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Prison : Géométrie carcérale
de Jann-Marc Rouillan

Catégorie société
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-  Article publié dans CQFD n° 45, mai 2007.

(JPEG)

Les détenus du bâtiment A de la centrale de Lannemezan ont accès à deux cours de promenade. L’une est carrée et l’autre dessine un triangle obtus.

Dans la première, au beau milieu de la pelouse, un rectangle de gravier force l’impression d’angle droit. Le boulodrome de fortune a été aménagé par Clairon. Bien évidemment pour cela, il fut gratifié de quelques picaillons octroyés peu généreusement par l’administration. Le lieu est ainsi devenu tout naturellement le rendez-vous du plus gros contingent des pensionnaires originaires des différents quartiers de Marseille et alentours. Ces bons clients de la cour d’assises des Bouches-du-Rhône s’y retrouvent pour péter des carreaux en s’invectivant. Ils se la jouent Pagnol avec des accents dignes de la réclame pour les huiles Puget. « Bè, vé, vé, con de Manon, un demi-centimètre pas plus ». L’autre sursaute en levant les bras au ciel : « Mais t’es fada, y a au moins une palme ! »

Sous l’implacable soleil du début de l’après-midi, les boulistes prennent de la patine et les chaînes en or et la Rolex de Gilou brillent de tous leurs feux. Dans la seconde cour, à la façon d’une roue dans les cages des hamsters, une barre fixe et des barres parallèles ont été installées. En conséquence, sous le préau, se rassemblent les musclors et autres mangeurs de protéines en poudre de perlimpinpin...

L’endroit est aussi couru pour son calme, ses jardins et ses potagers. Les promeneurs y sont plus âgés ou blanchis par les décennies passées derrière les barreaux.

On y croise également l’assemblée permanente des prisonniers politiques.

On y commente l’actualité internationale. Les révolutionnaires s’y enthousiasment pour le nouveau projet de Chávez, se remémorent avec nostalgie la pratique pétaradante de la kalash AK47. Habituellement, on y dégoise un apocalyptique mélange de basque, de castillan et d’arabe littéraire.

Aucun obstacle naturel ne sépare les deux cours, ni grille, ni porte.

Pourtant une frontière invisible s’érige entre les deux endroits.

Plus qu’un tabou, la force des habitudes et de nos amitiés nous obligent à cet apartheid du prendre-l’air. On peut marcher ensemble des heures dans les couloirs et sur les coursives et se séparer au moment d’entrer dans les promenades. Rares sont les détenus qui iront indifféremment dans l’une ou l’autre, sauf une poignée d’individus (peut-être d’une espèce particulière ?). Et ceux-là finissent toujours par devenir les messagers de nos petites affaires.

Étrangement, à Lannemezan, cette séparation est si forte que certains détenus resteront des années et des années sans changer d’un pouce leur habitude.

Ils ne connaîtront qu’une seule cour. Et cela existe depuis l’ouverture de l’établissement. Même conscient du phénomène (et de son abracadabrantesque abstraction), quand je me suis essayé à une balade dans la seconde cour, une drôle d’impression m’a submergé. Un malaise. Je respirais mal. J’ai dû m’en retourner rapidement afin de retrouver mon oxygène. Le triangle des jardins est également fréquenté par des frères de la côte plutôt atypiques.

« Atypique, atypique, qu’est-ce que tu entends par là ? », s’inquiète Filou. À son côté, le Petit Marseillais répond. « Bé qu’on n’est pas comme les autres, les boules, le pastaga et la sieste... Il s’interrompt, pensif. À part ma passion de l’OM, je pourrais être de n’importe où... Enfin je m’entends, de n’importe où situé entre Avignon, le Rhône et la mer.
-  Et la sieste, tu la fais pas, peut-être !
-  Non monsieur, moi je ne fais pas la sieste. Après le repas, simplement je me relaxe !
-  Et la cérémonie de la bise du matin, tu n’y participes pas avec tous les congénères de l’étage “Notre-Dame de la Garde” ?
-  Oh bien sûr, je ne vais pas outrager les convenances, oh vé... tu me prends pour qui ? Un malotru ? »

À la mauvaise saison, pendant des heures dans les cours, on tourne seul ou à deux, mouillé de crachin. Avec le retour du printemps, les gars y débarquent en nombre. Et aux premiers rayons de soleil, ils s’étirent sur l’herbe et devisent en grappe autour des bancs de ciment. De groupes en groupes, on s’interpelle et les vannes fusent.

On se moque gentiment.

Vous n’avez pas fait trois pas dans l’endroit que vous êtes habillés pour l’hiver. Un coup de ciseau par-ci, un coup de ciseau par-là. D’ailleurs, entre nous, nous baptisons la cour : la mare aux crocodiles ou encore la prairie des hyènes.

Sur le banc, le vieux René décortique avec moult rires moqueurs chaque opération des jardiniers. Max s’en fout. Lui, le contremaître de ce petit monde de vingt-cinq mètres carrés, en possède les plans secrets qu’il déplie à tout bout de champ. Iñaki ratisse. Clairon bine en rouspétant. Les heures passent. On discute de tout et de rien et la plupart du temps en désordre. De médecine souvent, car quoi de plus jouissif que de débattre des maladies des autres. Surtout lorsqu’elles sont imaginaires ! On débat par exemple des bienfaits de la phytothérapie bien qu’il y ait des sceptiques.

« Cette phytothérapie, c’est vraiment du pipeau.
-  C’est pourquoi on l’appelle aussi la flutothérapie. » Quelques années en arrière (seuls les plus vieux se souviennent), malgré les clans et les bagarres, les centrales croyaient dur comme fer aux bénéfices miracles du yin et du yang, yogi et compagnie. Nous suivions à la lettre les exercices de sophrologie en éliminant les mauvaises vibrations. J’ai assisté à une rixe à la lame suite à une relaxation transcendantale gâchée par un gougnafier. Aujourd’hui, tant bien que mal, on suit la mode du dehors, le naturel, les plantes et le bio. « Le sécuritaire nous assassine à petit feu. Au ministère, ils ne cessent de nous allonger les peines et ce con se demande s’il y a des OGM dans le maïs de la gamelle ! »

À peine réveillé de sa sieste, Marco claironne la nouvelle à la fenêtre. « Oh les gars, j’en reviens pas, ils viennent de découvrir une planète à vingt kilomètres du Chili ! Éclat de rire général. Quoi ? J’ai mal compris ? »

René philosophe avec un sourire las.

« Il a raison, vingt kilomètres... ou vingt annéeslumière, quelle différence pour nous taulards ? Moi je me demande si je reverrai le dehors. Est-il à vingt mètres derrière le mur ou à perpette ? T’es-tu vraiment posé la question ? Le gars interpellé tire la tronche avec un accent toulonnais à couper au couteau.
-  Tu veux me flinguer la journée ? Putain ça suffit pas que je me mange la tête depuis que le JAP m’a demandé ce que je faisais pour ma réinsertion... Faire ? Faire quoi... Et d’abord la réinsertion tu sais ce que c’est toi ?... Je m’insère. Tu t’insères... Ils s’insèrent. C’est pire qu’à l’école. Et d’abord qui nous a dés-inséré à nous ?... Je demandais rien à personne et quelqu’un m’a demandé la permission ?... Alors moi, je t’en pose des questions ?... Té vach’de con, en plus, il pleut... »

Un lourd nuage descendu des montagnes enneigées lâche une averse tiède. Les gars abandonnent les cours pour se réfugier dans le corridor du rez-de-chaussée.

Certains entrent dans la bibliothèque, d’autres non. Pourquoi ?

Ne me le demandez pas ! La population est ainsi coupée en deux, ceux qui sont toujours fourrés sur les fauteuils de la bibliothèque et les autres qui n’y mettront jamais les pieds...

Jann-Marc Rouillan

source : Site



Publié le 2 juin 2007  par torpedo


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