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L’interview fictive interdite
par Laurent Jacqua

Catégorie société
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(JPEG) Depuis quelque temps, des journalistes ont fait des demandes officielles au ministère de la justice pour m’interviewer dans le cadre du combat que je mène.

Mais à chaque fois cela leur a été refusé.

-  Pourquoi me refuse-t-on ce droit à l’expression, mon discours sur les malades en prison indisposerait-il l’institution ?

Il y a manifestement là une volonté de ne pas faire de vague sur un sujet très sensible qui risquerait d’entacher la réputation de l’administration pénitentiaire et de ses agissements à l’encontre des détenus atteints de pathologies graves.

Le ministère ne veut pas que ce scandale soit connu du grand public et croit se protéger en refusant ces demandes d’interviews. C’est vrai que je ne ferai pas de cadeau si on m’interrogeait sur le sujet, mais ça je n’y peux rien, la vérité est ce qu’elle est et c’est bien pour cela que la censure s’exerce.

Je n’ai jamais demandé d’autorisation pour écrire un bouquin, faire des articles, diffuser mes textes sur Internet, créer un BLOG, ou répondre à un forum. Tout cela est totalement libre car je me débrouille pour éviter la censure. L’administration pénitentiaire n’est pas contente car elle n’a jamais eu et n’aura jamais le contrôle de mon discours et c’est pourquoi les demandes d’interviews officielles me sont refusées systématiquement.

Mes propos sont prétendument « subversifs » simplement parce qu’ils parlent d’une cause que l’on tente d’étouffer depuis des décennies. Alors j’ai décidé d’utiliser tous les moyens à ma disposition pour que l’on entende la voix de ceux qu’on laisse crever au fond des cellules dans les belles prisons de la République.

Je squatte Internet pour ne pas mourir en silence et je sais que cela finira par sensibiliser ceux qui ne savent pas, tandis que ceux qui savent font tout pour cacher la vérité.

-  Si le ministère n’avait rien à cacher il me laisserait m’exprimer officiellement dans les médias, ne sommes nous pas dans une démocratie ou « le droit à l’expression » a droit de citer ?

À chaque fois que ce droit est attaqué on nous en fait des tartines avec des tas de débats et d’intellos qui crient au scandale lorsque qu’un journal est menacé, ou qu’un prof fait une tribune.

Ils feraient bien de faire un séjour au sein des prisons avant de donner des leçons sur ce fameux droit à l’expression, car ici des hommes meurent et il n’ont qu’un seul droit celui de le faire en silence pour ne pas gêner le sommeil des honnêtes citoyens persuadés qu’il ne se passe rien de grave dans le monde carcéral.

Alors une fois de plus et comme à mon habitude, je vais passer au-dessus de leurs autorisations pour vous informer de ce qui se passe ici, pour cela j’ai décidé de créer sur ce BLOG une nouvelle formule, les « interviews interdites » qui ne laissera place dans ses colonnes qu’à des interviews « sauvages » et non autorisées.

De temps en temps je ferai donc des papiers, des reportages, ou des portraits de ceux à qui on refuse le droit à l’expression. Pour inaugurer ce nouveau genre d’article (qui au passage serait un super concept pour un rédacteur en chef) je commencerai par une « auto interview » histoire de répondre aux questions que personne ne peut me poser pour cause de censure institutionnelle.

Je me transforme donc en reporter de l’impossible, stylo à la main, pour faire cette première interview clandestine et donner la parole à un détenu malade du SIDA, le dénommé Laurent JACQUA.

-  Mr JACQUA, comment avez-vous vécu et vivez vous votre détention ?

Subir une peine de trente ans lorsque que l’on est sidéen c’est mourir très lentement dans des conditions souvent indignes et en plus il faudrait que je le fasse discrètement et sans rien dire ? Ben voyons !

J’ai vécu 4 ans d’un régime d’isolement total, une bonne quarantaine de transferts, passé à tabac plusieurs fois, jeté au cachot etc..... Au début de ce régime j’avais environ 300 T4 (taux de défenses immunitaires) quand je suis sorti, pour des raisons médicales, de ce régime spécial, je pesais 50 kg et il ne me restait plus que 8 T4. Une pneumocystose avait failli m’emporter et j’étais presque mort. Il m’a fallu environ 6 ans de convalescence avec les trithérapies pour retrouver une santé stable et un taux de T4 suffisant pour aller mieux.

Voilà le résultat concret des quartiers d’isolement et des régimes hypers répressifs que l’on inflige à des malades dans notre pays. D’autres y sont encore, malades ou pas, et c’est pour eux que j’écris et me bats afin de rompre le silence criminel sur ce sujet. J’ai subi un traitement digne des pires goulags. Aujourd’hui ça va mieux, mais je n’oublie rien, car au fond je reste toujours entre quatre murs jusqu’à ce que mort s’en suive. Même si mes conditions de détention se sont améliorées parce que je suis en établissement pour peine, il n’en demeure pas moins que je suis toujours un malade du sida incarcéré qui n’attend qu’un affaiblissement de son système immunitaire pour espérer sortir. Être condamné à vivre une telle peine est insupportable. Si je milite avec autant de conviction c’est parce que je suis certain d’agir pour une cause honorable et un jour on finira par le reconnaître.

-  Comment traite-t-on les sidéens en prison ?

Ils effectuent leurs peines sans que l’on tienne compte de leur pathologie jusqu’à épuisement de leurs défenses immunitaires. Un détenu malade n’est libéré avant la fin de sa peine qu’en fin de vie. Les juges d’application des peines sont devenus les nouveaux bourreaux exécutant les plus basses besognes puisqu’ils ne relâchent ces malheureux que lorsqu’ils sont sûrs qu’ils n’ont plus aucune chance de s’en sortir.

-  Double peine, double crime et personne ne réagi face à cette « horreur » judiciaire ?

C’est scandaleux d’appliquer ainsi la loi KOUCHNER, car c’est une application assassine qui ressemble à une exécution capitale, après la prison, la mort !

-  Pourquoi, dans vos textes, vous dites : « quel est encore l’utilité de la sentence lorsque la maladie frappe ? »

Parce que je trouve monstrueux de faire exécuter leur peine à des détenus qui sont touchés par la maladie. Ici tous les facteurs sont réunis pour aggraver leurs états de santé, manque de nourriture, de soins, d’hygiène, de soutien psychologique et familiale, les régimes spéciaux de détention et d’isolement, les humiliations, les violences, bref une somme de souffrances inadmissibles accélérant le processus de destructions du système immunitaire qui conduit au déclenchement de la maladie, puis à la mort. Si des détenus se contaminent ou meurent du sida, tout le monde s’en fout ce ne sont que des taulards. Dans l’échelle sociale nous sommes en dessous des chats et des chiens et autres animaux domestiques, notre vie n’a aucune valeur au point que l’on nous cache en ne parlant pas du problème qui, portant, relève du crime contre l’humanité. Aucune loi ne nous a condamnés à une telle sentence et je compte bien le faire savoir jusqu’à ce que l’on tienne enfin compte de notre situation et de notre existence.

-  Vous dites « le non espoir est à l’origine de suicides de sidéens et autre malades incarcérés » ?

Dans les années noires du sida début 80 et 90 J’ai connu plusieurs cas de détenus malades condamnés à de lourdes peines qui confrontés au désespoir ont préféré se suicider plutôt que de subir la mort lente.

-  Les trithérapies ont prolongé la vie, mais au fond à quoi cela sert si nous sommes soignés que pour subir notre peine jusqu’à épuisement de nos forces ?

Et aussi « les sidéens passent pour des sous hommes »

Il y a eu parfois des cas d’exclusions en prison, des cas de détenus sidéens ressemblant à des sacs d’os que l’on servait en dernier au repas, qui étaient interdits de douches ou de promenade, avec qui personne ne parlait. Ils ont souffert le martyr au fond de leurs cages dans ce beau pays des droits de l’homme. J’ai traversé durant des décennies un univers carcéral impitoyable où nous étions et sommes toujours considérés comme des « sous-hommes » car, dans cette société, qui s’est élevé pour prendre notre défense et réclamer notre libération urgente ?

Personne !

Nous n’existons pas car on nous a volontairement rayés du paysage social, comme si nous n’étions que des déchets.

Voilà mon statut social de « sous-homme », je vis avec les rats dans les plus bas-fonds de notre société et en plus on tente de nous faire disparaître, de nous réduire au silence ! Je vous assure que je n’abandonnerai jamais ce combat pour retrouver cette dignité que l’on nous a toujours refusée. Il m’en a fallu de la force pour résister et survivre, alors ça ne sera pas pour rien et un jour c’est vous qui garderez le silence lorsque je prendrai la parole. Aujourd’hui lorsque j’écris, je le fais au nom de ceux qui y sont restés et que l’on a tant méprisés jusqu’à l’oubli.

-  Pourquoi ne libère-t-on les malades qu’en phase terminale ?

Parce que les hommes politiques et les hommes de lois n’ont aucun courage et qu’ils ont décidé de détourner de façon froide et réfléchie les textes afin de ne laisser aucune chance de guérison aux prisonniers malades, ceci sous la pression de l’opinion publique et pour des raisons purement électoralistes.

Nous n’avons aucun droit même pas celui de la vie, nous sommes les victimes sacrifiées de la répression et de l’inhumanité de lois absurdes, car sachez-le, en prison la première chose qui meurt ce sont nos droits !

-  Comment les détenus séropositifs sont-ils perçus par les autres prisonniers et les surveillants ?

Il est préférable de taire sa séropositivité sous peine d’être exclu. Personnellement, je n’hésite pas à dire que je suis malade, car je milite pour l’abolition de la taule pour les séro-prisonniers et autres malades. On doit être officiellement entre 500 et 1000 sidéens incarcérés, mais on peut multiplier ce chiffre par deux, par trois, voir plus car beaucoup de séropositifs, à cause du non respect du secret médical et par peur de l’exclusion, refusent de se soigner ou de se signaler.

-  En fait-on assez pour prévenir la propagation du virus en prison ?

Aucune mesure n’est vraiment prise pour prévenir les infections au VIH. L’irresponsabilité et la politique de l’autruche de l’administration pénitentiaire sont les causes premières de la contamination des détenus.

-  Meurt-on encore du sida en prison en 2006 ?

Attendre la phase terminale pour bénéficier d’une suspension de peine ou d’une sortie humanitaire c’est l’équivalent de crever en cellule.

Sortir les mourants pour dire qu’en France on ne meurt plus du sida en prison n’est qu’une façon hypocrite de faire baisser statistiquement le taux de décès derrière les barreaux.

-  Dans votre livre vous dites : « Ce qui est en phase terminale en prison ce sont les droits de l’homme », pouvez-vous nous en dire plus ?

Dès l’entrée en prison on peut laisser sa dignité à la fouille, outre le fait de perdre sa liberté, on est confronté immédiatement à l’arbitraire, qui ici, fait office de règlement intérieur.

Ca commence par les fouilles à poil puis c’est le placement en cellule à quatre dont un qui dort au sol, censure du courrier, soins médicaux défaillants, carence alimentaire pour les indigents, abus de pouvoir de la part des matons, etc....

Bref tout un tas d’humiliations quotidiennes qui poussent les plus fragiles à la folie ou au suicide.

L’incarcération signifie la confiscation de votre liberté, de vos droits, de votre vie, de votre dignité. C’est la destruction totale de l’identité citoyenne et pour finir, au bout du tunnel pour les malades gravement atteint, c’est le cercueil !

-  Comment conserver sa dignité de personne face à une telle situation ?

La seule façon de garder sa dignité c’est de dire NON ! Non à l’absurde, non à l’arbitraire, non à la soumission. Ne jamais accepter l’inacceptable quel qu’en soit le prix. Lutter, combattre et même se révolter si besoin est.

Toutes mes actions, mes textes, mon militantisme, je le paye par diverses sanctions disciplinaires, mais je crois que cela en vaut la peine, car il s’agit là quand même d’une question de vie ou de mort pour toute une catégorie d’individus qu’on laisse sciemment pourrir dans des cachots sans que nul ne s’en inquiète,
-  mais qui peut permettre une chose pareille en 2006 ?

Je n’arrive pas à croire que cela soit un délinquant comme moi qui n’a rien d’un ange qui soit obligé de sonner l’alarme, comme si j’avais, en plus de tous mes problèmes, ce genre de rédemption à me coltiner.

-  Mais où sont donc tous ces grands humanistes et toutes ces personnalités de grandes moralités qui devraient prendre la parole pour demander la libération des détenus malades, n’est ce pas là une cause noble à défendre ?

Moi qui ne suis considéré que comme un rat parmi tous les rats dans ces égouts carcéraux, je suis obligé de faire leur boulot tout simplement parce qu’il n’y a personne pour le faire et qu’il me reste peut-être encore un peu d’humanité en moi. Voilà comment je conserve ma dignité au fond de vos infâmes prisons.

-  Face à l’institution votre combat n’est-il pas le pot de terre contre le pot de fer ?

Oui peut-être que cette lutte est vouée à l’échec, mais cela ne sera pas suffisant pour me faire renoncer, car même si je n’obtiens aucune amélioration de notre sort, au moins j’aurai essayé de faire quelque chose pour mes co-détenus en dénonçant ce scandale. En tout cas l’essentiel pour moi c’est de pouvoir dire un jour que je n’ai jamais été complice de cette ignominie qui consistait à laisser mourir des milliers de détenus et ça c’est déjà quelque chose. Qui dit mieux !

-  Le 1er décembre c’est la journée mondiale du sida, que pensez-vous du Sidaction et des associations du même genre ?

Une fois de plus les séro-prisonniers seront les laissés pour compte de toutes ces opérations qui ne sont devenus qu’une espèce de bizness pour se faire du fric sur le dos des malades. Les associations de lutte contre le sida sont pires que les autres institutions, car elles connaissent parfaitement la situation des malades incarcérés et pourtant elles continuent à garder un silence criminel pour ne pas effrayer les donateurs. Tous les membres de ces associations ou du Sidaction nous ont vendus et nous ont abandonnés à notre sort en trahissant la cause qu’ils défendent. Ils sont responsables de la mort de centaines de sidéens incarcérés pour avoir été les complices du silence et parce qu’ils n’ont rien fait pour demander leur libération, ils les ont même niés. À mes yeux ils sont encore plus coupables et plus ignobles que les autres, car eux ils l’ont fait pour l’argent. Ils ne méritent que dégoût et mépris pour le déshonneur de cette trahison mercantile.

-  Pourquoi avoir créé ce BLOG ?

Ce nouveau support est un moyen efficace pour diffuser mes textes et mes dessins par de là les murs, c’est ma plus belle évasion !

En effet, je peux être sur n’importe quel écran d’ordinateur de la planète, ainsi je brise le silence, l’indifférence, le tabou dans lesquels sont plongés tous les détenus. Je prends la plume et la parole pour ne pas mourir et par chacun de mes mots lus par vous je reçois un peu de vie, d’espoir et de liberté. Mon combat et ma cause se diffusent partout et chacun de vous peut en prendre connaissance. Désormais plus personne ne pourra dire « je ne savais pas ». Voilà la véritable force et la véritable utilité de ce BLOG, il est là pour informer et aussi peut-être pour déranger.

-  Mr JACQUA après un tel parcours, comment voyez vous votre avenir ?

Je serais tenté de dire que je n’en ai pas car un jour la maladie finira par l’emporter sur ma résistance et mon seul problème c’est que cela peut être demain, dans une semaine, dans un mois, ou dans un an... Dans ces conditions il m’est difficile de faire des projets d’avenir à long terme.

Cependant, comme je suis un grand optimiste, je veux croire que je serai un jour libéré en ayant un bon état de santé afin de pouvoir continuer le combat pour ceux qui restent, et pour qu’enfin on puisse réellement faire sortir les détenus pour des raisons médicales et sanitaires, non pas pour qu’ils meurent, mais pour qu’ils guérissent. Et aussi pour que l’on puisse ne plus jamais admettre et accepter, par une quelconque loi,

la mort lente des détenus au fond des prisons françaises.

Aujourd’hui les autorités censurent et tentent de bâillonner ce que je dénonce, mais un jour quand on relira mes mots et mes textes, ce n’est pas moi que l’on traitera de salaud et ça voyez vous, ça sera ma plus belle réinsertion.

C’est sur ces mots que prend fin la première « interview interdite », je range mon stylo et mon personnage de reporter, mais rassurez-vous je reviendrai pour donner la parole à ceux auxquels on refuse le droit et la liberté d’expression en prison.

"Le blogueur de l’ombre"



Publié le 7 décembre 2006  par torpedo


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