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GUANTÁNAMO : La vie d’après ...

Catégorie politique
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« On me donnait la nourriture à travers la cage, comme à un animal »

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GUANTÁNAMO Il y a cinq ans, le 11 janvier 2002, les premiers prisonniers étaient amenés dans le camp de détention américain à Cuba. Le Français Mourad Benchellali y a passé deux ans et demi. Témoignage.

CAROLINE STEVAN Publié le 11 janvier 2007 (ds 24H, quot suisse)

MANIFESTATION Mourad Benchellali, avec des militants d’Amnesty International, réclamait le 6 janvier à Paris la fermeture du centre de Guantánamo. Près de 400 prisonniers y sont encore détenus, dont une majorité d’Afghans. La plupart n’ont jamais été formellement inculpés, aucun n’a été jugé jusqu’à présent. / AFP / STÉPHANE DE SAKUTIN -

-  Le camp de détention de Guantánamo a 5 ans aujourd’hui. Que vous inspire cet anniversaire ?

-  Je pense à ceux qui sont encore là-bas, je sais ce qu’ils peuvent ressentir. Quand je vois le traumatisme que je traîne après les deux ans et demi passés à Guantánamo, j’imagine ce que ça doit être pour ceux qui sont détenus depuis cinq ans. J’ai le sentiment que rien ne change, que rien n’avance. Les Américains viennent de construire un camp n° 6 ; quand est-ce que ça va s’arrêter ? Ils agrandissent sans cesse et libèrent au compte-gouttes. Ce sont toujours des effets d’annonce. En plus, il n’y quasiment jamais aucune charge retenue contre les détenus qu’ils relâchent. Nous, les Français, nous sommes une exception (n.d.l.r. 6 des 7 « Français de Guantánamo » ont été condamnés par le Tribunal de grande instance de Paris pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ») .

-  Quelle est votre vie aujourd’hui ? Avez-vous retrouvé un travail ?

-  Je vis avec ma mère dans la banlieue lyonnaise, elle a besoin de soutien. Je touche l’allocation insertion, 300 euros par mois. Je cherche un emploi mais c’est extrêmement difficile ; le nom de Benchellali est maintenant bien connu dans la région et il y a un trou de quatre ans sur mon CV. Récemment, j’avais trouvé un travail de chauffeur-livreur mais l’un des employés m’a reconnu et tout est tombé à l’eau au dernier moment. Il est plus facile de coller une étiquette que d’essayer de comprendre une vérité compliquée. Forcément, je suis passé par l’Afghanistan et Guantánamo, c’est dur à justifier. Je me suis retrouvé dans ce camp d’entraînement malgré moi, par un enchaînement de circonstances, mais allez expliquer cela ! A l’époque, on ne connaissait pas Ben Laden, Al-Qaida et tout ça mais les gens ont tendance à calquer la réalité de l’après 11 septembre sur celle de l’avant.

- Votre passage à Guantánamo aurait-il pu vous faire tomber dans le radicalisme ?

-  Je n’ai aucune sympathie pour le terrorisme, pas plus avant qu’après Guantánamo. J’aurais pu tomber dans le piège de la radicalisation - beaucoup l’ont fait autour de moi - mais j’ai discuté avec des soldats américains ; ils m’ont expliqué le choc et la colère provoqués par l’effondrement des tours, leur engagement en Irak et la stupeur, pour certains, de découvrir que nous n’étions ni des terroristes ni des bêtes féroces. J’ai compris, comme eux, qu’il n’y avait pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre.

- Qu’est-ce qui a été le plus difficile pendant ces deux années de captivité ?

-  Le plus dur est de ne rien savoir. On a l’impression que l’on va passer sa vie enfermé, que tout le monde nous a oubliés. On est coupé du reste de la planète, on ne sait pas que des gens se mobilisent pour nous, ni même qu’ils sont au courant de l’existence du camp. J’ai été enfermé dans une cage pendant deux ans et demi, on me donnait la nourriture à travers la grille, comme à un animal. J’ai perdu beaucoup d’amour-propre.

- Quelles sont les séquelles aujourd’hui ?

-  Je fais des cauchemars, j’ai l’impression que l’on peut venir me chercher à tout moment pour me renvoyer là-bas. Cela me poursuit, d’autant qu’on en parle encore beaucoup dans la presse. Je consulte un psy.

- Le genre de sévices mis au jour à Abu Ghraïb ont-ils cours à Guantánamo ?

-  Il n’y a pas de torture collective à Guantánamo. Quand on est torturé, c’est tout seul. Cela dit, des codétenus m’ont raconté avoir subi des humiliations semblables, sexuelles ou autres. Moi aussi, j’ai subi des choses, mais je n’ai jamais pu en parler et je ne peux toujours pas. J’ai honte, honte de n’avoir pas su me défendre.

- Washington assimile les suicides de détenus à des « actes de guerre » plus que de désespoir. Qu’en pensez-vous ?

-  C’est ridicule et absurde. Quoi que fassent les prisonniers, les Américains disent que c’est mal, mais de là à transformer un suicide en crime ! La plupart des prisonniers ont des femmes, des enfants, ils sont attachés à la vie mais certains n’en peuvent tout simplement plus.

Voyage vers l’enfer, Mourad Benchellali, Editions Robert Laffont, 2006 280 pages.

Guantánamo en chiffres

DÉTENUS Le camp de Guantánamo a compté jusqu’à 770 prisonniers. Ils sont désormais 382.

NATIONALITÉS Une trentaine, énormément d’Afghans.

INCULPATIONS Une dizaine de détenus ont été formellement inculpés. Aucun n’a jamais été jugé.

AL-QAIDA Analysant des documents de l’armée, des juristes ont conclu que 8% des prisonniers étaient considérés comme des membres d’Al-Qaida et que la plupart avaient été livrés par des chasseurs de primes.

BASE 8000 personnes vivent aujourd’hui à Guantánamo, dont 1800 soldats et 2000 ouvriers.

FRAIS Washington consacre 95 millions de dollars par an à l’entretien de la base. Flou juridique depuis cinq ans

C.S.

« Des psys ». Voilà comment Mourad Benchellali résume le rôle des délégués du CICR à Guantánamo : « On essaye toujours de leur soutirer des informations en cachette mais ils ne peuvent rien dire, c’est le contrat. Au moins, ils écoutent. » Porte-parole de l’organisation, Vincent Lusser acquiesce : « Nous sommes souvent les seules personnes de l’extérieur que voient les détenus, nous leur apportons la valeur d’un rapport humain normal ».

Le CICR a effectué 34 visites à Guantánamo depuis janvier 2002 et échangé 28 000 messages entre les prisonniers et leurs familles. « A partir du moment où nous enregistrons un détenu, nous le suivons jusqu’à sa libération. Plus qu’un acte administratif, c’est une protection ; cela évite les disparitions », note encore Vincent Lusser. Si le représentant certifie que les activités du CICR sur place ont « eu un effet », il regrette le flou juridique qui prévaut depuis cinq ans au sujet de ceux que Washington a baptisé les « ennemis combattants ». Leur statut reste incertain et les procès se font attendre. A Guantánamo, comme à Bagram, en Afghanistan, où les Américains détiennent 626 personnes.

source : Bellaciao



Publié le 11 janvier 2007  par torpedo


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