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Des ailes pour Prométhée par Pierre-Henri Deleau

Catégorie Cinema
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(JPEG) Certaines rencontres scellent parfois un destin, lui indiquant le chemin à suivre, le marquant au cœur d’une empreinte invisible mais indélébile. Ainsi du rôle de Gauvain dans « Lancelot du Lac » de Robert Bresson, première incursion d’Humbert Balsan dans le cinématographe. Gauvain, chevalier fidèle à son roi, qui ne peut croire à l’infidélité de la reine Guenièvre et à la trahison de Lancelot qu’il admire, en mourra. Quel symbole convient mieux à Humbert que celui-là ?

Entré au cinéma comme en religion, sous la férule d’un maître admiré et aimé, Humbert avait trouvé sa voie. Quelques rôles encore et l’apprentissage à tous les échelons de ce métier devenu une passion, c’en était fini : Humbert avait largué les amarres, bien loin du confort qu’il pouvait légitimement espérer dans le milieu qui était le sien.

Cette rupture irréversible qui ne dit pas son nom, comme un saut dans l’inconnu, marque le début d’un affranchissement définitif. Foin de la douceur de vie réservée aux âmes timorées et aux cœurs frileux parce que la société met toujours à leur disposition une niche quelconque où trouver gîte et couvert, le confort en plus.

Adieu Trissotins policés aux manières affables qui pérorent sur le devant de la scène comme des dormeurs debouts, satisfaits d’eux-mêmes et d’une époque molle : le monde prévisible s’éloigne.

Qui peut savoir d’où vient une telle décision engageant toute une vie ?

Par quel mystère apparaissent ici ou là certaines personnes douées d’un tel sentiment d’incomplétude qu’elles n’aient plus d’autre choix que d’accomplir un destin évident mais toujours opaque ?

En choisissant de se consacrer à ce qui le dévorait, Humbert Balsan, toute prudence écartée, rejoignait cette confrérie, si peu nombreuse, fragile et forte à la fois, qui trace dans le quotidien une trajectoire si lumineuse qu’elle éblouit même les plus endurcis.

Oh certes, passé ce moment de trouble et leurs certitudes ébranlées, ces derniers se ressaisissent bien vite pour faire barrage à ce qui le dérange.

Il n’empêche, longtemps après le passage de ces âmes tendres, légères et rapides comme des comètes, tous sentent encore confusément qu’elles ont rendu l’air plus exaltant.

Ayant quitté les rives rassurantes d’un continent connu mais déjà étranger, pour ne pas dire chaque jour plus incompréhensible, Humbert Balsan pouvait commencer à produire.

Ce fut « Le Soleil en face » de Pierre Kast en 1978 : on ne peut mieux définir son programme.

Soixante-six films tournés aux quatre coins du monde vont suivre, sans jamais qu’un seul fut honteux ou le fruit d’un calcul. René Allio, Benoît Jacquot, Jean Baronnet, Maroun Bagdadi, Youssef Chahine (8 films !), Philippe Faucon, Nico Papatakis, Jean-Louis Trintignant, Jacques Rozier, Randa Chahal Sabbag, Evgueni Lounguine, Yousri Nasrallah, Gérard Mordillât, James Ivory, Charles Matton, Sandrine Veysset, Brigitte Rouan, Claire Denis, Francis Girod, Ismaël Ferroukhi, Elia Souleiman, parmi d’autres, jusqu’à ce « Quand la mer monte » de Yolande Moreau et Gilles Porte dont il était si fier et qui vient d’obtenir le Prix Delluc du premier film et deux César .

Trois autres films terminés sont en post-production dont l’un de Lars Von Trier, deux metteurs en scène en tournage dont Bêla Tarr et deux autres, déjà, en préparation !

Le simple énoncé des noms de ces réalisateurs parle de lui-même.

Plus qu’un catalogue, c’est déjà un palmarès, d’ailleurs maintes fois récompensé dans les grands festivals : Berlin, Venise, Cannes ou Locarno.

L’époque étant plutôt à la technocratie triomphante et à la rentabilité immédiate, quel producteur aujourd’hui peut se targuer d’un tel éclectisme et d’une telle richesse d’inspiration en seulement vingt-six ans ?

Car Humbert a souvent travaillé dans un splendide isolement, n’attendant aucune faveur, ne comptant que sur lui ou plutôt sur son instinct et ce don unique de survoler le temps pour gommer les problèmes.

A y regarder de près, on s’aperçoit alors qu’Humbert a toujours produit par admiration et amitié. Pire, cette admiration amicale se doublait d’une fidélité à toute épreuve : aucun échec commercial ne pouvait l’entamer.

Comme un véritable éditeur, fier d’avoir découvert un grand auteur, l’accompagne tout au long de sa route, Humbert suivait « ses » réalisateurs, contre vents et marées, les pressant de mettre en chantier un nouveau film, les confortant dans leur conviction quand le doute les habitait, assuré de participer ainsi, à sa manière, à ce que la création peut avoir d’unique. Quant à l’argent nécessaire à la concrétisation des projets, ce n’était plus alors qu’un détail annexe qui se résoudrait tôt ou tard, la beauté de l’entreprise et le succès de la réalisation le renvoyant à sa fonction primaire et triviale, obstacle dissoluble qui n’avait de justification qu’au service de l’oeuvre à construire.

Ce faisant Humbert se dépensait sans compter, courait partout, ouvrait, film après film, un espace de liberté où chaque auteur pouvait trouver sa vérité, Brigitte Rouan l’a joliment dit : Quel producteur rappelle à ses réalisateurs qu’il n’est, justement, que leur producteur pour mieux les obliger à être créateurs ?

Humbert qui ne supportait aucune entrave n’aimait donc que les gens libres, mieux, il les obligeait à définir cette liberté lorsqu’il sentait en eux cette puissante envie secrète. Force grondante qui soutend et irradie toutes les grandes œuvres.

Entré au Conseil d’Administration de la Cinémathèque Française pour préserver l’héritage et la mémoire d’Henri Langlois, à Unifrance Film, devenu Président de l’European Film Academy, Humbert Balsan n’a cessé d’oeuvrer dans le même sens, préoccupé seulement de baliser les chemins de la création dans un milieu singulièrement hostile, hanté par le spectre de la banalisation et l’industrie du formatage.

Lui qui ne comptait que sur ses rêves, la tête dans les étoiles, comme il a voulu faire rêver !

Le Conseil d’Administration de l’European Film Academy garde de lui l’image d’un président enthousiaste et conquérant qui ralliait tous les suffrages lors de nos réunions, aussi bien à Varsovie, Berlin, Barcelone ou Moscou. Tant il est vrai que sa force de persuasion balayait les obstacles, imposant comme une évidence la nécessité du rêve et nos projets communs sur les vicissitudes de la politique et du quotidien.

Mais derrière le masque de la bonne humeur, le panache et l’élégance qui nous séduisaient tous, bien peu ont su déceler la fêlure secrète qui le rongeait souterrainement, cette lassitude infinie venue du fond du temps, où le doute profond et la douleur insupportable à l’assaut de cette fragilité si bien cachée qu’on ne l’envisageait même pas.

Alors, comme une digue qui rompt soudainement dans la solitude nue d’un matin froid d’hiver, Humbert a décidé d’arrêter sa course. La nouvelle est tombée comme un coup de tonnerre : « le soleil et la mort ne se peuvent regarder en face ».

Lucidement, Humbert qui n’avait cessé de se brûler aux deux, a choisi son destin, les yeux grand ouverts, nous laissant au cœur une douleur vertigineuse.

Pierre-Henri Deleau Membre du Conseil d’Administration de l’E.F.A



Publié le 19 mars 2005  par torpedo


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