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Onan la mort nouvelle de Serge Rivron

Catégorie free littérature
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(GIF) Le vieil homme deux jours durant, rencontré sur le bord du chemin que je tenais serré, m’avait entraîné voir des villes, des mers, des bords de mers, des plages.

-  Montez, jeune homme, je vous emmène... Où allez-vous ?

-  Je vais où je peux voir, répond Giovan, emmenez-moi s’il plaît à Dieu.

J’étais jeune homme encore, et je prenais des routes que je croyais tenir. Vous m’emmenez ? Prenez patience, il me semble déjà que nos regards s’alpaguent. Allons.

Nous fûmes sur les routes de toujours, sur le fossé des gens en habits de néant dévoraient des poulets, les tables de camping brinquebalaient sous leurs doigts d’affamés, huilés de frites, nous roulions, nous roulions, le pouce tendu vers la direction vraie, l’air de rien, l’air de ce rien qu’on se fait quand on est sûr tous deux de ce qui nous attend. Pour l’équipée dans la petite voiture du septuagénaire, Giovan avait posé sa veste poussiéreuse sur la banquette arrière, et le vieillard frôlait de sa chemise le bras nu, parfois, du jeune homme en guenilles, son pantalon taché trop court sur ses mollets bronzés, j’étais jeune et nus pieds je rêvais à des filles, à des corps entrevus, n’importe quelle étreinte, n’importe quel serrement de chair, et la chair de Giovan durcissait gentiment sous l’œil bleu acéré du vieil Onan qui attendait la mer.

Le jeune homme et l’ancien s’étaient à peine dit deux mots, mais ils en valaient tellement d’autres, puisqu’ils s’étaient déjà tout consenti, de loin et jusqu’à l’abandon, bien plus que la vie, la vérité, la pudeur. Sur la longue plage des Saintes à la Pointe du Sablon, le vieillard arrêtant le moteur a dit :

Vlan ! Le brick toutes voiles dehors filait au vent de poupe, il avait juste mis le cap sur l’île Sarde. Corcolès, capitaine, ex-gentilhomme de Fortune, l’avait frété de poudre et d’or, d’esclaves, matelots et boulets l’accompagnant dans un voyage brigand où il voulait arraisonner tous les navires de la Couronne d’Espagne, jusqu’aux caraques avec leurs tours, bourrées de gens d’armes, à craquer. Soudain le vent tombe. Les esclaves libres d’Alicante, le torse nu, d’épaisses sangles de cuir quelquefois entravant leurs épaules, à la taille un poinçon, un couteau, buvaient sous le soleil plombant d’un ciel d’orage. Des entailles, traces d’anciens sévices, marquaient leurs bras, leurs dos. Ils ne travaillaient pas, rien à faire que d’attendre le vent, attendre le vent. Quelques-uns, sur le gaillard d’arrière, frottant leurs muscles aux agrès de la brigantine ramenée, la couleur des sarraus, foulards collés à leurs cheveux traînant des auréoles au-dessus des visages, dansaient, ou tapaient des paumes leurs jambes accroupies. L’un, dépassant ses compagnons de plus d’une tête, estafilé de la paupière à la barbe foulait de ses pieds nus une sorte de mélasse, hululait, des petits rires nerveux, tanguait. Sa courte culotte de matelot serrait ses cuisses, ses fesses, l’échancrure aux mollets papillonnait dans les harnais à chaque pas de fou, giflait le bois mouillé de la poutrelle du parapet bas que frôlait ses talons, tournait ses lacets comme des fouets zébrant de sel les genoux sales des pirates. Ils croisaient au large de Majorque, l’an mil-six-cent-soixante et deux du calendrier romain ; Philippe IV n’en avait plus pour longtemps, mais Corcolès l’ignorait.

Corcolès, affaibli par plusieurs nuits de guet, déambulait anxieux, accablé par la cania laiteuse de l’après-midi, dans son habit de drap rugueux volé à un capitaine de frégate, coulée.

-  Pourquoi tu me racontes ça demande Giovan enlacé à la taille.

(attends, le plaisir va venir ma bouche se prépare, Corcolès n’avait rien d’un marin, sa haute taille, ses membres de félin, le destinaient à la guerre à cheval, attends Giovan) Phillipe IV mettait sa tête à prix, le traquait, pour une brune sévillane qu’il voulut épouser, contre son roi qui s’éprit d’elle un jour d’ennui. Philippe eut raison de l’amour, les puissances de l’ennui qu’un rival entête sont plus fortes que le pur désir d’être heureux. Corcolès jura de perdre Philippe. La Castille lui doit un peu de sa ruine.

"Un homme à la mer par tribord !". C’était un mousse, culbuté sur un grément qui l’avait blessé à l’aine, à la hanche. Corcolès ordonna qu’on le ramène à bord. L’enfant évanoui l’émut, le vent se lève, entends-le Giovan, le vent qu’il faut à Corcolès pour poursuivre sa chasse. Vlan ! Le brick filait une allure folle, les perroquets gonflés ondulent sous le reflet bleu de la lune ; et Corcolès veille le jeune mousse, ne dort toujours pas. Les hommes de quart s’interrogeaient, voyant son fuseau blanc, ses bottines claquer sur le pont de l’avant à l’arrière, métronomiquement quand l’angoisse était trop forte, pourquoi ? Pour ce mousse endormi dont la lèvre entr’ouverte bavait comme un enfant qui dort, qu’est-ce qu’un mousse ? Les esclaves près des échelles se caressaient la barbe à la relève, leurs peaux salées,

-  Leurs peaux ont goût de sel dit Giovan, la chaleur et l’idée de la mer à ses pieds lui fit ôter son pantalon trop juste.

(attends Giovan, lui dit Onan, Corcolès rumine un souci que les hommes ignorent) son cœur tape la tension d’un désir incroyable, qui fait trembler ses membres et creuse ses joues comme aussi parfois la prescience de la mort. Il voit le ventre des esclaves, nombrils recroquevillés sur leur vie, flancs maculés de graisse, de sueur, il sent leurs odeurs mates, le baiser de leurs viés tapis dans leurs culottes délacées, regarde le visage blême du mousse,

-  Giovan exhibait et tordait son sexe cambré, le piquant parfois au sable gris qui brûlait son gland, pressait son cul comme deux boules duveteuses, montrait la raie, ses ongles griffaient la fleur brune, dis comment ça finit ton histoire, Onan ?

Corcolès guettait le premier signe de l’éveil du mousse, qui ressemble à Lyvia la Sévillane, il ne va pas s’éteindre il ne faut pas. Il se penche à poser son souffle contre sa joue, Iovan montre à Onan le profond de son trou, les eaux du Vacarès sont moins merdeuses mais le vieil Onan prend le petit sac d’Iovan, le caresse, les testicules dans la paume d’Iovan malaxant, le petit sac tendu, pose le majeur à l’orifice de l’enfant qui fougueusement s’écartèle, orteils crispés au sable, des petits vers onglés. Les pirates se rassemblent autour du capitaine et de l’enfant couché qui pour lui seul a les traits de Lyvia, et il semble onduler sur le bois quand épuisé Corcolès s’allonge à son flanc et déchire sa chemise. Sur la peau blanche de l’enfant blessé, le capitaine le doigt tendu dessine une couronne, volute autour des seins qui respirent encore. Les hommes d’équipage juchés sur des câbles cisaillant leurs plantes nues, le vieux masturbe Iovan, doucement, doucement, la hampe veinée raidit dans sa paume, lentement Corcolès étend le mousse sur le ventre, du sang roule jusqu’aux pieds des marins sur les lattes blondes, je suis comme un esclave, le sang monte, frappe et cogne à mes tempes, je suis ton esclave, Giovan tressaille prêt à se délivrer du plaisir ; alors Onan le septuagénaire lappe l’enfant, sa queue son torse au bout de sa langue, pulpe chaude, encore, encore, je suis ton esclave jusqu’à l’infinie concupiscence de tes lèvres, je m’étendrai contre ton corps quand tu t’endormiras. Corcolès couché sur le petit corps blême fouaille la blessure de l’aine, ne pars pas encore Lyvia, et sa parole se mêle au sang qui gicle à gros bouillon, des myriades que sa langue rejette au bord de la toison du ciel de l’aube ; puis le tournant encore, Corcolès lave et baise le pubis de l’infant, son fils damné, tant qu’une larme perle à la paupière du sexe, la calvitie d’Onan ruisselle de rosée de soleil, l’ourlet du jour s’enfonce dans la mer et l’écume de la mer l’avale et les dernières étoiles s’éteignent du côté de la lune, l’aube retient son souffle.

Alors Iovan se cambre une dernière fois, on entend clapoter l’eau dans la lagune, j’ai su être enfin ta pudeur, toute ta pudeur lui dit le vieux, regarde, Corcolès s’étend au flanc de l’adolescent mort, quel crime avons-nous commis, Giovan - Tu n’es guère plus que le cadavre de Lyvia.

SR, automne 1990



Publié le 28 février 2005  par Serge Rivron


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