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Définir, c’est exclure. Ecrire, c’est souffrir. L’écriture de Mon Usine, la suite...
par Andy Vérol

Catégorie actualité
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(JPEG) J’en ai besoin, alors je me lance... un texte sur l’écriture d’un texte, et le diffuser. C’est un exercice évident pour un écrivain. Il passe beaucoup à dire ce qu’il écrit, pourquoi l’écrire et comment l’écrire. C’est aussi pour saisir les doutes, le manque d’inspiration.

Les lois, les principes sont érigés et posés sur le papier par des « élites » sociales, culturelles voire morales, toujours à même de décider, sur un coup de sang raisonné, de dire ce qui est, doit être et sera. Et tout le monde d’accepter cette façon de procéder, et d’aliéner, avec cette forme particulière qu’ont les « masses » de se braquer,

pour mieux se soumettre par la suite.

En cherchant à définir, on provoque in fine, l’exclusion.

L’exclusion sociale, culturelle, morale. Je ne causerai pas du ministère de l’immigration et de l’identité nationale, « machin » ridicule et dangereux ré-inventé par un droitiste prétentieux. Définir, ça n’est pas qu’éclaircir sur le sens d’un mot, sa destination, son intention.

Définir un phénomène (Le définir avant de l’étudier...), un délit, un crime, une névrose, une condition, une société...

-  Comment définit-on le mot saucisson ?

Petit Larousse en couleur. « N. m. (it. Salsiccione). Grosse saucisse que l’on consomme crue ou cuite, fortement assaisonnée. Charge de poudre ayant la forme d’un long rouleau. » C’est tellement prétentieux de définir.

-  Bon, alors, où veux-je en venir ?

Nulle part.

Rappeler que sans doute, écrire, vivre, dormir, ce n’est pas pareil que jouer au foot, faire ses courses ou faire la seconde guerre mondiale. C’est beaucoup plus flou que ça (tu vois, je tente par-là de définir ces termes). Certains jours, tu te dis que c’est vain, que c’est trop difficile de vivre, d’écrire, de dormir. Tu ne vois jamais le bout. Tu glandes dans ton univers sans sens... L’écriture de la suite de Mon Usine est symptomatique de ce questionnement violent. Tu pourrais te couper les veines lorsque tu travailles sur un tel projet. Je sais. C’est pas gai. C’est pas l’écrivain qui te transmet son bonheur d’écrire. Ce n’est pas non plus celui qui se sent et se sait maudit. Non, c’est l’écriture comme un handicap. Des mois, des années passées devant des feuilles de papier, un écran d’ordinateur. Tu continues. Tu ne t’arrêtes jamais.

Au fond, je ne sais pas pourquoi je n’ai pas encore eu la force de proposer un roman « classique » à des éditeurs... Parce que je pense sincèrement que je me fous royalement d’être édité, et même lu... Je ne tire pas de plaisir à ce qu’on commente mes écrits. Je me dis seulement que je ne cesse jamais ça, que je suis un écrivain compulsif qui vomit beaucoup... Tu te dis que tu devrais faire de la musique, peindre, coudre, plutôt que d’écrire. Parce que ça ne rapporte pas de sous, ça n’allonge pas la vie. Ça n’améliore pas la mort. C’est comme ça. Ça fait chier. C’est emmerdant. C’est inconfortable d’écrire.

Définir avant d’analyser. Exclure. Je parlais de ça tout d’abord. Au premier abord je me demandais pourquoi les hommes ont ce besoin de donner un nom à tout, de tout nommer, tout connaître, tout mettre dans une boîte.

Mon Usine, la suite, je l’ai voulue moins libre. J’ai voulu un texte moins trituré par la liberté. Un truc, plus défini. J’ai voulu un écrit sans le « fou », le barge, le malade, le handicap... Un texte fait de phrases que tout le monde peut comprendre. Je voulais y mettre moins de baise pure, d’hormones... Je voulais écrire la définition d’un personnage multiple. Je cherchais surtout à développer un Univers. Quelle prétention... Quelle merde !

Puis, ces dernières semaines, il y a eu des soucis, des problèmes et des bitures monstrueuses où tu es tellement murgé que tu ne sais plus vraiment qui tu es, quelle existence tu renifles. Et puis il y a eu tous ces gens qui viennent te voir à ton poste de travail.

Tu es là pour eux.

C’est ton boulot de leur prêter des livres, de leur donner un avis sur la littérature. Ils ne savent pas que j’écris Mon Usine, la suite et tout un tas d’autres textes... Ils ne savent pas. Ils s’épanchent, ils te racontent leurs vies. Ils ne savent pas si tu es fasciste, psychopathe, addict du sexe ou escroc et ils te racontent leurs vies. Souvent des vies de merde. Toi, tu ne leur dis pas que tu écris Mon Usine, la suite, tu évites de te raconter, de te la raconter... Tu essaies de ne pas lâcher tout : « J’en n’ai rien à foutre de ton accident de voiture, ta dépression, ton fils suicidé, ta fille nulle en maths, ton chien cancéreux... Je n’en ai strictement rien à foutre. »

Peu à peu, l’écrit change. Les mots défilent et encore une fois, l’écriture devient une sorte de douleur, une sorte de « il faut écrire ». Absolument.

Tu intègres ce qui t’entoure, tu intègres essentiellement ces faces d’humains plaintifs, leurs travers. Tu les détournes complètement de ce qu’ils croient être. Ils se définissent souvent comme des gens biens, les gens biens. Ils s’accordent à penser que s’ils ont telle et telle attitude négative, c’est parce qu’ils ont subi quelque chose... Mais toi, tu te tais. Tu acquiesces. Tu les « amen - ise », tu les laisses croire qu’ils sont des gens biens. Après tout, ça ne les rend pas plus sordides. Ils le sont tous, d’emblée... Et ne savent pas que je suis Andy Verol. Ils ne savent pas que je vais les utiliser, m’en servir comme matière première dans le charnier/récit, Mon Usine, la suite.

Ils seront là, des héros nazes à vivre et souffrir sur mon Ile/Usine à ordures.

Ils pensent que j’ai un autre prénom, un autre nom.

Ils pensent que je suis un gentil bibliothécaire, poli ce qu’il faut, à l’écoute. Compatissant. J’écris Mon Usine, du moins Mon Usine s’écrit et se transforme, mute. Devient ma douleur. Des jours de douleur... Si je ne relis pas généralement, c’est parce que je ne veux pas retrouver cette douleur... C’est un peu comme si tu essayais de te persuader que tu es beau, en ne regardant que les cicatrices et les boursouflures qui couvrent ton corps. C’est aussi idiot que ça. Mon Usine, la suite, s’écrit et ils parlent. Ils sont des gens biens. Certains sont plus tactiles que d’autres. Faire la bise, serrer la paluche, taper sur l’épaule : « Alors ça va ? T’as passé un bon week-end ? » Voilà ma matière. Leurs regards. Leurs voix. Leurs façons de se dire. Ils sont mes choses.

De la matière première.

Rien que ça, et rien d’autre... Le monde entier, l’Humanité toute entière est à moi. Je la malaxe. Je la fais crever. Je la fais vivre. Je la fais souffrir surtout. C’est si bon, délicieux de la haïr et de la pétrir dans ses mains géantes. La torturer cette femme en dépression, avec ses mains qui tremblent.

L’idée que décidément, même s’il y a des assistants sociaux et des organismes qui tentent de lui redonner de l’oxygène, tu préfères plutôt la torturer. Lui tallaider le corps avec un cutter. « Pourquoi la dépression ?! Pourquoi tu parles de ta dépression à tout le monde ?! En tremblant ! En ayant l’air si pitoyable ! Avoues merde ! » Tu veux faire ça. Je veux faire ça. Je l’enferme dans cette cave et laisse défiler des hommes qui passent en elle... Dans son corps/viande de dépressive. Elle ne dit rien. Pleure comme une folle/cinglée qu’elle est... Les hommes grognent sur elle. Avec leur graisse, leurs membres ramollis par l’orgasme.

C’est pas bien. Hein ?

Si elle est dépressive, c’est bien qu’elle a du déconner quelque part. Elle a du prendre de mauvaises décisions. Elle a peut-être eu un père incestueux. Elle a peut-être été la victime d’un attentat (« Normalement je ne devais pas me trouver là, ce jour-là, mais cette fois, mon mari m’avait appelée parce qu’il avait eu un accident de voiture, et qu’il fallait que j’aille le voir à l’hôpital. Et c’est là que la bombe a explosé »).

Putain de merde.

Je n’arrive pas à dormir. Sérieusement. J’écris tout ça. Ça vient tout seul lorsque je suis Verol. Ça jaillit. C’est très violent. C’est mon Hyde à moi ! Je n’essaie pas d’être méchant...

JE SUIS méchant.

C’est ça surtout la souffrance. Mais c’est comme ça... Tu voudrais que ce soit autrement, mais non. C’est comme ça. Tu es construit comme ça. Je ne cherche pas à regarder mon nombril. Je ne veux pas de psychanalyse, d’autoanalyse, toutes ces conneries. Ce qui est fait, est fait. Ce qui a été subi, est derrière, même si je sais que ça a, en partie, modelé le Verol d’aujourd’hui, son écriture.

Mon Usine, la Suite, c’est Verol sous toutes ses coutures. Mais ça n’est pas lui.

C’est ce manager pédé qui me reluque le cul quand je passe.

C’est cette femme qui ne dit jamais bonjour.

C’est cette folle qui travaille au courrier.

C’est la haine invisible qui marche dans les couloirs de l’entreprise, dans les locaux de la mairie, dans la rue piétonne, dans les bureaux de l’ANPE.

La haine. Le stress. Le mépris.

Et tous ces « souffroteux » qui se plaignent et font des coups de pute sous prétexte de méchanceté.

Mon Usine, la suite, s’écrit ainsi.

Au fil du pathétique du vivant, de l’Homme/le/vivant. Je n’invente rien. D’autres s’y sont essayés pour finalement crever comme des merdes. Comme les autres... Les ailes brûlent. Tu t’assois avec cet ancien pote. Il a une bonne tête, des couleurs... Il est en forme. Il revient du bled. Il te dit qu’il a enfin du boulot. Que ça marche super et que, cette fois, ça va sans doute se concrétiser par un CDI. Jusque-là, rien d’exceptionnel.

Mon Usine, la suite s’écrit dans ma tête pendant qu’il parle. Je l’écoute à moitié. Il n’est pas intéressant, mais je prend un air sérieux, attentif. Je sens les muscles de mon visage qui se mettent en place pour simuler cet air. Je pense à cette phase où un Tsunami envahit l’Ile/usine et ravage tout. Après ce qui s’est passé en 2004 en Asie, je me dis que je devrais plutôt prendre une autre catastrophe. Ça fait trop évident. Pas assez fouillé. Mais en même temps, c’est une métaphore tout ça... En même temps, tout le monde s’est tellement gavé de ces images de tsunami, qu’en tant qu’écrivain tu n’as presque plus rien à faire. Tu dis « Tsunami » et chacun laisse faire sa mémoire. La déferlante sur cet hôtel et sa piscine. Ce fleuve gigantesque de boue et de débris sur lequel des mecs à la peau brune semblent vivre leur last heure. C’est facile. A quoi bon s’emmerder avec un volcan qui explose. Encore que, finalement, c’est peut-être tout aussi puissant visuellement... Ou bien un ouragan. Mais l’ouragan, le cyclone, ça dure bien trop longtemps. Tu n’es pas dans un mot, un ravage total. Tu as le vent, les vagues, les inondations. C’est un peu trop. Chacun aura sa perception du truc. C’est moyen. Le Tsunami, ce sont des vagues horribles que tout le monde a vu... Les personnages, les 114 ouvriers de l’Ile sont sur le Mont Javier, et ils regardent passer la vague/ses/ravages. C’est un peu comme si le lecteur devenait ce touriste cynique qui filme le désastre... Et c’est alors que l’ancien pote dit à un nouveau pote, qu’il a organisé ton mariage. Le truc, c’est que le nouveau pote, un ami éternel, c’était mon témoin au mariage, et qu’il a bien vu que ça n’était pas l’ancien pote qui avait mis en place la salle du mariage.

Tu te dis que cet ancien pote, purement et simplement, il est gravement malade de la tête.

Il te soutient mordicus, merde, qu’il a organisé ton mariage, fait la mise en place, alors que, devant témoin, il n’a jamais été là. C’est certain. Tu flippes pour lui. Moi, ça m’a sorti de l’écriture intérieure de Mon Usine, la Suite...

Carrément.

-  Qu’est-ce que je vais bien pouvoir foutre de cet ancien pote ?

-  A quoi va-t-il me servir ?

Attends. Il est là. Bonne gueule. Sourire. Et d’un coup, sans prévenir, il te soutient un truc qui n’a jamais existé, avec un aplomb désarmant.

-  Tu peux le « fictionner », mais à quoi bon ?

Celui-là, tu peux le laisser dans ton réel. Dans ta vie de pas Verol.

Il est là. Complètement fou. Il ne sert plus à rien.

Le moral dans les chaussettes, comme on dit. La construction de Mon Usine, la suite, est périlleuse. Dangereuse. Je me réveille avec la bouche pleine d’alcool. Comme si on m’avait assommé sur le canapé. Je ne suis pas dans mon lit. Je suis là, avec le corps en sueur et une migraine terrible. J’ouvre l’ordinateur. Je regarde si je n’ai pas encore écrit un de ces textes hargneux sur le site. Non, ça va. Mais je ne sais plus bien si j’ai encore insulté quelqu’un par e-mail, ou par le balcon. Je ne sais plus si j’ai dit des saloperies.

Je ne sais plus où j’en suis dans l’écriture.

J’aimerais laisser les 114 ouvriers perchés sur le Mont Javier. Ce serait bien. Un livre qui raconte une photo. Pas une histoire. Un livre qui ne parle que de cette photo-là. C’est une idée ça. Une sublime idée qui répugnera les éditeurs, les lecteurs... Imaginons simplement une description, sur des centaines de pages, de chaque pixel, chaque couleur d’une photo. Ces types fascinés par ce tsunami. Figés. Ça leur donne envie de chier et ça les fait bander de voir ça. Il y a un truc jouissif à voir la nature/démesure nettoyer, en deux trois grosses vagues, tout le boulot des hommes.

La nature balaie aussi l’Anarchie... La nature détruit l’écriture. Et ça, il faut l’écrire.

Andy Verol & Hirsute



Publié le 17 mars 2007  par torpedo


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