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Emile ou de l’épuration
par Yann Fiévet

Catégorie société
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"Oyez, braves gens, l’Histoire déjà mouvementée du jeune Émile"

aurait lancé jadis à la cantonade le chanteur de complaintes.

À l’ère de la Starac et du JT de 20 heures il n’est plus guère de chanteurs de rue. Le peuple s’informe bien autrement du sort funeste des déshérités et de la veulerie coupable des nantis. On y perd en poésie ce que l’on y gagne en efficacité de la couverture mass-médiatique. Mais voici sans plus attendre la tragique aventure de notre Émile.

Émile est depuis quelques semaines élève d’une classe de Terminale littéraire dans un lycée de la banlieue sud de Paris. Il est Malien, facilement souriant, d’allure sportive et d’un calme olympien. Pourtant, il n’ose avouer à ses nouveaux copains d’école qu’il passe ses nuits dans un gymnase en compagnie d’un grand nombre de familles partageant cette précarité non choisie. Le gymnase de Cachan, tout le monde le connaît désormais grâce à la télé. Tout comme le squat du même nom. Mis dans la confidence, un CPE sympa mais un peu lourd apostropha un beau matin l’élève désireux de ne point être stigmatisé sitôt l’année scolaire entamée : "Ainsi, c’est toi l’Émile de Cachan dont nous cause Claire Chazal tous les soirs !"

Il en a tant vu et entendu depuis trois ans que ses parents et leurs trois enfants désespèrent de trouver un logement plus confortable...

La chaleur de sa nouvelle classe le réconforte.

L’humanité vraie de son prof de philo le rassure. Il faudra que sans tarder il ose lui parler : il aime déjà la philosophie.

Deux des copains d’Émile ont été expulsés avant la rentrée. Expulsés du squat bien sûr mais aussi de France. Chargés de force dans un avion, ils se sont envolés vers l’inconnu.

La solidarité des habitants des communes et quartiers voisins n’a pu empêcher cette ignominie.

Les nuits d’Émile sont agitées.

La promiscuité de ce gymnase de fortune ne suffit pas à l’expliquer. Émile n’est pas certain de ne pas faire partie des élèves expulsables. Il a la trouille. Il veut passer son baccalauréat. Il sait que c’est dans ses cordes. Il est prêt à étudier Rousseau et tous les autres. Pourtant, la vie lui a déjà appris que, contrairement à ce que proclame le grand Jean-Jacques, l’Homme ne naît pas naturellement bon.

"Émile ou de l’éducation" est un grand texte reposant sur une grande naïveté.

L’Homme naît ni bon ni mauvais et des hommes bien éduqués peuvent s’avérer mauvais plus souvent qu’à leur tour.

Émile veut étudier pour mieux comprendre ce qui l’indigne en ce monde. Face à certaines gesticulations ministérielles bien calculées il s’interroge gravement. Que signifient ces reproches appuyés aux juges rendant la justice dans des départements pauvres. Ils auraient, selon un homme politique bien éduqué, renoncés à punir la "racaille".

Émile s’étonne que le ministre ne s’étonne jamais du laxisme des magistrats à propos de la délinquance en col blanc.

Combien de non-lieux ou de peines infinitésimales pour tel ministre qui, entre deux maroquins, dispense des conseils à 600 000 francs (quinze années de loyers pour une famille modeste) à des patrons inquiets de l’impitoyable concurrence internationale ; pour l’épouse de l’ancien maire de Paris grassement rétribuée pour un rapport bidon sur la francophonie truffé de fautes d’orthographe (cela ne s’invente pas !) ; pour le clan Dominati truqueur d’élections dans la capitale. Émile comprend que la volonté populiste d’épurer la société française de ses tares supposées s’arrête là où commence la "République des copains".

L’année 2007 devrait être une année importante pour la France, les Français et ceux qui aiment y vivre. Un nouveau Président de la République sera élu.

Pourtant, Émile craint qu’il ne soit que trop question d’immigration et d’insécurité pendant les mois qui nous séparent de l’échéance. Il voit déjà que nombre de candidats cherchent à être plus royalistes que Mme Royal. Il craint que la favorite des médias ne cède à la tentation d’être plus populiste que ses adversaires. L’éducation sera dramatiquement absente des débats en dehors du sempiternel couplet sur sa "priorité-nationale-on-vous-le-jure".

Émile, lui, est bien persuadé que l’avenir de la France, de l’Europe et du Monde sera une affaire d’éducation et non une affaire d’épuration.

-  Yann Fiévet Professeur de Sciences Economiques Et Sociales Lycée Jean-Jacques Rousseau, Sarcelles ’Val d’Oise)

source : Altermondelevillage



Publié le 19 décembre 2006  par torpedo


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  • Emile ou de l’épuration
    par Yann Fiévet
    21 décembre 2015, par LizaBrien
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  • Emile ou de l’épuration
    par Yann Fiévet
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