroit, le métro casablancais, l’adhésion à l’Union européenne, l’Union du Grand Maghreb... Autant d’incantations vaines...

Au final, nous sommes bien dans cette dislocation de la pensée, cette incohérence qui est le propre de la schizophrénie. Si le discours est incohérent, c’est peut-être tout simplement parce que, trop souvent, il ne s’appuie sur aucune conviction forte. Hassan El Fad est clair sur le sujet : “le Marocain est complaisant avec ses convictions, au point de ne plus en avoir”.

La preuve, c’est que pour les élections de 2007, absolument toutes les alliances politiques sont possibles, sans aucune exception. Les partis peuvent décider de se faire la guerre ou de collaborer, sans avoir à justifier leurs décisions par des notions de valeurs ou de projets sociétaux. Le discours se suffit à lui-même.

C’est une attitude qu’on retrouve dans tous les aspects de notre société. L’économiste Kamal Mesbahi explique : “chez nous, on est convaincu qu’il suffit d’annoncer quelque chose pour que la réalisation soit faite. On annonce des choix stratégiques, et on pense que le boulot est fini. Il y a très peu de pilotage, de correction, d’évaluation, de continuité”. Au final, nous avons une économie où tout est prioritaire, car tout a été annoncé comme prioritaire : le tourisme, le textile, l’agriculture, l’artisanat, le social, les grands chantiers, l’off-shoring...Et, encore une fois, la liste est longue.

C’est cette absence de cohérence, de choix clairs et assumés qui donne cette impression d’instabilité. Jamal Khalil, pour expliquer la société marocaine, a coutume de dessiner de petits cercles imbriqués. Il y a les modernes francophones, les traditionnels, les ruraux, ceux qui vivent à la périphérie des villes, dans la précarité. Il n’hésite pas à parler de plusieurs sociétés qui cohabitent, de plusieurs modèles de vie qui se chevauchent...parfois chez le même individu. C’est une des explications les plus évidentes à l’angoisse nationale : un sous-produit de l’incohérence. Hachem Tyal : “tout le monde a l’impression que le Maroc va exploser, que quelque chose d’inéluctable va arriver, c’est ce qui explique la fuite des cerveaux ou notre obsession à investir dans la pierre. Pourtant, rien n’explose”.

-  Tradition et religion

Dans ce grand flou, il reste toutefois une valeur à laquelle tout le monde s’accroche, un pilier à la fois stable et absolu : la tradition, elle-même indissociable de la religion. Le discours traditionnel est omniprésent, même s’il est, encore une fois, battu en brèche par la réalité des comportements quotidiens. Dans notre inconscient collectif, le passé est systématiquement glorifié, et le changement est perçu comme une chose a priori négative. C’est l’avis de la psychologue Assia Akesbi : “nous avons du mal à nous séparer des choses, nous n’avons pas la culture du deuil. Quand on dit à quelqu’un qu’il a changé (tbeddelti) il y a forcément une connotation négative dans cette expression”. Du coup, on ne s’autorise à aimer, ou à déclarer aimer une chose que si elle nous semble en accord avec la tradition.

Dans le domaine culturel, cette attitude est caricaturale.

-  Combien d’articles vantent la qualité des créateurs de caftans avançant comme argument absolu qu’ils “s’inspirent de la tradition” ?

Il en ressort l’impression étrange que nous n’avons pas le droit de créer en dehors de la tradition. Rappelons au passage que cette fameuse tradition, que nous considérons comme provenir de la nuit des temps, a en fait elle-même évolué au cours des âges. Pour se conformer à cette fameuse tradition, au regard de l’autre, nous avons fini par nous construire une identité confortable, en accord avec ce que la société attend.

Assia Akesbi : “Il y a un véritable manque d’autonomie, une profonde incapacité à assumer sa différence”.

En sous-produits de cette attitude, il y a bien évidemment le mensonge. La jeune fille ment à ses parents pour être autorisée à sortir, avant de mentir à son futur mari en prétendant être vierge. Cette absurdité peut atteindre des sommets, avec notre industrie de la réfection de la virginité, une spécialité locale assez inquiétante... à force de mentir, on finit par croire à son mensonge, et le fameux délire - la néo-réalité - vient de nouveau poindre le bout de son nez.

Le danger, c’est de se perdre soi-même à force de donner aux autres ce qu’ils attendent de nous.

Du coup, les situations délirantes se multiplient. La vie sexuelle des Marocains en est un exemple vivant. De braves pères de familles, qui ne loupent jamais la prière du vendredi, et qui rôdent autour des lycées de jeunes filles. De jeunes filles qui débarquent des quartiers périphériques en djellabas et qui se transforment dans les toilettes du premier café du Maârif en amazones conquérantes et allumeuses. Ces mêmes jeunes filles qui doivent pointer à 19 heures au domicile familial mais s’autorisent tout avant cette heure fatidique.

L’important n’est pas ce qu’on fait mais ce qu’on montre.

La culture du paraître s’est également infiltrée dans notre pratique religieuse. Le chroniqueur algérien YB, issu d’une société voisine, avait accusé les intégristes d’avoir réduit l’islam à un “code vestimentaire et alimentaire”, le vidant de ses principes profonds.

La période du ramadan est particulièrement friande de ce genre de schizophrénie collective. Les buveurs s’arrêtent de boire pendant le mois sacré. Certains s’arrêtent un mois avant, pour chaâbane, d’autres optent pour la durée symbolique de 40 jours.

-  Pourquoi ?...

Le ramadan, c’est aussi le mois où les Marocains jouent le plus. C’est le mois où le sexe est omniprésent - prostitution y compris. . Les interdits religieux ont été réaménagés selon notre goût et nos intérêts. L’interdiction de manger du porc, par exemple, est considérée comme suprême - c’est logique, puisque nous n’avons pas dans notre tradition culinaire de grand plaisir à y goûter. A l’inverse, les plaisirs de l’alcool sont largement tolérés... en dehors du ramadan, bien entendu.

La loi marocaine, du coup, est non seulement inappliquée, mais est totalement inapplicable. Elle prévoit l’interdiction de consommer de l’alcool pour des musulmans. Inutile de s’appesantir sur le sujet. Même hypocrisie pour le cannabis, largement toléré dans les cafés du nord du Maroc.

Pour sortir de cette spirale du déni, il faut affronter la réalité - et donc les tabous, nombreux chez nous. Appeler enfin les choses par leur nom. C’est tout sauf facile.

Jamal Khalil donne un exemple concret : “Rendez-vous compte que pendant des années, nous ne pouvions même pas parler du Polisario. Aujourd’hui, c’est un sujet comme un autre, largement débattu par la population”.

La parole publique se libère, mais elle le fait graduellement et dans des sphères séparées.

Il arrive souvent que des téléspectateurs se plaignent qu’une émission soit difficile à regarder en famille, à cause des thèmes abordés ou d’un langage cru. Le problème ne vient pas de l’émission elle-même mais du fait que la famille soit unie devant son téléviseur. Autrement dit, chaque membre de la famille, séparément, pourrait regarder l’émission - mais pas tous ensemble sans en être gênés.

On apprend à parler, mais pas forcément tous ensemble.

L’apprentissage est difficile. La sphère privée- l’individu dans son unicité- n’est pas encore admise dans notre société, à la fois à cause de données culturelles mais aussi économiques (un seul poste de télévision pour toute la famille). De cette promiscuité forcée découle une tradition d’ingérence, que confirme Assia Akesbi : “nous sommes convaincus d’avoir des droits sur l’autre, il y a une grande difficulté à reconnaître à l’autre son droit à l’expression, à la liberté de pensée”.

-  Comment s’en étonner lorsqu’on sait que notre système politique a longtemps interdit au citoyen marocain cette fameuse liberté de pensée ?

-  Schizophrénie “sauce locale”

Il existe donc bien une schizophrénie marocaine, que nous entretenons en même temps que nous la subissons. Tous les symptômes sont là, conjugués à la sauce locale. Le psychiatre Mekki Touhami décrit cette spécificité : “La néo-réalité dans laquelle s’enferment de nombreux schizophrènes, verbalisée à travers leurs délires, est souvent d’ordre persécutoire dans notre société : les jnoun (ndlr : mauvais esprit) m’habitent et me contrôlent, les voix des voisins m’insultent, ma femme m’empoisonne et m’ensorcelle”.

On retrouve sans difficulté cette même attitude paranoïaque dans le discours général sur la politique. Derrière chaque action publique, on cherche le complot, l’intérêt caché, les motivations inavouées. Mais il s’agit encore une fois d’une attitude des plus logiques face à l’opacité qui a longtemps prévalu dans notre mode de gouvernance.

Rappelez- vous que Tazmamart n’était pas censé exister, avant de devenir le sujet de plusieurs best-sellers nationaux et d’émissions diffusées par nos chaînes de télévision.

Rappelez-vous le temps pas si lointain où on évoquait la fameuse main de l’étranger pour expliquer tous nos dysfonctionnements. Aujourd’hui, le discours officiel s’est rationalisé : on n’ose plus verser dans une telle langue de bois, mais c’est la rue qui a pris le relais.

-  Les arabes vont mal ? C’est la faute à Israël, et depuis peu à George Bush.

-  Oui, nous sommes schizophrènes. La question est désormais : est-ce que c’est grave, docteur ?

Pas tant que ça, si l’on en croit Jamal Khalil, qui rappelle que notre système tient debout. Il est peut-être en équilibre instable, mais il tient debout. Une évidence qu’il fait bon de rappeler. La seconde bonne nouvelle, c’est qu’on a coutume de considérer qu’un schizophrène est sur la voie de la guérison dès l’instant où il a conscience de son délire. Il suffit de lire notre presse pour se rendre compte que la prise de conscience est désormais réelle.

La “schizophrénie marocaine” est quasiment devenue un cliché. Paradoxalement, c’est donc une bonne nouvelle.

Réda Allali et Hassan Hamdani

Lu sur : RADIO AIR LIBRE



Publié le 23 octobre 2006  par torpedo


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