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Marinaleda : un pas de plus sur le chemin de l’utopie
Par Ana María Ortiz

Catégorie société
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Marinaleda (Séville, Espagne)

(JPEG)

Juán Manuel Sánchez Gordillo
Alcalde de Marinaleda.....

Un logement digne pour 15,52 € par mois.

Non, vous ne rêvez pas : la quittance bancaire se monte à 15,52 Euro. La mairie sévillane de Marinaleda offre le terrain à ceux qui ont besoin d’une maison, elle accorde une subvention et exige du propriétaire qu’il mette la main à la pâte ou paye un remplaçant.

Le maire explique ce miracle. Avec son bras gauche tendu et l’index pointé vers l’alignement de maisonnettes dont les façades blanchies à la chaux brillent au soleil, le maire de Marinaleda ressemble à Christophe Colomb montrant le Nouveau Monde. " Les voilà, elles sont là ", dit sans cérémonies Juan Manuel Sánchez Gordillo en présentant son oeuvre maîtresse.

Les journalistes ont accouru dans cette localité sévillane de 2.650 habitants pour vérifier sur place que ses habitants, , possèdent le secret de la potion magique (comme les habitants du village gaulois d’Astérix et Obélix) qui permet de résoudre le problème qui provoque le plus d’inquiétude personnelle aux Espagnols : le logement, qui, selon un sondage du CIS de novembre dernier, passe avant le chômage.

La majorité des Espagnols en arrive à se demander si les appartements ne sont pas faits de lingots d’or plutôt qu’en briques, le prix moyen d’une maison (220 000 Euro si elle n’est pas neuve) équivaut à neuf ans de salaire et les politiciens affrontent le problème en adoptant des mesures qui suscitent des polémiques comme l’expropriation temporaire des logements vides pour les mettre en location (solution adoptée en Catalogne). A Marinaleda, l’achat d’une maison revient à 15 Euro par mois. Ce n’est pas une erreur : plus exactement 15,52 Euro, ce qui inclut les 50 centimes prélevés par la banque pour délivrer la quittance.

C’est dire que la facture mensuelle pour les pavillons que le maire nous montre ( 90 mètres carrés répartis sur deux niveaux, un patio de 100 mètres, 3 chambres salon, salle de bain, toilettes, cuisine et une petite terrasse ) équivaut à deux entrées de cinéma, pop-corn compris, un cours de chant d’une heure ou un aller simple en autocar Madrid-Salamanque. Un logement similaire, avec un patio deux fois moins grand, à Villaverde, le quartier le moins cher de Madrid, coûterait 435.000 Euro et supposerait une hypothèque de 2.100 Euro par mois, à payer en trente ans.

-  "Article 47 de la Constitution".

Sánchez Gordillo croit nécessaire de rappeler son contenu avant de dévoiler le mystère des maisons au prix soldé et il le récite par coeur, assis dans son bureau de la mairie. Celui-ci est orné d’un portrait de Che Guevara et d’un drapeau de la république espagnole.

"Tous les Espagnols ont le droit de jouir d’un logement digne et adéquat. Les pouvoirs publics créeront les conditions nécessaires et établiront les normes pertinentes pour rendre ce droit effectif, régulant l’utilisation des terrains en accord avec l’intérêt général pour empêcher la spéculation. La communauté participera aux plus-values générées par l’action des organes publics dans le domaine de l’urbanisme. "

Ce sont ces 60 mots, aux dires du premier magistrat de Marinaleda, qui cimentent la politique locale en matière d’urbanisme. Ils n’ont fait, assure-t-il, rien d ‘autre qu’appliquer au pied de la lettre ce que dicte la norme maximale. "Le terrain à construire est une nécessité, un droit et doit être un bien public comme l’eau ou l’air ", dit-il, en expliquant sa vision de la propriété. Pratiquement la même que celle proclamée en France par les Enfants de Don Quichotte, un mouvement populaire né pour dénoncer le fait qu’un million de Français n’ont pas de logement et qui a réussi à arracher au gouvernement un chapelet de promesses, parmi lesquelles se détache la reconnaissance du droit au logement, comme l’éducation ou la santé, et le droit opposable.

Le premier pas de Marinaleda sur le chemin de l’utopie "des maisons à 15 Euro pour tous " a été de récupérer un bon tiers du territoire municipal, soit l’achetant soit en l’expropriant, et de le déclarer urbanisable et d’utilité publique.

"Tout ce terrain ici est municipal " , dit Sánchez Gordillo en montrant sur une photo aérienne de la localité, une superficie équivalant à 400.000 mètres carrés (40 terrains de football ) sur lesquels pourraient être construits au moins 1.000 logements.

À tout fils d’habitant qui a besoin d’une maison le Consistoire fournit le terrain pour lui construire gratuitement.

" Le terrain représente 60% de la valeur finale du logement, si bien qu’en l’offrant, nous réduisons déjà son prix de plus de la moitié. ", dit celui qui tient le bâton de commandement de Marinaleda depuis les premières élections municipales de l’ère démocratique (1979) et gouverne avec la vénération populaire qu’implique le fait d’avoir gagné sept scrutins électoraux successifs, toujours à la majorité absolue.

Militant du Collectif Unité des Travailleurs (CUT), courant de la Gauche Unie (Izquierda Unida), il se définit comme "de gauche, anticapitaliste, utopique, écologique et pacifiste. "

Éliminée la partie la plus chère : le terrain, on a cherché ce que le matériel ne coûte pas non plus un sou (c’est la Junte d’Andalousie [Gouvernement Autonome Andalou] qui le finance à raison 12.000 Euro par logement) puis que ce soient les propriétaires qui posent de la première brique à la dernière tuile. Celui qui veut avoir une maison bon marché à Marinaleda sait qu’il doit la construire à la sueur de son front, en recrutant son père ou son frère (on n’admet pas de parents plus lointains) ou en embauchant un spécialiste à 40 Euro par jour.

Les propriétaires sont donc des autoconstructeurs.

Le jour de notre visite à Marinaleda, un groupe de maçons sont en train de tracer les emplacements des fondations. Les excavations laissent déjà apparaître le tracé des prochaines 20 maisons qui vont être construites. Depuis la moitié des années 80, lorsque a été lancée la formule " une maison pour 15 Euro " (c’était alors 2.500 pesetas) 350 logements ont été construits.

Les ouvriers qui édifient la structure sont des professionnels de la construction, des maçons sous contrat de la mairie, qui viennent en renfort pour diriger les autoconstructeurs et pallier le manque de savoir-faire des habitants. Ceux-ci se mettront au travail dans quelques jours. Aucun d’eux ne saura laquelle des vingt maisons sera la sienne en fin de compte, un système qui garantit que tous travaillent avec la même ardeur et les mêmes exigences sur toutes les maisons.

Il y a parmi les futurs propriétaires de nombreux célibataires.

Voilà par exemple Mari Carmen Gómez, 29 ans, née et grandie à Marinaleda. Assistante sociale de la municipalité, mileurista (qui gagne mille Euro par mois, néologisme espagnol récent, NdT), elle attendait en vain depuis une bonne dizaine d’années de pouvoir à son tour construire sa propre maison et quitter le logement paternel. On exige des célibataires les mêmes conditions qu’aux ménages - être recensé dans la localité depuis au moins deux ans et ne pas avoir de logement à soi - mais la priorité avait été donnée aux couples. " Jusqu’à ce que quatre ou cinq d’entre nous avons commencé à nous plaindre : ‘Écoutez, on a déjà un certain âge, on veut devenir indépendants tant qu’on est encore jeunes...’ ", dit-elle, avide de recevoir les clés.

Ce qui paraît à Mari Carmen un séjour excessivement prolongé dans le nid paternel à cause du manque de logement est le mal endémique qui frappe la majorité des jeunes Espagnols. L’Espagne est avec l’Italie le pays de l’Union européenne où les parents gardent leurs enfants à la maison le plus longtemps - ils se rendent indépendants en moyenne à l’âge de 32 ans - bien que ce soit le pays avec le taux le plus élevé de logements au monde : 23.700.600 millions, soit 51 maisons pour 100 habitants.

-  La contradiction réside là. Comment comprendre qu’il y ait trois millions de maisons vides et qu’on construise à un rythme frénétique (500.000 maisons en 2004, 800.000 en 2005, 850.000 en 2006...) quand il est impossible à la génération d’acheteurs potentiels, baptisés mileuristas à cause de leur faible pouvoir d’achat, d’y accéder ?

" C’est la faute de cette putain de spéculation "

, répond sans prendre de gants Sánchez Gordillo, "On n’achète pas des logements par nécessité mais pour spéculer : on achète pour 5 et on revend pour 30 " (37% des Espagnols connaît personnellement ou par ouï-dire quelqu’un qui a réalisé un achat-vente de logement uniquement pour faire des affaires.)

Contre la spéculation

Marinaleda, à première vue, semble blindée contre l’urbanisme lucratif. On oppose une fin de non-recevoir aux constructeurs qui appellent la mairie pour demander s’il y a des terrains constructibles, afin de répondre aux énormes demandes de citoyens britanniques que recherchent la proximité de la côte de Malaga, qui n’est qu’à une centaine de kilomètres. " ici, il n’y a pas de terrain ", se contente-t-on de leur répondre.

Bien que le terrain soit gratuit, ainsi que les matériaux et la main d’œuvre, et jusqu’au projet réalisé par l’architecte municipal, le prix final fixé pour le logement est de 36.000 Euro. C’est la somme que le propriétaire doit théoriquement payer pour le pavillon.

De ce chiffre total on défalque les journées de travail effectuées par l’autoconstructeur. Les Carmona, par exemple, qui posent souriants devant leur maison en faisant tinter les clés qu’ils ont reçues il y a deux ans, ont donné 400 journées de travail. À 40 Euro la journée, cela fait 16.000 Euro. Il ne leur reste donc à payer que 20.000 Euro.

Étant donné que leur quittance mensuelle est de 15 Euro, 180 euros par an, il leur faudra 111 ans pour s’acquitter du coût total de leur maison. Jusque-là, les Carmona n’auront pas de titre de propriété. Ils ne pourront donc ni vendre leur maison, ni spéculer ni s’enrichir dessus jusqu’en 2117. L’idée est que les enfants héritent de la dette de 15 Euro par mois et du pavillon.

Avec un salaire mensuel de 1.500 Euro, les Carmona, José Antonio, maçon de 34 ans, et María Dolores, femme au foyer de 31 ans, parents d’une fille de six ans et sur le point de mettre au monde un deuxième enfant, vivent dans un confort difficilement imaginable ailleurs. Juanjo et Mercedes sont un couple madrilène de 38 et 35 ans. Lui est informaticien et elle employée administrative. Avec leurs revenus mensuels de 3.000 Euro, ils doivent payer une hypothèque mensuelle de 500 Euro pour un appartement de 60 mètres carrés acheté en 2001 et subsister eux et leur fils. Mais maintenant qu’il viennent d’avoir des jumelles et qu’elle a du arrêter de travailler, il ne reste plus qu’à faire leurs valises et à partir à la recherche d’une Marinaleda.

Pour Ana, 31 ans, auxiliaire de vie employée par la municipalité, mère célibataire avec 500 Euro de salaire mensuel, impossible de s’en sortir, même dans ce village où le logement est une affaire. Elle ne peut obtenir une maison avec ses seuls revenus et elle n’a personne qui puisse le faire à sa place ni argent pour payer un remplaçant. Le maire l’a tranquillisée : " Ne t’inquiète pas, on va voir comment régler ton problème. "

Il trouve toujours une solution adaptée aux conditions de chacun. Sans cela, Jesús Díaz, 48 ans, marié et père de deux enfants, n’aurait pas de maison. Infirme de la jambe gauche à cause d’une poliomyélite contractée dans son enfance et avec une retraite de 298 Euro, il ne pouvait ni travailler à construire sa propre maison ni payer quelqu’un pour le faire à sa place. La solution a été qu’il a fourni ses journées de travail en surveillant le chantier de nuit. Aujourd’hui il est le fier propriétaire du numéro 52 du quartier Pepe el Gallo. "Je crois qu’on n’apprécie pas à sa juste valeur ce que nous avons ici, si un jour ça venait à nous manquer...", dit-il en montrant sa maison.

Sánchez Gordillo nous sert de guide parmi les maisons des autoconstructeurs.
-  On va passer par là, pour aller place Che Guevara.
-  À gauche ?
-  Évidemment à gauche. Si c’était à droite, on ne lui aurait pas donné ce nom, plaisante-t-il.

Toutes les rues de Marinaleda ont changé de nom en 1979. La rue Général Mola est devenue la rue Boabdil ; celle du Général Sanjurjo, Federico García Lorca ; la place Franco, Salvador Allende... Un militant de Fuerza Nueva (parti franquiste, NdT), offensé, a tiré quelques coups de feu dans le village. Les façades du village sont ornées de slogans et de pancartes proclamant : "Marinaleda en lutte pour la paix", "Éteins la télé, allume ton esprit" ou encore "Je t’aime libre" à l’intérieur du symbole que représente la femme.

Pour comprendre le miracle des maisons à 15 euros, il faut connaître les particularités de la politique municipale, dont la pierre de touche sont les assemblées. Toutes les questions - impôts, logement, emploi - sont soumises au verdict du peuple, qui vote à main levée au cours de la centaine d’assemblées générales qui se tiennent chaque année.

Une grande part de l’économie locale tourne autour de la coopérative populaire, installée dans une ferme de la localité, où sont cultivés et mis en conserve des artichauts, des poivrons et autres légumes. La ferme appartient en réalité au Duc de l’Infantado mais les gens de Marinaleda ont repris son exploitation après des années de grèves et d’occupations.

En tout le revenu par tête dans la localité est en dessous de 7.200 Euro par an et 800 de ses 2.650 habitants touchent le PER, le subside pour les travailleurs agricoles saisonniers et précaires (PER = Plan de Empleo Rural : il s’agit d’un salaire que la Junta de Andalucía [Gouvernement Autonome Andalou] offre aux saisonniers quand ils n’ont pas de travail ; très critiqué par la droite qui considère que le PSOE achète ainsi les votes des pauvres pour se maintenir au pouvoir ; le Parti Populaire n’a jamais gouverné en Andalousie, NdR).

C’est justement cette dépendance des fonds publics qui constitue selon les experts, le point faible de Marinaleda et rendent impossible une exportation de son modèle au reste de l’Espagne. "Il faut regarder les expériences de ce genre avec beaucoup de prudence. Normalement, ce sont des sociétés qui survivent de manière artificielle grâce aux subventions. Leur bien-être est fictif", explique Gregorio Izquierdo, directeur du service des études de l’Institut d’études économiques. "En réalité, c’est le propriétaire originaire du terrain, qui a été exproprié pour une valeur inférieure à celle du marché, qui est en train de subventionner l’acquisition de logements par d’autres personnes."

"Si le modèle ne s’exporte pas, c’est par manque de volonté politique et d’intérêt "

rétorque le maire.

-  Par Ana María Ortiz Original : www.elmundo.es Site officiel de Marinaleda

Traduit de l’espagnol par Fausto Giudice et révisé par Manuel, membres de Tlaxcala

Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial

Publié sur Basta !

Lu sur : Radio Air Libre



Publié le 31 janvier 2007  par torpedo


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