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Elections Présidentielles 2007 :
Expulsons, expulsons !
de Thierry Borde

Catégorie politique
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Jeudi 19 Avril 2007, à 15h, au Tribunal Administratif de Lyon, René Balme, maire de Grigny, comparaît en référé, assigné par le Préfet, pour avoir pris dans sa commune un arrêté anti-expulsions. Symbolique d’un système politique qui vise à faire des pauvres les boucs émissaires de notre société, l’évènement est d’importance après la reconnaissance quasi unanime d’un droit au logement opposable.

Expulser, du latin expulsare : pousser dehors

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De nombreux synonymes illustrent le sens et la portée de ce mot : bannir, chasser, exiler, expatrier,évacuer, éjecter, vider... La liste est longue, mais aucun de ces termes n’a jamais eu de connotation positive.

L’actualité nous donne deux illustrations récurrentes de ce verbe « expulser ».

Aujourd’hui, on expulse hors de nos frontières les étrangers n’ayant pas eu la chance de naître là où il fallait et qui nous demandent une hospitalité que nous leur refusons. Expulser, c’est aussi pousser hors de notre champ d’action, de notre champ de vision...

On expulse aussi les locataires qui n’ont pas eu la chance d’avoir des conditions de vie suffisantes pour se permettre de payer leur loyer. Perturbateurs de la bonne marche économique d’un système, on les pousse hors du champ d’activité de leurs propriétaires. On les pousse hors de leurs murs, hors de leurs vies...

Etre poussé hors, à l’extérieur de, c’est ne plus exister.

Expulser, c’est ne pas accepter la présence de l’autre... comme un organisme qui se débarrasserait d’un corps étranger... Le corps social expulse ceux qui ne correspondent plus à sa norme. Le pauvre ou l’exilé deviennent les corps étrangers d’une société libérale sécuritaire qui ne tolère que richesse et nationalisme, qui prône la loi du plus fort.

L’expulsion, humainement, est porteuse du sens contraire à toutes les idées humanistes développées depuis des siècles et dont la France est théoriquement la plus brillante représentante depuis la Révolution de 1789, fondatrice de notre système politique et social.

-  Alors pourquoi ce mot tient-il aujourd’hui tant de place dans notre actualité nationale ?

La France, terre d’asile de tous les défenseurs de la liberté expulse les militants politiques italiens - même avec un retard de trente ans parfois ; la France aujourd’hui est le pays des charters qui ex-pulsent (pardon, « reconduisent ») ces étrangers que l’on ne saurait voir - d’abord étrangers avant d’être humains, citoyens du monde, sujets de souffrances, objets de toutes les oppressions.

L’asile n’est même plus donné à ceux qui vont mourir en rentrant chez eux.

La France, pays qui s’est construit dans la croyance et sur les principes du progrès social, ex-pulse ses citoyens hors de leurs maisons, de leurs appartements. Parce qu’ils sont pauvres. Victimes d’un système qui ne leur permet pas de gagner un salaire suffisant pour payer quelque loyer que ce soit.

-  Mais que valent les belles valeurs humanistes et républicaines face à l’appât du gain ?

Face à cette croyance nouvelle que l’homme doit s’adapter au système plutôt que l’inverse. Que crèvent les inadaptables ! Que crèvent ceux qui viennent nous manger notre pain !

Les loups... les loups sont revenus.

-  Le contrat social selon Rousseau, fondement de toute démocratie doit éviter que l’homme soit un loup pour l’homme... L’homme redevient loup - Hobbes avait donc raison ? - avec son instinct de meute, fermé, agressif, sur la défensive pour tout ce qui vient de l’ex-térieur, que les frontières soient géographiques ou financières.

L’histoire de Grigny dans le Rhône, et de son maire, René Balme, est exemplaire à ce titre. Parce que lui, expulser, il n’aime pas ça. Mais pas du tout. D’ailleurs il a plutôt tendance à impulser... une politique anti-expulsions.

Le soutien aux sans-papiers, aux exilés, aux opprimés de tous horizons est son quotidien. Et puis il fait partie de ces maires qui usent de leurs prérogatives pour prendre des initiatives municipales qui ont un véritable sens politique.

Grigny est zone « hors AGCS », anti-OGM et chaque année, le maire prend un arrêté anti expulsions locatives. Arrêté qu’il fait ensuite valider par une délibération du Conseil Municipal, pour que la démocratie soit respectée. Les élus du peuple votent donc démocratiquement une délibération interdisant sur le territoire communal les expulsions locatives.

Oui mais voilà, le pouvoir démocratique des assemblées élues de la République ne semble plus valoir grand-chose face au pouvoir sans cesse accru des Préfets, représentants du pouvoir centralisateur, mercenaires des gouvernements ne supportant pas le principe démocratique établissant le droit aux élus locaux de ne pas penser comme leurs commanditaires ministres - et en particulier de l’intérieur - eux-mêmes mercenaires d’un président de la République concentrant tous les pouvoirs. Car ces ministres ne sont pas plus élus par le peuple que leurs préfets...

Peu à peu, le seul alibi démocratique de notre nation s’envole.

Le pouvoir d’élire les représentants que nous choisissons est remis en cause par la gestion centralisatrice de l’Etat, donnant à quelques-uns le pouvoir de gérer un pays entier dans ces moindres recoins. Y compris contre la volonté populaire.

Donc, René Balme par son arrêté et la délibération qu’il a fait voter, s’oppose à la volonté d’un gouvernement qui, lui, aime expulser - à tour de bras. D’où le courroux du Préfet du Rhône qui, considérant cet affront comme une affaire de priorité nationale, s’empresse d’assigner le Maire de Grigny en référé devant le Tribunal Administratif. En référé, comme une affaire qui menacerait la sécurité de nos concitoyens et qu’il faut juger le plus rapidement possible. Il faut croire que pour l’Etat, le fait qu’une famille pauvre puisse bénéficier d’un toit est une grave entrave à la tranquillité de nos concitoyens.

-  Aurait-on oublié de tenir ce préfet informé du consensus politique qui s’est fait lors du combat des Don Quichotte pour les SDF ?

-  Aurait-on oublié de le prévenir qu’il était question d’un droit « opposable » au logement ?

Le jugement du Tribunal Adminsitratif aura une importance cruciale pour l’avenir. Peut-être même pourra-t-il établir l’existence - ou non - et la définition de ce droit opposable. Il sera opposable si et seulement si le jugement définit qu’on peut l’opposer à la volonté autocratique du pouvoir des technocrates de tous poils.

L’enjeu est aussi de juger le poids des représentants démocratiquement élus par le peuple face aux fonctionnaires non élus.

L’enjeu réside donc dans l’humanité, la capacité de notre pays à rester celui des droits de l’homme ; et dans la démocratie, la capacité de notre nation à préserver le pouvoir de sa représentation populaire.

-  L’enjeu est le type de société que nous souhaitons. Continuons-nous à construire la France dans le même sens, en assumant l’héritage de notre révolution fondatrice, des fondements sociaux établis par l’ensemble de la nation après la seconde guerre mondiale ?

-  Ou souhaitons-nous la France nationaliste, fermée, inégalitaire, totalitaire et injuste ?

-  Une France à deux vitesses où les loups les plus forts ont tout, un toit, une alimentation de qualité, l’éducation, la santé, les loisirs... et où les plus faibles, agneaux de la fable, n’ont rien que le droit de crever dans leur coin ?

A répéter ces évidences, ces grandes idées fondatrices, on se sent aujourd’hui de plus en plus coupable d’angélisme, de croyances idéalistes. Certains voudraient nous faire passer pour de charmants rêveurs, John Lennon des temps modernes qui chantent la paix avec des fleurs. Et pourtant, ces idées ont été portées très longtemps par notre nation, comme une fierté nationale, face à un monde trop peu démocratique.

Mais ce n’est pas « tendance ». La mode doit être à la cruauté. Car l’expulsion se prépare, quelle qu’elle soit.

En centre de détention pour les uns. Par un long processus d’oppression sociale pour les autres : pour payer son loyer, on commence par retarder le paiement des charges. L’électricité est restreinte, voire coupée. 1 Kilowatt. Fini la machine à laver. Lavage à la main obligatoire. Fini le lave vaisselle... Sortez les bougies. Pas de chauffage, les enfants qui toussent. Médecin. Pas de mutuelle, trop cher... Découvert bancaire... agios. Pénalités financières sur les factures. Le pauvre devient plus pauvre au fur et à mesure. Un loyer non payé et la spirale économico-institutionnelle commence. Infernale. Impitoyable. Et ne s’arrête que lorsqu’il n’y a plus rien.

Une fois à terre, la proie est dépecée jusqu’à la dernière chair par les loups.

C’est pour cela qu’à Grigny, le principe n’est pas uniquement de dire « interdisons les expulsions » juste pour le dire. Cette interdiction commence là où les causes des non paiements apparaissent. L’accompagnement des locataires en difficulté est fait dès le départ. Pour éviter le pire. Pour entraver la spirale. Et chaque problème particulier est généralement solutionné par une cellule de veille que cette interdiction permet de faire vivre. Car tous, partenaires sociaux, bailleurs, propriétaires et locataires ont intérêt à trouver des solutions.

L’interdiction pousse les propriétaires à participer à l’élaboration de ces solutions. L’interdiction des expulsions est une mesure sociale raisonnable. Elle prend juste la mesure d’une situation qui impose la coercition pour forcer les citoyens à trouver ensemble une issue où chaque intérêt est respecté. Hors de question de nuire aux propriétaires ou bailleurs sociaux. Les solutions gagnant - gagnant existent. Sur le principe de l’échange et du respect.

Mais cette réussite d’une politique municipale déplaît manifestement au gouvernement.

La paix sociale ne serait donc pas ce que recherchent nos gouvernants ?

-  Et l’on demande à la justice de légitimer cette politique ?

Lorsque le pouvoir politique contrôle les décisions de justice à son gré, lorsque l’élu du peuple n’a plus aucun pouvoir, lorsque le partage des richesses ne permet plus aux plus pauvres de vivre dignement, lorsque la répression se substitue à la solidarité, lorsque 10 % d’une population possède 90 % des richesses, bref lorsque le peuple crève pour qu’une poignée de nantis s’empiffre ; toutes les conditions de l’insurrection sont réunies.

-  Quelle autre cause a déclenché la Révolution Française ?

Cette (op)pression sociale n’est pas visiblement encore suffisamment généralisée, les citoyens touchés pas assez nombreux pour que cette révolution survienne. Il est encore temps de renverser la tendance et de reprendre le chemin du progrès social.

Il est crucial que les juges aient conscience de ces enjeux lorsqu’ils auront à se prononcer pour ou contre la légalité de l’initiative de René Balme. Il est crucial que tous les citoyens français attachés au respect de la démocratie et de l’intérêt général apportent leur soutien à ce combat.

Parce qu’en France, plus de trois millions de personnes vivent sans logement ou dans des conditions de logement indignes. Parce que le progrès social, la défense de la dignité et des droits de l’homme doivent rester des priorités. Parce que le droit au logement est un droit fondamental.

source :
-  Oulala



Publié le 17 avril 2007  par torpedo


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  • Elections Présidentielles 2007 :
    Expulsons, expulsons !
    de Thierry Borde
    30 janvier 2016, par Sara

    Thanks a lot for sharing. Keep blogging.

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