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L’Empire fait la pause mais pas Libé de Jean-Luc Mélenchon

Catégorie politique
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(JPEG) Quand Chavez est apparu sur le balcon de la présidence après l’annonce du résultat par la commission électorale, je n’avais plus un poil sec. Ma veste était collée sur ma chemise et le tout sur ma peau. Du ciel tombait une cataracte que Chavez nomma "cette averse bénéfique".

De ma veste coulait dans mes chaussures la suite de cette bénédiction pour rejoindre au sol la petite rivière qui coulait désormais vers les caniveaux entre nos chaussures gorgées d’eau. Des milliers et milliers de gens chantaient sous cette douche "hu ! ha ! Chavez no se va !" tandis qu’éclataient les feux d’artifice comme un tir de barrage ininterrompu.

Chavez lui-même ruissela bientôt comme tout le monde, dès la fin du premier quart d’heure de son discours qu’il prononçait sur ce balcon sans auvent.

Devant moi à quelques mètres, un drapeau français, celui que tenait à bout de bras un couple de jeunes gens, pour ma fierté la plus pure. Sur la place, venus des quartiers déshérités par vagues jeunes et joyeuses, les chavistes en chemises rouges et bariolages les plus divers scandaient des mots d’ordre politiques. Chez nous on aurait entendu les habituels glapissements footballistiques ineptes "On na gagnééé ! On na gagnéé !". Ici, on pense en criant : "on a besoin de Chavez pour la démocratie", "à bas l’impérialisme", "Dignité ! Dignité !" et ainsi de suite inlassablement du haut des rues environnant le palais présidentiel vers le bas de la place et vice versa, sans meneur ni porte voix identifiable.

Une forêt de poings se lèvent aussi pendant le discours quand, depuis le balcon où il parle, Hugo Chavez lance : "Viva Vénézuéla" "Viva la révolution démocratica" "Viva el socialismo".

C’est alors comme une houle dense et irrépressible qui passe sur la foule quand elle lance son cri de réponse bref et claquant « Viva ! » à pleins poumons, chacun mi amusé, mi habité. Je regarde autour de moi dans la buée qui monte et l’odeur de chien mouillé que nous dégageons tous dans nos vêtements trempés. Les chavistes n’ont pas seulement des chemises rouges. Le plus souvent ils ont aussi de grosses mains, des visages marqués et la peau très mate. On croirait un autre pays que celui qui se donne à voir sur les écrans de télé où défilent les belles personnes. Et d’ailleurs, c’est bien un autre pays. Celui des invisibles à table. Les karchérisables de ce coin ci.

Ils ont gagné en donnant leurs millions de voix à Chavez !

Ils ont même gagné deux fois. La deuxième quand s’est affiché l’écart de voix entre les candidats. Trois millions de voix. Un écart tel que le perdant a pu reconnaître sa défaite sans être contredit par les violents qui l’entourent et qui ont fait des incidents bidons toute la journée en appuyant sur toutes les touches des machines à voter en même temps pour produire des bulletins de vote aberrant et pousser des hurlements destinés à la presse étrangère et aux observateurs. « Cette fois-ci ils nous ont battu » a déclaré Manuel Rosales le candidat de la droite et du parti social démocrate devant tous les micros du monde. Aussitôt ce fut une deuxième vague d’explosion de joie, aussi intense que l’avait été la première à l’annonce des résultats.

Car la peur d’une nouvelle séquence d’affrontements à la manière coutumière de la droite ici nouait la gorge de tous jusque là. Les heures d’attente pour voter, passées dans les files sans fin, figées au long de kilomètres de trottoirs étaient récompensées. C’est la huitième victoire par les urnes du processus commencé avec la première élection de Chavez.

Pourtant.....Ce matin, en plus de mon journal local j’avais une autre lecture. Un plaisantin qui joue avec mes nerfs a en effet déposé devant ma porte le numéro ordurier de « Libération » (90 000 exemplaires achetés en France et dans le reste du monde dont pas un par moi) qui titre à la une contre Chavez avec une mise en page style « Minute ».

Dedans, encore trois pages de haine sous la signature du faussaire qui avait déjà fait le montage sur le prétendu « credo antisémite » de Chavez.

-  Comment se fait-il que l’ambassade des USA n’ait pas encore alerté ses porte-plumes pour leur expliquer le changement de ton qu’elle a imposé ici à ses commensaux ?

Car il y a du changement.

L’EMPIRE FAIT LA PAUSE

En effet, la stratégie qu’affiche « Libération » n’a plus court que dans l’extrême droite vénézuélienne. Elle consistait à délégitimer toute action, institution ou vote sous Chavez. Ainsi l’enfumeur enragé de Libération écrit-il encore que la commission nationale électorale a été « phagocytée » par le pouvoir chaviste. Grave car c’est elle qui organise l’élection et proclame les résultats. Ce genre de mise en cause radicale, c’était la ligne de la «  contra » lors de chacune des précédentes élections. A présent, de même que Libération s’était proclamé meilleur gardien contre l’antisémitisme au Vénézuéla que le président de la communauté juive de Caracas et l’ambassade d’Israël dans ce pays, Libération est meilleur gardien de la vigilance démocratique que les observateurs internationaux et le candidat de l’opposition.

En effet, la commission nationale électorale a été remerciée pour son travail par les trois missions internationales d’observation et par ce candidat, quand bien même tout le monde a relevé ici et là des dysfonctionnements « particuliers et isolés » selon les mots de monsieur Petkoff, le porte parole du candidat de la droite. Comment pourrait-il en être autrement quand pour la première fois 97 % des bureaux de vote se trouvaient automatisés. La consigne de modération venait de loin et de haut. Dès vendredi à Madrid Thomas Shannon, secrétaire d’état adjoint du gouvernement Bush pour l’hémisphère occidental déclarait au journal espagnol « El Païs » qu’il était positif de voir des populistes dans le genre du président Chavez, "en dépit de ses positions très à gauche" agir dans un cadre démocratique "quand bien même ils sont autoritaires dans leur cœur".

Dans ce contexte il considère très important que « la lutte démocratique se déroule au Vénézuéla dans le cadre des institutions ».

Cette fin de phrase a été relue cent fois ici car elle revient à reconnaître la constitution et les procédures qui étaient jusque là l’objet de toutes les injures.

Fin d’un cycle donc. Cela signifie un tournant profond.

Depuis Salvador Allende, pas un gouvernement de gauche n’a été autorisé en Amérique latine par le gouvernement des USA qui les a tous combattus frontalement par l’intermédiaire de droites locales hystérisées, de bandes armées ou de généraux félons. Le précédent chilien avait été la matrice de ce choix de ligne. Dans un premier temps il s’agissait d’étrangler dans la durée l’Unité Populaire par le sabotage économique. Puis, devant les succès électoraux du gouvernement, la décision fut prise d’un coup de force. C’est le succès de cette méthode qui justifia d’y recourir à chaque occasion. Au Vénézuéla encore, un putch fut aussi organisé et soutenu en 2002 contre Hugo Chavez, on s’en souvient. Peu s’en fallut qu’il réussisse.

A présent le gouvernement Bush est enlisé en Irak.

Pendant ce temps les majorités de gauche s’incrustent en Amérique latine en renversant à chaque fois la table du jeu politique traditionnel : Uruguay, Brésil, Bolivie, Equateur, Nicaragua, Vénézuéla. Les mal classables présidents de l’Argentine et d’Haïti se joignent au groupe à toutes occasions comme à la Havane avant-hier autour de Raul Castro. Pendant ce temps des pantins fragiles échappent aux déferlantes de façon plus que périlleuses. Soit ils trichent (Mexique) soit ils réalisent des coalitions de naufragés entre la droite et ce qu’il reste de la social démocratie (Pérou). Ils sont alors contraints à des postures qui sentent fort l’orage à venir. La caricature de l’entrée en fonction du président du Mexique réglée en trois minutes et s’achevant par une fuite par des portes dérobées symbolise bien la fragilité générale des rescapés de la vague de gauche. L’empire doit donc d’abord reprendre son souffle et réorganiser son dispositif politique. Pour cela il lui faut d’abord essayer de trouver des personnalités relégitimées après la pulvérisation de ses soutiens de droite et sociaux démocrates dans tous les pays où l’ancien système de bipartisme a explosé.

Le journal de droite "el national" titre en ce sens ce matin : "le processus électoral servira à régénérer l’opposition".

Shanon déjà nommé plus haut a déclaré ce matin que les Etats Unis ne voulait pas une confrontation avec le Vénézuéla, et il a félicité l’opposition pour son engagement dans les éléctions. Oubliant les grossières injures de madame Rice et les propos haineux et racistes de Rumsfeld, sans parler des tentatives de putsch, Shannon a précisé : "nous avons toujours cherché une façon d’approfondir le dialogue avec le gouvernement de Chavez et notre espérance est qu’il montre davantage d’intérêt à nous retrouver sur ce point". Après quoi, contrairement aux affirmations des milieux d’extrème droite et au journal français Libération, Shanon reconnait que le Vénézuéla est un pays démocratique, ce qui est un évènement majeur. Il complète le signal en soulignant que " pour les Etats Unis, peu importe qu’un gouvernement soit de droite, du centre ou de gauche". La dessus le porte parole du département d’Etat, monsieur Sean Mac Cormak reprend la ligne Shanon et enfonce le clou : "nous félicitons le peuple Vénézuélien pour son attitude dans cette éléction. Le président Chavez a été relu pour une nouvelle période et nous formons le voeux que nous puissions avoir une relation positive et constructive".

A transmettre au zélé de Paris.

C’est donc un répit très opportun qui se présente.

Ici, au Vénézuéla, c’est spectaculaire !

Ce matin, lire la presse reconnaissant la victoire de Chavez, après la déclaration dans le même sens du candidat de l’opposition hier soir, faisait pleurer des militants aguerris. Pour se figurer ce que la presse et la télévision privée représentent pour un personne honnête ici il faut se souvenir que les gens que l’on voit pérorer à l’écran ou tirer à la ligne dans leurs articles ont froidement soutenu le putsch, appelé au sabotage et à la désobéissance, injurié sans trêve, soutenu un lock out au but affiché d’affamer les quartiers populaires, le tout avec la morgue insolente et bouffie de bonne conscience du type pratiqué par Libération. A cette différence que presque personne ne lit Libération à part l’extrême droite du Vénézuéla pour vérifier si ses tracts sont bien traduits..

Hier soir les chavistes ont occupé la place de France en masse.

Cette place est en effet le point de ralliement de l’opposition, hélas pour les français... Leur intention était d’empêcher qu’elle soit le point de départ d’une manifestation de droite en cas de contestation du résultat des éléctions. Ce n’était plus nécéssaire. Tant mieux pour le Vénézuéla.

Je poste cette note avant de tomber de sommeil sur mon écran d’ordinateur. Le décalage horaire, la journée et la nuit des élections ont raison de moi à cette heure pourtant peu avancée puisqu’il est à peine deux heures du matin en France et dans mon horloge biologique.

source :
-  Jean-Luc Melenchon

Lu sur Bellaciao



Publié le 5 décembre 2006  par torpedo


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Forum de l'article
  • L’Empire fait la pause mais pas Libé de Jean-Luc Mélenchon
    5 décembre 2006, par Delcuse
    "Car lorsqu’on est dans la misère, il n’est pas facile de se préoccuper des autres..." ce sont les mots de Mélanchon. Qu’il aille au diable, lui et sa bonne conscience. Lui, qui ne sait rien de la misère.
  • L’Empire fait la pause mais pas Libé de Jean-Luc Mélenchon
    8 décembre 2006, par Serge Rivron

    CHER JEAN-LUC MÉLANCHON,

    ce n’est certes pas la partie de votre tirade qui fustige le quotidien "libération" à laquelle je vais m’en prendre. Il est pour moi clair depuis plus de 10 ans que ce journal, hélas encore cru de gauche par la partie la plus naïvement stupéfiée de l’électorat protestataire, est devenue, sous la houlette de Serge July & consorts (comme on dit en termes notariaux) la figure de proue de la plus infecte réaction qui se puisse (d’autant plus infecte qu’elle pare les atours de sa compromission des couleurs autrefois héroïques d’une contestation qui n’enchante plus que quelques dupes incultes et amnésiques).

    Non, sur ce constat d’évidence, pas de dissension entre nous.

    Mais votre émotion au triomphe de Chavez, que je partage sincèrement, m’inquiète. Terriblement m’inquiète. Bien sûr, nous sommes dans un moment du monde où il est temps pour les peuples de se reconnaître enfin fils de nations, et de reconnaître que ces nations doivent être dirigées, et de comprendre que cette direction, si chaque individu du peuple peut la reconnaïtre légitime, s’incarne dans des individus, des, ou à l’extrême, UN leader charismatique et surtout : représentatif.

    Et votre Ode à Chavez, qui inonde les villes de son territoire de portraits géants et souriants de lui, a quelque chose d’espérant. Mais gaffe.

    Gaffe cher Jean-Luc, à l’emportement, aux leçons de là-bas qu’on voudrait tirer pour ici, ou pire : pour partout.

    Vous êtes, je suppose, farouchement opposé aux idées véhiculées par le Pen. Et pourtant, dans votre saisissement pour la cause de Chavez, vous écrivez : "Ils ont même gagné deux fois. La deuxième quand s’est affiché l’écart de voix entre les candidats. Trois millions de voix. Un écart tel que le perdant a pu reconnaître sa défaite sans être contredit par les violents qui l’entourent et qui ont fait des incidents bidons toute la journée en appuyant sur toutes les touches des machines à voter en même temps pour produire des bulletins de vote aberrant et pousser des hurlements destinés à la presse étrangère et aux observateurs." On jouit tous du fait que "les violents" qui entouraient Manuel Rosales, "le candidat de droite" n’aient pu, compte tenu de l’écrasement démocratique du candidat Chavez, manifester violemment leur déception. Eh ! Bien, les violents qui entouraient le candidat Chavez ont du pouvoir plus vite retourner à leur mission de baratage et de chantage de gauche !

    Je n’écris pas ça pour vous embêter, monsieur Mélenchon. Je vous aime bien, c’est à dire suffisament. Je vous estime et je vous crois sincère. Mais, bien que le monde, nation après nation, ait fortement BESOIN, et commence à le savoir et à le dire, d’un retour à la force latente de l’identité, bien que chaque nation lentement mais sûrement s’éveille à la conscience de sa nécessité et de sa force, après 100 ans de discours liminants sur l’inanité du patriotisme et de l’histoire des peuples, faut-il rêver pour autant de lendemains où chaque peuple, à travers la puissance réelle ou putative de sa nation, aurait l’imbécilité d’élire Chavez ou Rosales CONTRE le monde, et s’éjouir la sulfateuse d’écraser tellement son adversaire que les hordes de nervis mobilisés par son camp soient à même de s’occuper directement à assassiner l’intelligence des opposants sans avoir à tirer un coup de poing ?

    Ce que tout cet argumentaire vise juste à vous dire, monsieur Mélachon, c’est que nous arrivons (encore une fois, mais une vraie fois) à une période charnière de l’histoire du monde : un moment, qui va "peser" entre 5 et 20 ans, où toutes les nations vont, à juste titre, prendre conscience de leur irréductibilité, et vouloir, chacune à son tour et souvent simultanément, l’imposer aux autres. Et que tout ça est terriblement porteur d’espoir, comme votre enthousiasme chavesiste le raconte, mais terriblement dangereux. Effrayant, même, et porteur en germe des pires déviations. Alors, faites gaffe.

    Juste : faites gaffe.

  • L’Empire fait la pause mais pas Libé de Jean-Luc Mélenchon
    30 janvier 2016, par Sara

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