e-torpedo le webzine sans barbeles



Momo qui Kills
roman culte de Franca Maï

Catégorie on aime
Il y a (0) contribution(s).

"Je n’ai pas peur de la mort." C’est vrai, elle n’a pas eu peur. Je lui ai fait l’amour délicatement comme un dernier voyage. (...) Elle m’a tendu le cou à plusieurs reprises. Lorsque j’ai senti que j’allais jouir, je l’ai serré de toutes mes forces.

Momo qui kills, dès son titre, mélange la rondeur du petit nom, commun mais doux en bouche comme celui d’un brave garçon, avec les k acérés qui complètent le titre. C’est bien là Franca Maï, à la fois vitriolique et sans dénonciation facile, ne jouant dans aucun des registres socialement tolérés de l’indignation, contre la barbarie de l’homme, ou de l’indulgence au nom de la criminalité de la société. Il n’y a pas d’innocence dans le regard porté, mais si le tueur est coupable, il n’est pas besoin de le pardonner pour avoir, au profond du regard, l’ombre d’une tendresse pour l’homme qui se perd.

Momo est un violeur doublé d’un meurtrier, sa barbarie n’est jamais excusée par l’auteur, aucune complaisance... et pourtant, sans circonstance atténuante, mettant en lumière au contraire tous les faits aggravants, Franca Maï le raconte dans sa complexité humaine, avec ses élans - même dévoyés - vers l’amour. Elle écrit la schizophrénie du pervers, enfermé dans une vision de lui-même qui est sa part d’idéal, celle par laquelle il se justifie de ses actes, en décrochage croissant avec la réalité de ceux-ci.

Adoptant la voix du tueur, elle nous promène d’une vision à l’autre, jusque dans l’écho rapporté des meurtres dans les médias. Nous entendons alors Momo qui vitupère et nous sommes presque tentés de le suivre dans son rejet ricanant du traitement journalistique, de la version déformé des faits pour mieux faire vendre, jusqu’à ce qu’arrive le déni par le maniaque de leur narration factuelle : crâne défoncé, corps mutilé, peau calcinée, seins coupés.

Soudain, la crédibilité du propos s’inverse. Le lecteur réalise que si une interprétation tendancieuse était possible, la pure invention de cela ne l’est pas : nous nous trouvons en face d’une réalité que le monologue a oblitéré en même temps que le narrateur l’a effacé de sa mémoire. Entre les quelques lignes citées plus haut, récit délicat d’une mort offerte avec douceur, presque demandée, et l’acte commis s’ouvre un gouffre dans lequel le lecteur tombe.

La tendresse ne cesse pourtant pas, une tendresse sincère et impossible, qui ne mène qu’à l’horreur, jusqu’au meurtre par Momo de sa propre fille, pour la protéger dit-il, jusqu’au meurtre de son ex-femme, parce qu’il doit tuer tout ce qu’il y a d’amour en lui, de toute urgence, avant qu’il ne prenne conscience des mensonges qu’il interpose entre l’atroce et sa conscience.

Franca Maï ne l’absout pas, elle le condamne à sa mort, seule issue possible, et arrête le livre quelques minutes avant la fin. Pas de pardon pour le bourreau... mais derrière la cruauté de l’écriture une tendresse envers l’humain, dans ses horreurs même, qui me donne envie, peut-être avec elle de pleurer.

Critique littéraire de Tang Loaëc


(JPEG)
Franca Maï
Photographiée par Philippe Quaisse (2007)

Extrait 1 :

« ....Liberté, le mot magique. L’homme planant au-dessus des volcans, sans entrave, heureux de sentir l’air le fouetter, le vent le griser, le soleil le réchauffer. Liberté, le mot clé qui poussait Lulu et Jacky au tréfonds des salles de plus en plus obscures, de bars enfumés, avinés d’ennui et de mal-être. Ils fuyaient leurs maisons, leurs femmes, leurs rêves, leurs mômes Ils avaient honte d’être chômeurs puis de toucher le RMI que l’état leur recrachait dans son inénarrable mansuétude. Ils ne savaient que faire de cette liberté. Sans fric, ils étaient perdus. Sans ce minimum de putain de fric gagné à la sueur de ce job perdu, ils devenaient des larves. Ils ne pouvaient enfanter une rébellion, ils ne pouvaient s’imaginer moteurs d’une révolution, géniteurs d’une grosse bombe lancée à la gueule de la société, cette mère maquerelle. Non, ils pouvaient tout juste avaler leurs anxiolytiques, leur cannabis, leurs substances psycho-actives devant la neige éternelle de l’écran de télévision, en riant béatement du désoeuvrement de la race humaine. Ils étaient le pur produit de cette mère infâme, bâtards ivres appartenant aux statistiques. Ils étaient dans le tiroir que la société leur avait attribué, tout comme le cercueil qu’elle leur avait réservé pour plus tard.

Liberté, le mot magique qui me faisait bander dur. Depuis que je ne mettais plus les pieds à l’usine, je me sentais léger. Je n’avais plus aucun mal de tête, aucune insomnie, aucun cauchemar, aucune envie d’occire. Je remerciais mon feu boss d’avoir eu l’ingénieuse idée de trépasser. Il faut finalement peu de choses pour plonger un homme dans la félicité. Et j’étais aux anges. J’aurais baisé la terre s’il n’avait fait si froid..... »

extrait 2 :

« ....Tu vois, il est un temps où tu touches la vase. Tu sais que sous la vase, il s’y niche une profonde désespérance, mais tu y vas. Il fait terriblement froid. Tu n’as plus d’existence. Pas d’appétit, pas d’envie, rien que ce froid qui t’enveloppe et te fait claquer des dents. Puis ce froid t’engourdit, tes membres s’ankylosent, ta tête explose en mille morceaux et tu pars à la dérive. C’est captivant. Ta propre volonté disparaît pour faire place à l’inertie et ton corps devient lourd, ton cerveau se liquéfie, tu es momifié.

Alors tu commences à entendre le galop lancinant du cheval. Ce fameux galop qui t’obsédait dans tes cauchemars d’enfance. Le bruit est tout d’abord sourd et il se rapproche de plus en plus fort jusqu’à la nausée. Tu tangues, les murs rétrécissent. Tu es incapable de faire un mouvement ni d’avoir une pensée cohérente. Et le froid continue son œuvre de destruction mais tu ne sens plus rien.

Tu ne sais plus si la machine fonctionne encore, si tes membres vont te répondre ou si la voix va sortir. Alors tu plonges encore plus profond dans la vase pour oublier l’autre monde. Celui que tu as laissé fuir.

Mais le galop, lui, reste obsédant, intemporel et il continue à faire craquer ta petite tête pour t’entraîner dans ce fucking tour de manège, jusqu’au vertige, jusqu’à l’épuisement.

Et quand tu es bien vidé, tu as cette petite brèche que tu découvres presque par hasard, avec cette lueur qui requinque et qui te remet dans le circuit et tu sais au plus profond de toi, que dès que tu vas la saisir, dès que tu vas y croire à nouveau, dès que tu vas aimer passionnément, tu es un homme mort. C’est encore une illusion qui te nargue, pour te souligner que tu n’es qu’un pauvre humain de merde et que ta couche de vase t’attend au premier tournant.

Et Mata me manque grave. Cette pute de Mata, je voudrais encore lui masser le cuir chevelu, lui jouer de la guitare, lui réchauffer les mains, entendre son souffle et ses gémissements, lui dire que c’est juste une erreur de parcours, que notre amour est au-delà de tout.

Et le vide que je ressens fait tellement mal que je voudrais crever à l’instant même. Fermer les yeux et crever. Et basta.... »

Momo qui kills roman de Franca Maï (JPEG)
Cherche-Midi Editeur (2002)
Pocket nouvelle voix (2004)

source : La Vénus Littéraire



Publié le 27 avril 2007  par Tang Loaëc


envoyer
imprimer
sommaire
retour haut de page


Si vous appréciez le e-torpedo.net
participez à son indépendance, faites un don.

Contrat Creative Commonsdri.hebergement
Réalisation et conception Zala . Ce site utilise PHP et mySQL et est réalisé avec SPIP sous license GNU/GPL.
© 2005 e-torpedo.net les articles sont à votre disposition,veillez à mentionner, l'auteur et le site emetteur
ACCUEILPLAN DU SITEContact Syndiquez le contenu de ce site Admin