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Le monde diplomatique :
Juillet 2001

Catégorie société
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PROCÉDURES LOURDES ET DISCRIMINATOIRES Les prisons françaises, d’Action directe aux droits communs

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Cent quatre-vingt-sept prisons en France, cent quatre-vingt-sept règlements différents. Ou absences de règlement. Les détenus le savent bien, qui lors d’une affectation ou d’un transfert prient pour ne pas tomber dans la mare au diable. Tous l’affirment :

la vie quotidienne d’un établissement pénitentiaire reflète avant tout la personnalité de son directeur.

Autant dire qu’une fois jugé, s’il est condamné à l’écrou, un prévenu, encadré par la gendarmerie, quitte en même temps que le prétoire la sphère du droit pour pénétrer dans celle de l’arbitraire administratif.

Voici par exemple comment M. Jacques Lerouge fut accueilli à la centrale de Clairvaux. Juché sur une estrade, flanqué de son adjoint et du surveillant-chef, le directeur énonce : « Nous avons toujours raison, et je vous suggère de l’apprendre vite. » Le surveillant-chef : « On répond : "Oui, monsieur le directeur", sinon ça veut dire qu’on n’est pas d’accord, et il n’est pas possible de ne pas être d’accord (1). »

La centrale de Caen est beaucoup plus sympa (2). M. Lerouge fut même autorisé à y créer un orchestre. Une initiative dont on n’imagine pas, du dehors, la difficulté. Plutôt sympa lui aussi, le directeur de la prison de Toul, où il fut ensuite transféré, consent. Mais voici : « L’autre jour, comme j’avais commandé des jacks de guitare, le maton de fouille m’a rapporté uniquement des jacks mâles, me disant que les jacks femelles étaient interdits !... Ne jamais chercher à comprendre (3). »

M. Jean-Marc Rouillan ne raconte pas autre chose.

« En prison, les refus tournent en boucle. "

Impossible pour raison de sécurité." La couette, autorisée partout ailleurs, ici : "Impossible pour raison de sécurité." Les barres parallèles dans la cour : "Impossible pour raison de sécurité" (4). »

Sept ans d’isolement total

En janvier 1989 et juin 1994, au terme de plusieurs procès émaillés d’incidents, Jean-Marc Rouillan, Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron et Georges Cipriani, les quatre dirigeants dits « historiques » de la branche française du groupe terroriste Action directe (5), étaient définitivement condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie pour chacun d’eux d’une peine de sûreté de dix-huit ans. Condamnés par la cour d’assises de Paris « spécialement composée » de sept magistrats professionnels (6). Chefs d’inculpation : l’assassinat du PDG de la Régie Renault Georges Besse (novembre 1986), du général René Audran, directeur des relations internationales du ministère de la défense (janvier 1985), tentatives d’assassinat sur les personnes du contrôleur général des armées Henri Blandin (juin 1985) et du vice-président du Conseil national du patronat français (CNPF) Guy Brana (avril 1986), enfin attentats contre les locaux d’Interpol et ceux de l’Union de l’Europe occidentale (mai 1986).

Dès février 1987, M. Jean-Marc Rouillan avait été placé au quartier d’isolement (QI) de la prison de Fresnes à la demande des juges Vuilemin et Bruguière. En mai 1987, il passe au régime de « semi-isolement » : seul en cellule, mais à trois en promenade. Mauvaise nouvelle en août : retour à l’isolement total, mesures renforcées.

-  Qui décide, où, quand, selon quels critères ou suivant quelles directives ?

On comprend bien qu’il ne s’agit point ici de justifier ni le crime ni le meurtre, moins encore d’outrager des victimes, mais de se demander où réside véritablement l’Etat de droit, l’état du droit.

De décembre 1987 à avril 1988, soit cinq mois durant, M. Rouillan entreprend une première grève de la faim, qui le conduira à l’hôpital - toujours à l’isolement total - et le ramènera mécaniquement au QI de Fresnes. En juillet 1988, le nouveau ministre de la justice, M. Pierre Arpaillange, affirme devant l’Assemblée qu’il ne sera pas « un ministre de la torture ». Il annonce la sortie des QI de tous les politiques (7) comme mesure d’urgence. M. Rouillan est placé en cellule normale. Mais les gardiens manifestent devant sa cellule, et la droite proteste. M. Michel Rocard, premier ministre, cède. M. Rouillan fera partie d’un groupe de huit détenus remis à l’isolement total. En tout et pour tout, il y aura passé sept ans.

-  Qu’est-ce que l’isolement ?

Une cellule pour soi tout seul, certes pourvue de récepteurs de radio et de télévision, et le droit de recevoir les journaux - à condition d’y être abonné - et un courrier évidemment censuré. Parfois un crayon et du papier. Mais surtout l’absence totale d’interlocuteurs autres que ses propres surveillants. « Vous êtes pris dans un marais brumeux, sans limites, sans repères, et les jours passent. Beaucoup d’isolés craquent, souvent se donnent la mort ou perdent la raison comme mon camarade Cipriani. On pense beaucoup. On pense toute la journée. Le cerveau ne s’arrête pas. C’est un voyage intérieur. Les murs de la cellule deviennent une autre peau. Et la pensée tourne en rond. Très peu de stimuli dans la journée donc, le passé, le présent, le fantasme, tout se mélange. Dans une réflexion ininterrompue, qui tourne en boucle, souvent, malheureusement. C’est pour ça qu’on parle de torture. Les gens ne comprennent pas comment rester immobile sur un tabouret peut être qualifié de torture. C’est une torture. C’est une torture parce qu’on est seul (8). »

De quoi devenir fou. Et fou, M. Georges Cipriani l’est effectivement devenu en détention. « C’était un mec fier et propre. Je l’ai revu il y a quelques jours, il est dans un état lamentable. Il ne parle plus à personne, il erre, les cheveux et la barbe longs, sale, il a des problèmes d’incontinence. Il n’a rien à faire en prison dans cet état », raconte un surveillant de la centrale d’Ensisheim (Haut-Rhin), secrétaire régional de la CGT (9). C’est un « maton » qui parle.

En 1993, M. Cipriani est placé en hôpital psychiatrique, pour vite réintégrer son pénitencier. Depuis, il n’a plus été soigné, pas plus que Mme Nathalie Ménigon pour ses problèmes cardio-vasculaires. C’est aujourd’hui la principale revendication de M. Jean-Marc Rouillan, maintenant qu’il a obtenu des conditions à peu près « normales » de communication avec Mme Ménigon, qu’il a épousée en prison : que le cas de M. Georges Cipriani soit correctement pris en charge sur un plan médical.

-  Etait-ce vraiment ce type d’enfermement que voulaient les familles Besse et Audran, victimes d’Action directe ?

-  Est-ce cela qu’exigent en général les parties civiles lorsqu’elles demandent réparation pour la mort d’un proche - comme si d’ailleurs une mort, quelle qu’elle fût, pouvait être « réparée » ?

-  N’est-ce que cela qu’une société civilisée peut offrir tant aux victimes qu’aux délinquants : surveiller et punir, dans les pires conditions ?

A l’issue des récents événements à la prison de Fresnes (mai 2001), où l’on a vu échouer tant une tentative d’évasion par hélicoptère qu’une rébellion massive de détenus, l’actuelle garde des sceaux, Mme Marylise Lebranchu, s’est déclarée préoccupée par le maillage peut-être trop lâche des filets antihélicoptère.

Intervenant sous la pression du syndicat Force ouvrière des gardiens de prison et légitimement sensible aux doléances de fonctionnaires dont le rôle, selon ses déclarations à France-Info durant la même période, est celui « d’hommes chargés de garder d’autres hommes », elle n’a peut-être pas entendu le témoignage, dos aux caméras, d’un des surveillants pris en otage par les deux forcenés : « On ne peut pas dire que nous avons sympathisé. Non, sympathiser n’est pas le mot. Mais enfin, j’ai compris à leur contact que les "longues peines" ne laissaient à ces gens-là aucun espoir, et qu’à partir de là ils étaient susceptibles de commettre des actes désespérés. » C’est un « maton », ex-otage, qui parle. Et qui expose ainsi, mieux que son syndicat, traditionnellement accroché aux questions sécuritaires, mieux que son ministre débordé, la véritable problématique de l’univers carcéral :

-  que cherche-t-on ?

-  Réinsérer, au bout de leur peine, des délinquants, des criminels, dans le circuit social ?

Dans la plupart des établissements pénitentiaires, où la seule règle qui demeure est de surveiller et punir, c’est le dernier des soucis.

-  Débarrasser, peu importe comment finalement, la société de ses « déchets » ?

Dans ce cas, c’est gagné. « Au total, la commission d’enquête a pu constater que les conditions de détention dans les maisons d’arrêt étaient souvent indignes d’un pays qui se targue de donner des leçons à l’extérieur dans le domaine des droits de l’homme et qui a été condamné à plusieurs reprises par les instances européennes, justement sourcilleuses en ce domaine. » Là encore, et pourtant peu suspect d’idées progressistes, c’est le Sénat qui parle (10).

Il y a vingt ans, la peine de mort a été abolie en France. Pas le suicide.

Edgar Roskis. Le monde diplomatique juillet 2001 - Pages 16 et 17



Publié le 6 mars 2007  par torpedo


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