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Les bienveillantes
de Jonatan Littell

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Jonathan Littell est né en 1967 à New York. Il a longtemps travaillé pour l’organisation humanitaire Action contre la Faim, notamment en Bosnie-Herzegovine, en Tchétchénie et en R.D.Congo. Sa première œuvre littéraire, Les Bienveillantes, a été récompensée en 2006 par le prix Goncourt et par le Grand prix du roman de l’Académie française.

(GIF)

-Extrait pages 29 & 30

...Ce que je viens d’écrire est vrai, mais il est aussi vrai que j’ai aimé une femme. Une seule, mais plus que tout au monde. Or celle-là, justement, c’était celle qui m’était interdite. Il est fort concevable qu’en rêvant d’être une femme, en me rêvant un corps de femme, je la cherchais encore, je voulais me rapprocher d’elle, je voulais être comme elle, je voulais être elle. C’est tout à fait plausible, même si ça ne change rien. Les types avec lesquels j’ai couché, je n’en ai jamais aimé un seul, je me suis servi d’eux, de leur corps, c’est tout. Elle, son amour aurait suffi à ma vie. Ne vous moquez pas : cet amour, c’est sans doute la seule chose bonne que j’ai faite. Tout cela, songez-vous sans doute, peut paraître un peu étrange pour un officier de la Schutzstaffel. Mais pourquoi un SS-Obersturmbannführer n’aurait-il pas avoir une vie intérieure, des désirs, des passions comme n’importe quel homme ? Ceux d’entre nous que vous jugez encore comme des criminels, il y en a eu des centaines de milliers : parmi eux, comme parmi tous les humains, il y avait des hommes banals, certes, mais aussi des hommes peu ordinaires, des artistes, des hommes de culture, des névrosés, des homosexuels, des hommes amoureux de leur mère, que sais-je encore, et pourquoi pas ? Aucun n’était plus typique que n’importe quel homme dans n’importe quelle profession. Il y a des hommes d’affaires qui aiment le bon vin et les cigares, des hommes d’affaires obsédés par l’argent, et aussi des hommes d’affaires qui se fichent un godemiché dans l’anus pour aller au bureau et cachent, sous leurs costumes trois pièces, des tatouages obscènes : cela nous semble une évidence, pourquoi n’en serait-il pas de même à la SS ou la Wehrmacht ? Nos médecins militaires trouvaient plus souvent qu’on ne le pense des sous-vêtements féminins lorsqu’ils découpaient les uniformes des blessés. Affirmer que je n’étais pas typique, cela ne veut rien dire. Je vivais, j’avais un passé, un passé lourd et onéreux, mais cela arrive, et je le gérais à ma manière. Puis la guerre est venue, je servais, et je me suis retrouvé au coeur de choses affreuses, d’atrocités. Je n’avais pas changé, j’étais toujours le même homme, mes problèmes n’étaient pas résolus, même si la guerre m’a posé de nouveaux problèmes, même si ces horreurs m’ont transformé. Il est des hommes pour qui la guerre, ou même le meurtre, sont une solution, mais moi je ne suis pas de ceux-là, pour moi comme pour la plupart des gens, la guerre et le meurtre sont une question, une question sans réponse, car lorsqu’on crie dans la nuit, personne ne répond. Et une chose en entraîne une autre : j’ai commencé dans le cadre du service, puis, sous la pression des événements, j’ai fini par déborder ce cadre : mais tout cela est lié, étroitement, étroitement lié : dire que s’il n’y avait pas eu la guerre, j’en serais quand même venu à ces extrémités, c’est impossible. Ce serait peut-être arrivé, mais peut-être non, peut-être aurais-je trouvé une autre solution. On ne peut pas savoir. Eckhart a écrit : Un ange en Enfer vole dans son propre petit nuage de Paradis. J’ai toujours compris que l’inverse aussi devait être vrai, qu’un démon au Paradis volerait au sein de son propre petit nuage d’Enfer. Mais je ne pense pas être un démon. Pour ce que j’ai fait, il y a toujours des raisons, bonnes ou mauvaises, je ne sais pas, en tout cas des raisons humaines. Ceux qui tuent sont des hommes, comme ceux qui sont tués, c’est cela qui est terrible. Vous ne pouvez jamais dire : Je ne tuerai point, c’est impossible, tout au plus pouvez-vous dire : J’espère ne point tuer. Moi aussi je l’espérais, moi aussi je voulais vivre une vie bonne et utile, être un homme parmi les hommes, égal aux autres, moi aussi je voulais apporter ma pierre à l’oeuvre commune. Mais mon espérance a été déçue, et l’on s’est servi de ma sincérité pour accomplir une oeuvre qui s’est révélée mauvaise et malsaine, et j’ai passé les sombres bords, et tout ce mal est entré dans ma propre vie, et rien de tout cela ne pourra être réparé, jamais. Les mots non plus ne servent à rien, ils disparaissent comme de l’eau dans le sable, et ce sable emplit ma bouche. Je vis, je fais ce qui est possible, il en est ainsi de tout le monde, je suis un homme comme les autres, je suis un homme comme vous. Allons, puisque je vous le dis que je suis comme vous !



Publié le 17 janvier 2007  par torpedo


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Forum de l'article
  • Les bienveillantes
    de Jonatan Littell
    17 janvier 2007, par Delcuse
    Ca me rappel l’intervieuw du tortionnaire marocain, que vous avez publiés. Oui, bien sûr... Un homme... La question se pose autrement. Dans des circonstances abominables, il y a des gens qui choisissent de combattre l’abominable, et d’autres que leur lâcheté oblige à prendre parti pour leur maître jusqu’à se faire tortionnaire. Ce ne sont PAS les mêmes hommes. Ce n’est pas la question de tuer ou non qui est en cause, mais la raison qui pousse à tuer. Tuer pour asservir ou tuer son géolier... Il y a des circonstances où le choix ne se pose même pas, comme, par exemple, dans les tranchés de Verdun pendant la boucherie de quatorze. Dans cette situation, ce sont les officiers qui tuaient leurs propres soldats s’ils refusaient de tirer sur l’ennemi. Tuer ou être tuer ? Nous qui vivons domestiqués, sommes bien loin de pouvoir nous poser cette question. C’est une question impossible ; c’est même une question qui nous est totalement interdite, parce que nous ne sommes pas vraiment vivant, sans être pour autant des cadavres. Nous ne connaissons que le monde de la domestication. Dans ce monde, il nous est impossible de concevoir tuer. Sauf dans les romans, bien sûr...
    • Les bienveillantes
      de Jonatan Littell
      18 janvier 2007

      Lorsqu’on tue ou l’on conçoit de tuer on est également domestiqué. Par la haine, la jalousie, la folie, l’intérêt, les bas instincts les plus divers et autres pulsions de passage...

      D’où que tu puisses voir la chose, nous sommes tous des majordomes ou des gouvernantes, des valets ou des femmes de chambre de l’existence.

       :)

      Amicalement

      Sirieix

      • Les bienveillantes
        de Jonatan Littell
        19 janvier 2007, par Antivolt

        Bonjour

        dans Les vestiges du jour, de Kazuo Ishiguro un majordome anglais revient sur le sens qu’il a voulu donner à sa vie et sur sa « mission ».Il est une figure au service du nazisme ( ses employeurs sont nazis). Cette réflexion, c’est ce qui manque à Max Aue pour que le lecteur puisse se défaire de ce sentiment de malaise : Littell crédite beaucoup de personnages nazis de son immense érudition sur la Shoah. En donnant la parole aux bourreaux il nous permet de connaître leur surmenage exténuant de tuerie. Les bourreaux ne parlant pas, habituellement, nous ne saurons jamais les innombrables motivations qui sont à la racine de la banalité du mal.

  • Les bienveillantes
    de Jonatan Littell
    19 janvier 2007, par Antivolt

    La liberté des écrivains face à l’histoire Oscar Wilde : « Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique ; on se laisse tellement influencer. » Les romanciers peuvent-ils détourner des faits historiques au profit de leurs fictions ? Succès stupéfiant, « Les Bienveillantes » a relancé le débat.

    C’est un très vieux débat que le succès des Bienveillantes a réveillé : la fiction a-t-elle le droit de s’emparer de l’Histoire pour en tisser des histoires ? Et si oui, jusqu’où va ce droit ? La question se pose en termes de forme, d’exactitude, de respect de la vérité. Depuis le Quichotte, le romancier est tout-puissant. Après la Deuxième Guerre, la donne change. Un interdit très lourd pèse, posé par la petite phrase d’Adorno : « Il est barbare de faire de la poésie après Auschwitz », et encore plus, d’en faire avec. La force des témoignages - Robert Antelme, Primo Levi, Imre Kertész -, la violence des faits invalident le recours à l’imaginaire. Soixante ans ont passé, le tabou a été brisé depuis longtemps. Mais un malaise subsiste, ravivé par la fortune du roman de Jonathan Littell, couvert de prix, submergé de succès, accablé d’éloges et de critiques et, déjà, d’un livre, Les Malveillantes, qui prétend expliquer le « mystère » de l’auteur.

    Première voix discordante, celle de Claude Lanzmann : le réalisateur de Shoah craint que la séduction de la fiction ne détourne de la vérité des témoignages. Puis les historiens prennent la parole. Tout en reconnaissant généralement la performance, ils relèvent des inexactitudes, des interprétations erronées, des erreurs de détail. « Il se peut que je me sois planté », reconnaît Littell (Le Monde du 17 novembre 2006), signalant qu’on pourrait faire le même type de remarques à Vassili Grossman, sans diminuer la force de Vie et destin, courageux roman écrit en 1960 en URSS.

    On a aussi reproché à Littell une certaine complaisance dans l’horreur, le scatologique, le sexuel : « Grotesque et pornographique ! » écrit l’historien allemand Peter Schöttler. « Insulte à la mémoire des victimes », s’indigne un autre. « Les Bienveillantes suivent une logique romanesque », répond Florence Mercier-Leca qui défend la liberté de l’auteur et cite à l’appui Pompes funèbres de Jean Genet, qui risquait le burlesque en 1953 déjà.

    La richesse même de la documentation fait problème : Max Aue doit présenter le point de vue du bourreau tout en adoptant une « position de surplomb ». « De la mauvaise Histoire ! Fusion bancale entre histoire réelle et mémoire fictive » : ce côté didactique, c’est la limite esthétique du roman de Littell, écrit en quelques semaines après des années de travaux préparatoires.

    Une vérité multiple

    Depuis Homère, l’Histoire s’écrit en épopées, en tragédies, en fables, en romans. Diderot méprisait le genre : « Vous trompez l’ignorant, vous dégoûtez l’homme instruit, vous gâtez l’histoire par la fiction et la fiction par l’histoire. » C’est toujours vrai de l’immense majorité d’une production abondante qui décore avec des amours et des aventures un fond de poncifs documentaires. Ou qui entretient l’idée d’un complot mondial enfin démasqué, comme Da Vinci Code qui fascine les foules depuis 2003.

    Mais voici Balzac, dont Marx citait Les Paysans comme clef de compréhension ; Stendhal peignant Waterloo à travers les yeux de Fabrice del Dongo dans La Chartreuse de Parme ; Tolstoï, détruisant à jamais, avec le récit de la bataille d’Austerlitz, l’image d’une guerre glorieuse et héroïque. Quelle vision plus « vraie » de la boucherie de 14-18 que Voyage au bout de la nuit de Céline ? Du chaos de la débâcle de 1940 que La Route des Flandres de Claude Simon ? Du pouvoir impérial à Rome que les Mémoires d’Hadrien de Yourcenar ?

    « Le roman nous apprend à comprendre le monde comme une interrogation à multiples visages. C’est pourquoi c’est un art profondément anti-idéologique, car l’idéologie nous présente le monde du point de vue d’une seule vérité », écrit Milan Kundera, l’auteur de La Plaisanterie qui voit, en 1967, l’Histoire « comme une plaisanterie ».

    Quand Claudio Magris veut dire, au début du XXIe siècle, la confusion et les horreurs du précédent, il entre dans le délire d’un vieillard errant « à l’aveugle » dans sa mémoire et celle de beaucoup d’autres.

    Depuis Le Tambour, en 1959, Günter Grass ne cesse de récrire en fables le passé proche de l’Allemagne. Les grandes polyphonies d’Antonio Lobo Antunes restituent depuis vingt ans le climat des années de la dictature de Salazar.

    L’« uchronie » ignore les limites du vrai : dans Le Maître du Haut Château, en 1962, Philip K. Dick imagine une Amérique occupée par les Allemands et les Japonais après leur victoire.

    Le Complot contre l’Amérique (2004) de Philip Roth met à la tête du pays, en 1940, en la personne de Charles Lindbergh, un président antisémite. Renversement des perspectives, suggestion de ce qui aurait pu être et pourrait arriver à nouveau si l’on n’y prend pas garde.

    Faut-il mettre des limites à la liberté du romancier quand il s’approche de l’Histoire ? Au nom de quoi ? D’une vérité scientifique toujours mouvante, du bon goût, des critères esthétiques ? Et par quelle instance ? Politique, morale, universitaire ? Ce n’est pas le moindre intérêt des Bienveillantes que de reposer ces questions à nouveaux frais.

    D’aprés l’article de Isabelle Rüf - Le Temps 29 décembre 06 -

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