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Du chômage, de la colère et des CRS par Andy Verol

Catégorie société
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-  Les territoires socialement ravagés de mon enfance.

La fermeture des usines Thomé-Génot à Nouzonville, dans les Ardennes, est l’illustration parfaite de l’escroquerie intellectuelle, sociale et économique qu’est le capitalisme moderne (Mettez-y du libéralisme si vous voulez, peu importe, c’est exactement la même chose).

-  Avez-vous entendu parler des Ardennes ?

Oui sans doute, ses forêts, Rimbaud et les braconniers. Mais les Ardennes -ce coin totalement oublié et naufragé qui se dresse en pic au nord de la carte de France- ne sont jamais traitées que pour l’asphyxie économique subie. Les corps d’ouvriers de toutes origines crèvent la dalle. Il ne reste rien.

Une misère infâme...

L’Etat, en réponse à la fermeture et à la colère des ouvriers frappés par l’abandon économique, envoie ses CRS, tabasse ses citoyens de « seconde zone » et distribue quelques pièces par pitié... L’Etat français, la France, l’Europe qui établissent les limites de la lutte. Le désarroi et le dégoût qui broient nombre de travailleurs lynchés par des patrons bornés traduisent l’incapacité des masses actuelles à comprendre que la mort douce/violente est au bout de ces destins.

-  Envie de changements et de lutte décapitée.

Si l’on me qualifie de « déclinologue » parce que je ne fais que le constat sans faire de propositions, peu m’importe.

Il est frappant -cancrelats de moralistes progressistes ou libéraux- que vous n’ayez pas, à l’évidence, réfléchi à une réalité lourde de conséquences : vous demandez à des gens dont vous avez sectionné les jambes, de courir un marathon (et dans la bonne humeur avec ça).

Si je parle spécifiquement de ce cas, de ces ouvriers-là, c’est parce que j’ai vécu mon enfance dans cette ville...

Cette situation m’est tellement familière, que mon désir de lutte en leur faveur a aussi le goût du lien inaliénable...

A cette occasion, et même si je vis dans d’autres lieux, d’autres quartiers sans faveur (je n’ai pas dit défavorisés pour ne pas être un « misérabiliste » tant décrié), je me rappelle d’où je viens, où je suis, et où je ne veux en aucun cas aller...

J’ai vécu 7 ans dans cette petite ville enclavée entre les collines boisées : Nouzonville. La vallée de la Meuse.

Les usines immenses désaffectées, et les quelques-unes qui perduraient, plus petites... Nous vivions dans un quartier construit en 1978... Mes parents avaient choisi l’impasse des bleuets parce que c’était neuf, accessible... Les maisons étaient grandes et le terrain dont nous disposions était géant... C’était un peu comme si nous possédions enfin un morceau du monde moderne. Les promesses liées à des supermarchés flambants neufs, des routes goudronnées, des télévisions couleurs multi-chaînes, l’Europe, les Droits de l’Homme, la démocratisation des vols aériens,... Etc.

Dans ce quartier qui s’est rempli très rapidement, la population était ouvrière essentiellement, à 90%. J’allais à l’école avec des gosses d’ouvriers...

Mais le drame.

Les années passaient. Même si l’endroit était sublime, verdoyant, presque magique, peu à peu, la fermeture répétitive et permanente des usines aidant, un climat lourd s’est posé sur la ville.

Nombre de pères tombaient en dépression, dans l’alcoolisme le plus dur...

Naturellement, tous ces gens étaient simples, avec un bon fond (qu’ils touchaient sans faire d’efforts), mais déjà radicalement sacrifiés sur l’autel du capitalisme triomphant.

Mes voisins étaient des français d’origine polonaise, italienne et maghrébine. Loin de ces Ardennes paysannes, très focalisées sur la fortune céréalière et le vote franco-traditionnaliste, nous vivions en bonne intelligence, une hémorragie sociale dramatique.

Les uns après les autres, les foyers étaient confrontés au chômage et tout ce qui s’ensuit : pas de mutuelle (trop chère), bouffe pas chère (grasse et de mauvaise qualité), alcoolisme, dépression, endettement, etc.

Mes parents passaient pour des bourgeois avec leurs salaires de fonctionnaires...

Ces ravages entraînaient une sédentarisation de la misère.

Plombé par le chômage, les petits boulots et la liquéfaction familiale (femmes battues, suicides massifs, guerres de voisinage, démotivation, engourdissement psychique, liquéfaction des rapports affectifs, etc.), chaque voisin n’était plus que l’ombre de lui-même.

La pulvérisation des existences n’est pas neuve. L’Humanité a eu à subir les pires souffrances. Une minorité qui accapare l’ensemble des biens et affame délibérément la majorité. Une marche forcée que l’ensemble des humains a eu à subir. Mais les promesses du capitalisme moderne sont loin d’être réalisées.

A Nouzonville, on se rassemble dans les rues.

Après s’être entre-déchirée (« Tiens regarde ce salaud, il s’est ach’té une nouvelle bagnole... c’est ça de sucer les patrons... »), s’être jalousée, critiquée, entre-tuée, la population s’est aperçue, avec cette ultime fermeture d’usine, que les pontes de la croissance et de l’industrie sidérurgique puis métallurgique, préfèraient offrir à leurs enfants le meilleur, quitte à déchiqueter les enfants des autres, des petites mains, des exécutants, des ouvriers qualifiés ou non...

-  Un patronat socialement cynique et assassin.

Les propriétaires de l’usine Thomé-Génot de Nouzonville avaient prémédité le meurtre social des 320 salariés « trop coûteux » qui grossiraient leur porte-monnaie jusqu’à lors... Une préméditation revient à parler d’un assassinat social, alourdissant ainsi le caractère néfaste d’une société régie par la loi du profit, du bénéfice à tout prix.

Il n’est pas question, pour moi de disserter sur des gens que je ne connais pas...

Celui des investisseurs, des promoteurs, des actionnaires.

Rappelons simplement que chaque contribuable, mais aussi chacun des ouvriers paie la note. L’enrichissement des patrons français, et sans aucun doute ceux du reste du monde est assimilable à celui des mafias.

Les salariés Ardennais acceptent des salaires minimums, refoulent leurs désirs de lutte, de changement pour garder un emploi, des revenus pour ainsi, nourrir leurs familles et vivre sous un toit.

Ils se taisent, se terrent.

Ils restent polis avec le patron...

Mais ce dernier joue la menace.

« Si vous voulez que je laisse mon usine dans votre trou pourri, voici mes conditions : pas de revendications salariales, aides financières de la commune, du département, de la région et de l’Etat, avantages fiscaux, embauches de personnes à mi-temps, en stage, par intérimaire, etc. »

Ce deal dure quelques années.

Les bénéfices sont juteux et les ouvriers, la gueule enfarinée, se disent qu’ils arriveront jusqu’à la retraite s’ils plient encore l’échine, pour conserver leur emploi... C’est sans compter avec le peu de férocité des représentants syndicaux, la mollesse d’action des élus politiques, l’absence de projet des intellectuels et la certitude qu’un jour, avec le capitalisme, tout le monde pourra s’en sortir s’il le souhaite.

-  Un ravage. L’envie de dégueuler.

En repassant, l’hiver dernier, dans cette ville où j’avais vécu, j’ai vu la disparition des commerces, des maisons abandonnées, l’absence de vie dans la rue... C’était une ville pleine de vie... J’ai roulé, sillonné les quartiers que je fréquentais quotidiennement, et j’y ai vu l’abandon, la peine, les solitudes, l’amertume, un peu de dépit, de la colère, l’anéantissement volontaire des volontés.

-  A en devenir fou.

Le sens. Je pense au sens. Je me suis souvent caché, derrière l’espoir. Les jours meilleurs... Alors ce texte ne parle pas à ces travailleurs là, qu’il ne faut pas sacrifier un peu plus. Il est à l’attention de tous les autres, ceux qui ne sont pas encore sclérosés. Sans doute des jours meilleurs se profileront. Bien sûr l’Homme a un énorme potentiel pour se sortir de la merde. Mais l’Homme accepte des sacrifices humains gigantesques avant même de condamner les responsables.

Ma pensée est pour eux, ceux qui ne s’en sortiront pas. Ceux qui sont déjà morts, avec des millions d’autres...

A lire :
-  Le grand soir
-  newsyahoo

Blog Andy Verol



Publié le 22 novembre 2006  par torpedo


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Forum de l'article
  • Voila pourquoi les usines ferment
    7 décembre 2006, par Sanglier des Ardennes

    Les gains de productivité sans diminution proportionnelle de la durée du travail conduisent au chômage, car les patrons ne se gènent pas pour augmenter leurs profits.

    http://travail-chomage.site.voila.fr/produc/gain_productiv.htm

    En France, la productivité du travail a augmenté de 17,22 % en sept ans, pour l’ensemble de l’activité nationale. Sans rien changer à la production de richesses du pays, le nombre d’emplois aurait pu être augmenté de 17,22 % en réduisant de 14,69 % la durée réelle du travail. En moyenne, avec des transferts d’emplois entre secteurs d’activité, le nombre d’emplois aurait augmenté de 4 284 500. Le chômage réel aurait beaucoup baissé.

  • Du chômage, de la colère et des CRS par Andy Verol
    19 décembre 2006, par druide

    Je discuterai pas du chomage ni de la précarité. Je connais.

    Sur Thomé Genot et Nouzonville ...

    Je voudrais juste dire ceci : il est peut être pas si tard qu on croit et surtout qu’on nous dit. Le truc c’est que nous écoutons trop ce qu’on nous dit. Si l Info estgratuite c’est quelle ne vaut rien. Une info de qualité on va la rechercher, soi même et on vérifie ses sources.

    Bon les USAins ont pris a technologie, mais disons le, ils ont pas fait d innovation. Ils ont pris ce qui existait. Il est possible de faire de leur aubaine une mauvaise affaire.

    Comment ? Arriver à sortir une innovation Industrielle. Qu est ce qu une innovation industrielle ? Quelque chose : un nouveau matériau, une façon de faire, une dessin diifferent, un processus different qui reduit le coût de fabrication et dégage des profists.

    Qu’est ce qu’un marché pour une société Industrielle ? Un contrat sur un article une quantité , une qualité, une prix . Faut il sortir de sup de Co pour comprendre cela ?

    Pour les Gars de Thomé Genot.

    Est on sûr de ne pas pouvoir repartir ? Est on sûr que les gars soient pas capables de produire quelque chose sinon de nouveau, au moins quelque chose d’ingénieux et de le produire avec une bonne marge ? Est on sûr de ne pouvoir distribuer le travail autrement ? Est on sûr de ne pas arriver à dégager un actionnariat de particuliers hors des banques ?

    -  Quelque chose d ingénieux, un produit industriel , technique et de qualité.
    -  Un produit dont on peut déterminer lamarge et qui sera commercialisé depuis le site d eproduction, avec l’ancien systéme de stock (15 jours ouvrables de production).
    -  Actionnariat de particulier avec engagement de ne pas bvendre avant untemps ; coût de l action 100 € environ, cela se discute.

    Tant qu il ya la technique et le savoir faire et même si l argent manque, rien n’est perdu.

    Druide

    Je plaisante pas.

  • Du chômage, de la colère et des CRS par Andy Verol
    12 novembre 2016, par Akhadiwi
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