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La guillotine carcérale. Silence on meurt... par Maître Henri Leclerc

Catégorie société
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Épisode 1

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Pour Laurence, Division 104, Ligne 22, Point 39, Mètre 40...

À ceux et à celles qui croupissent au fond des mitards, des quartiers d’isolement, des centrales... Et qui disent encore non !

Préface

Le 10 décembre 1984, Laurent Jacqua s’est rendu dans un commissariat de police. Il y a raconté que c’était lui qui, la veille, agressé avec son amie par un groupe de skins, avait tiré avec une arme à feu qu’il portait sur lui. Un de ses agresseurs était mort.

Laurent Jacqua avait dix-huit ans. Il allait être condamné à dix ans de réclusion.

Pour lui, cette condamnation reste aussi injuste que sa séropositivité révélée en prison.

Depuis, sa vie s’est pratiquement déroulée entièrement en détention, ponctuée d’humiliations, de violences subies et commises, d’évasions, de révoltes, de récidives, de cours d’assises, de condamnations s’ajoutant aux condamnations. Il a décidé de raconter. Tout. Il nous livre sans ménagement l’histoire de sa souffrance, de sa révolte et de sa colère. Son livre est à la fois choquant et douloureux.

Choquant parce qu’il raconte le parcours d’un délinquant qui, dès qu’il est en permission, se met en cavale et devient, comme il le dit, un « bandit ». Repris cinq mois plus tard puis, ayant accompli sa peine, à vingt-huit ans, libre, il va voir la mer et décide de reprendre les armes et de voler assez d’argent pour profiter du temps de vie qui lui reste puisqu’on lui a révélé sa maladie. Il est arrêté huit mois plus tard, commet une spectaculaire évasion avec prise de surveillant en otage, s’engage dans une folle et violente fuite en avant où les agressions succèdent aux prises d’otage, semant la peur sans jamais, heureusement, donner la mort. Un jour, il s’arrête un instant et se confie sur une cassette destinée à sa mère.

Les policiers qui vont l’appréhender trois mois plus tard transcrivent cette confession sous la forme glacée d’un procès-verbal intégralement publié (annexe N°1).

Un long monologue d’un homme seul, face à lui-même, adressé à la seule personne au monde qui l’aime encore et serait capable d’entendre ce que cet ennemi public a à dire : « Bon, si j’ai exercé un peu de violence, c’était juste pour la survie... mais bon, j’ai gardé toujours mes petites valeurs, j’essaie d’être droit, le plus possible dans cette vie tordue et c’est pas facile. »

Les juges n’ont pas besoin de savoir. Pourtant, ce qu’ils jugent, ce ne sont pas des actes, c’est un homme qui a commis des actes. On ne peut condamner justement sans comprendre.

-  Et comment considérer comme négligeable ce que l’accusé pense de la société, de la vie, et de la condition d’évadé qui était la sienne ?

Depuis, Laurent Jacqua purge sa peine, comme on dit. Il sera finalement condamné à vingt-neuf ans de prison au terme de quelques procès d’assises qu’il nous raconte, observant magistrats et avocats de son banc d’accusé d’où, à Metz, il tentera encore, vainement, de s’arracher en force. Ce n’est pas la première fois qu’un détenu raconte sa vie en prison. Nous avons déjà l’impression de tout savoir : la vie qui s’écoule, cette impression d’être englué, dissous dans l’acide d’une « plante carnivore » qui « vous fait fondre et vous transforme en mur gris » comme il dit avec un bonheur d’écriture qu’on retrouve souvent dans le livre ; les insupportables humiliations comme une fouille corporelle d’un homme dénudé (« Baissez-vous et toussez ! ») ; les sinistres mitards où la vie s’éternise dans la solitude et la misère, les effrayants quartiers d’isolement, les révoltes collectives ou individuelles et leur répression, les brimades, les violences - voilà deux siècles que l’on sait tout cela. Deux siècles que les commissions succèdent aux commissions.

Michel Foucault qui, il y a vingt-cinq ans, nous fit réfléchir sur la prison, cite un rapport à la Société générale des prisons : « Le sentiment de l’injustice qu’un prisonnier éprouve est une des causes qui peuvent le plus rendre son caractère indomptable. Lorsqu’il se voit ainsi exposé à des souffrances que la loi n’a ni ordonnées ni prévues, il entre dans un état habituel de colère contre tout ce qui l’entoure ; il ne voit que des bourreaux dans tous les agents de l’autorité ; il ne croit plus avoir été coupable : il accuse la justice elle-même. » Ce texte date de 1819 ! On le dirait fait pour Laurent Jacqua.

Est-il né rebelle ou l’a-t-on fait rebelle ?

Les surveillants de prison, qui vivent une vie difficile et accomplissent la mission que leur a confiée la société sans qu’on leur en explique le véritable sens, trouveront peut-être ce livre injuste et pourtant il ne fait que dire ce que les autres professionnels qui fréquentent les prisons ont si souvent entendu.

Il y a trois ans, le docteur Véronique Vasseur a témoigné dans un livre qui a secoué l’opinion publique. Le Parlement s’est ému, produisant tout à coup deux rapports qui montrent que quand les représentants de la nation décident un instant de s’arracher aux miasmes de leurs disputes quotidiennes pour réfléchir ensemble, ils peuvent trouver leur raison d’être. « Prisons, une humiliation pour la République », disait le Sénat en titre de son rapport.

Mais la loi pénitentiaire que les députés appelaient de leurs vœux est mort-née et aujourd’hui on pense d’abord à construire de nouvelles prisons pour enfermer encore plus de détenus, plutôt que de réfléchir au sens de la peine, à la fonction sociale de la prison, à sa compatibilité avec les principes fondamentaux tout en gardant sa fonction à la fois punitive et préparatrice de la réinsertion.

Laurent Jacqua nous rappelle à l’ordre en disant seulement ce qu’il a vécu.

Mais il est une autre dimension de son récit.

Laurent Jacqua est atteint du sida. Il a manqué mourir dans l’enfermement sinistre d’une cellule où il a vécu une véritable agonie. Après des mois d’isolement, on s’aperçoit qu’il a huit T4 avant de se décider à le soigner enfin. Il survit avec la trithérapie. Certes, me dira-t-on, il a plus de chance que des millions d’Africains qui crèvent sans soins dans l’indifférence du monde riche.

-  Plus de chance m’avez-vous dit ?

Depuis 1994, c’est le service public hospitalier qui soigne en prison au lieu de l’administration pénitentiaire et c’est un progrès. Mais les sidéens détenus, surtout lorsqu’ils exécutent de longues peines, posent un problème dramatique.

En phase terminale, ils n’ont pas eu, eux, la chance de Maurice Papon.

On ne les libère qu’à la veille de leur mort, le plus souvent agonisants.

-  Est-ce par compassion ou pour ne pas augmenter les statistiques de morts en prison ?

On est en droit de se poser la question.

Mais ce livre n’est pas que l’histoire sombre d’une violence et d’une douleur.

Il trouve enfin sa lumière lorsque Laurent Jacqua découvre qu’il peut surmonter la haine qui le ronge, ce « cancer qui finit par vous bouffer, vous consumer entièrement ».

Il rencontre d’abord l’amour, un éblouissement qui le terrasse et le transforme d’un coup, lors d’un parloir avec une visiteuse, Leïla, qu’il épousera à la Santé et qui le rendra à la vie. Et puis il trouve l’entrée de ce chemin solitaire qui seul permet de briser les murs intérieurs dans lesquels il est tout autant enfermé que par ceux que la société a placés autour de lui. Il découvre l’écriture qui le libère, lui permet de se regarder, de regarder le monde qui l’entoure et, au-delà, notre monde de vivants aveugles avec lequel il peut bien se permettre de n’avoir pas plus de complaisance qu’il n’en a pour lui-même.

Ceux qui veulent que la condamnation impose le silence seront sans doute, une nouvelle fois, indignés par ce récit.

Beaucoup d’autres, il faut l’espérer, entendront ce cri d’un homme qui, quoi qu’il ait fait, vaut ce que valent tous les autres hommes, simplement parce que, membre de la famille humaine, il est leur égal en droit et en dignité.

-  Maître Henri Leclerc

source : Vu de prison



Publié le 13 juin 2007  par torpedo


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