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(GIF) Lorsque Vrindaban apparaît au bout de la ligne droite, la poussière de la route qui nous ronge les yeux depuis des heures devient de plus en plus rose. Le bruit du moteur de la « Bullet » et les chocs dans mes reins deviennent pénibles. Il est temps de se poser !

La nuit engloutit le village de Krishna et les paons lancent leurs derniers cris dans le couchant, mais l’ambiance est survoltée, les rues sont parsemées de guirlandes de lumières, de lampes à huile partout sur les fenêtres : c’est Holi, le festival qui honore la naissance du dieu Krishna, la fête des couleurs où l’on se barbouille les uns les autres de pigment rose et d’eau.

C’est le temps du lâcher prise.

Les gamins se cachent dans les recoins pour arroser les passants. Inutile de dire que nous sommes aux premières loges. Avant même de descendre de la moto, nous sommes aspergés de rose indien au jus d’eau de la Yamuna.

Dans le temple principal, devant lequel nous avons atterri, des centaines de femmes dansent et chantent en tapant rageusement leurs pieds au sol. La transe est en marche, faisant partie du processus qui nettoie et qui guérit...

Ces indiennes sont les mêmes sorcières qui vivaient dans nos campagnes autrefois. La transe libèrant les rebellions profondes d’une société où les femmes ont avant tout le droit de se taire.

L’occasion se produit seulement deux ou trois fois par an, alors l’intensité est impressionnante.

Même les toutes jeunes filles se retrouvent dans le tourbillon.

Rebaptisées pour l’occasion « gopis », dévotes de Krishna, elles dansent jusqu’à en perdre la tête et tombent parfois inconscientes.

Me prenant par les bras, en m’arrachant de ma monture mécanique, quelques-unes d’entre elles m’entraînent dans leur transe frénétique en sautant et en tournant. Cette incroyable énergie me plonge à mon tour dans un état second, je vois autour de moi, des visages en sueur, au milieu d’une poudre rose qui me pique les yeux. Je ne rêve pas, c’est un trip sacré !...

Holi n’a pas vu beaucoup d’occidentaux se mêler à sa partie et aucun Ashram des fondations occidentales ne nous ouvre ses portes. Pourtant Brindaban abrite un sacré paquet de ces Ashrams luxueux pour européens, nous en déduisons que soit ils ne veulent pas de nous, soit nous n’avons pas l’air d’avoir suffisement de dollards pour espérer un refuge dans leur humble demeure. Je m’attendais naturellement à les voir défiler dans leurs robes roses orangées avec les gâteaux sacrés à la main en guise d’appât et le sourire aux lèvres. Pas un ! Ça m’a un peu intriguée et c’est en parlant avec les locaux que j’appris que les précieux dévots n’aimaient pas être salis avec ces poudres colorées au milieu d’une foule excitée. Ils trouvent cette manifestation stupide, n’aiment pas se mélanger à la foule locale de toute les manières et restent enfermés dans leur tour . Ils ne pointent leurs clochettes que de jour, avant que les festivités indiennes ne commencent. Ça m’a donné envie d’aller faire un tour dans leur antre...

Les dévots, dans leur ascèse sont sensés pratiquer une « séva » (un service) et vont entre autre préparer et servir des repas à tous ceux qui passent les visiter. Ils sont connu aussi pour leurs séances de thérapie de groupe ou ils hypnotisent les visiteurs au son des clochettes et des chants répétitifs. Mon compagnon voit ça mieux que moi, mais c’est parce qu’il est en pleine crise mystique, alors il pense qu’il essaierait bien d’aller chanter avec eux.

Si je mets les pieds dans la salle des pujas (célébrations), je vais perdre mon sérieux, au moment fatidique. Je n’arriverai pas à transcender quoique ce soit, avec ce son qui sonne faux à mes oreilles. Si j’ai déjà assisté à des séances ou à des rituels védiques qui m’ont fait monter des émotions intenses voire des larmes libératrices, là, l’inspiration se débine allègrement.

Leur quartier général trône à l’entrée du village. Le temple le plus flambant neuf, tout blanc aveuglant avec des vraies marches de palais.

Ça dénote carrément dans le village vieillot aux murs sales, aux vieux temples luttant désespérément contre la ruine, envahis de racines et de sable, délaissés au profit d’un tas d’autres qui poussent tout autour du village.

De beaux ashrams russes aux portes blindées abritant encore et toujours je ne sais quelle mafia et toujours des édifices de luxe issus des magouilles de fric aux couvertures de pacotille !

Je ne savais pas les russes férus d’hindouïsme pour les riches. On nous mate par les fenêtres sans nous ouvrir, avec ce rose sur nos fringues, on doit leur faire peur !

C’est propre, nickel dans le Q.G. et on peut presque sentir la javel. J’envoie mon ami dans la salle des chants et j’erre dans le palais. Je commence à rigoler doucement : encore un temple à fric pour dévots fils à papa.

Le sol blanc m’éblouit au soleil et pourtant mes yeux commencent à voir rouge.

Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre ! chacun avec son plateau déjeuner. Tout le monde sourit, un semblant de pur paradis.

Mais voilà, le paradis, je n’y crois pas, ni dans le ciel, ni sur la terre !

Est-ce que l’on sert les mêmes repas aux mendiants en bas de l’escalier, dans la poussière de l’allée, derrière le temple ?

Sûrement pas, faut pas tout mélanger !

Les mendiants ne seront jamais des clients pour payer tous ces frais mais ils permettent de garder une image humanitaire. La bonne conscience collective. Il faut donc les encourager à revenir quand même...

De toute façon, je n’ai pas faim et je ne vais pas me forcer à manger.

Un truc me noue le ventre.

C’est une boutique dressée au milieu du temple. A l’intérieur, une femme vêtue d’un sari impeccable me sourit en me demandant d’où je viens, si je souhaite rester quelques temps ici éclaircir ma conscience avec Krishna.

Je lui réplique que pour prier, je préfère rester dans la nature, en compagnie des éléments. Les édifices et les structures me stressent pour ce type de « requêtes » à la vie.

Devant mon refus d’aller chanter avec le coeur des vierges, elle change de technique en me demandant mon avis sur l’architecture du temple dont elle si fière. Normal ! C’est son mari, un riche américain qui a aidé à sa conception, c’est pourquoi elle trône là, la reine racoleuse mondaine !

« Ha ça oui ! Il est magnifique ton temple ! peut-être un peu trop vu le contexte de pauvreté des environs. »

« Rien n’est trop beau pour Lord Krishna ! » me dit -elle, « mon mari est administrateur de ce temple, c’est lui qui a permis sa construction ».

Lorsque l’on pressent la mafia ordonnée de l’Occident dans ce genre de structures dites spirituelles, il n’y a aucune surprise ici.

Les temples en Europe, souvent installés dans de beaux manoirs ou propriétés bourgeoises sont gavés de fric à outrance !

Tout le monde est superbement sapé, les cuisines débordent de mets luxueux et les salles de méditation sont richement équipées de magnifiques tapis de sol et muraux, de dorures encore et toujours...

Si ce luxe ne choque pas en Occident, ici, dans le fin- fonds d’une campagne pauvre de l’Inde, il n’inspire que malaise.

Je demande cyniquement à la dame blanche si les affaires marchent bien avec les boutiques et le marché.

Elle ne capte pas mon ton persifleur et me répond machinalement : « oui, pas mal ! » .

Nous discutons encore de la construction de ce temple quand des cris retiennent mon attention. Un indien se trouve au milieu du hall en marbre. Il se frappe la tête au sol et se tortille nerveusement, en pleine transe mystique. J’en ai vu plein dans la jungle en faire autant donc j’explique à la dame ce qu’il faut faire pour le calmer. Elle prend un air excédé et impatient. Leur méthode est plus draconienne que la mienne. Elle consiste à faire évacuer le « fou » hors du temple. Ca fait tâche sur le marbre d’un temple où l’Amour répand son dard !

Je redescends illico de mon trip sacré.

La « patronne » a beau me dire de ne pas m’en faire, que cet indien est connu ici et qu’il fait son cirque à chacune de ses visites, je la regarde dans le blanc des yeux, sans parler. Comprenant que je suis à cran elle n’insiste pas. Ayant failli oublier pourquoi j’avais quitté l’occident...la dame américaine m’a rafraîchi subitement la mémoire.

Je préfère retourner dans ma faune indienne. J’y suis plus dans mon élément. Partout, la musique et de la danse règnent dans l’instant qui passe.

Sur les perrons, les femmes souriantes nous invitent à prendre le thé et les friandises de circonstance, nous barbouillant encore les joues de rose. L’harmonie est suspendue dans l’air et cette grande simplicité me fait du bien.

Tous les dévots hautains m’ont un peu énervée. Je me saoule de Chy (thé épicé) et de piment pour transcender ce sentiment parasite.

Le lendemain, le village est calme, les célébrations de la veille ont laissé des tâches roses le long des murs et un peu partout sur le sol. Le calme est revenu jusqu’au soir. Un soleil orangé apparaît au-dessus des arbres. Les dévots blancs ouvrent leurs boutiques de livres, de babioles diverses, vêtements et chapelets dans l’enceinte du temple. Beaucoup d’entre eux marchent la journée durant, de long en large et en travers des ruelles chantant et propageant leurs formules magiques de façon hypnotique. Ils ne s’arrêtent qu’à peine, pour boire et manger.

Du coup, on entame de superbes conversations, on leur pose des questions mais ils ne répondent pas. Ils sourient et repartent dans leur délire. Je désespère devant ce spectacle ridicule. Ils vont et viennent, toujours pressés, courant après l’illumination sans doute !

La plupart nous toisent de haut en pensant si fort : « beark ! Des freaks ! » que la gêne et le malaise nous envahissent. Je n’ai pas envie de traîner par ici plus longtemps.

L’indien qui nous héberge comprend mon désarroi et m’invite à errer sur les bords de la rivière sacrée. Regarder les barques passer au milieu des paons paradant leur ronde amoureuse devrait me réconcilier avec le cosmos. Je décide de zapper ces pantins colorés pour me plonger dans le curry local.

Partout sur ma route ces structures dites spirituelles me filent l’urticaire.

Chaque fois, que j’essaie de faire un effort et de les approcher, je retombe sur les mêmes histoires de pouvoir et d’argent : l’habit ne fait donc presque jamais le moine !

C’est dommage pour le village mythique aux magnifiques ruines où se côtoient singes, paons et gopis épinglés sur les rives de la Yamuna sacrée.

Parfois, si l’on tend l’oreille, une flûte joue dans l’harmonie du printemps.

Avant de partir, j’entends les indiens rire dans leurs vêtements-talismans teintés aux couleurs de Holi, heureux de ces trois jours de folie et c’est l’image que j’enregistre et garde dans ma mémoire vive.

Mon ami, ayant pris sa dose de bigoterie, nous quittons Vrindaban sur notre cheval mécanique, de nouveau baignés dans la poussière des highways de l’Uttar Pradesh, direction Bénarès, la cité de Shiva...

Pour un autre voyage initiatique... Qui sait ?



Publié le 8 mars 2005  par manuji


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