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Comme une caresse molle sur la hanche d’un cannibale
par Andy Vérol

Catégorie free littérature
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Paralysé. C’est paralysé que je reste. Turbulent dans moi. Je reste turbulent dans moi. Mais sa gueule... Sa peau faisandée. Mais ça vit. Mais sa vie lourdée comme une salope dans un tas de pommes de terre... Sa poussière. Il avait la poussière de son corps, ridée. Aussi. « Allez fais risette Zozotte ! Et à trois, on souffle les bougies ! Un ! Deux ! Troiiiissss ! » La musique c’est la musique c’est de la merde.

La musique c’est Petit papa Noël en version allemande.

T’imagines le groupe Scorpion qui chante chante « lé pétite papa noèlleee »... Parviens pas à sourire. Mon appartement est un tombeau, un cercueil ignoble. Ça devait gambader dedans normalement, ça devait devenir les souvenirs/les/bons. Mais bon. Eux du dessus rient et trinquent... Je retourne en passé/l’ennemi...

Mon oncle dans cette grande pièce comme un foyer pour jeunes travailleurs... Mais c’est la maison d’arrêt de... et tout le monde possède une tête de restant du monde... Loin de l’idée que l’on se fait de l’Humanité quand on a un boulot à la con avec des collègues/des/sous qui s’achètent tout le temps des nouvelles tenues avec des looks. Longs. Ma présence est longue. Personne ne s’engueule. Les bougies sont soufflées et l’odeur de paraffine... La pine ma queue... C’est impossible de penser/d’écrire. Ce n’est pas simulé. C’est la vérité. C’est là, bien devant moi, les souvenirs en ennemis, les pensées en calvaire... La soupe de la grosse vieille c’était parfois du vermicelle...

J’ai vécu cette époque où l’on ne pouvait que s’incliner devant une assiette de soupe bien brûlante à l’heure des Jeux d’20 heures...

Mon oncle qui me sourit avec ses joues creuses et son visage un peu crevassé. Sa bouille blême à la peau violacée. Un homme/tout/le/monde maintenant, lui qui inspirait le respect, qui ratatinait les communs/mortels au ras de pâquerettes, des baies de fruits pourries... Lui qui conviait et guérissait presque les écrouelles, servait des verres en tonne à des hôtes médusés, hypnotisés, absorbés par le luxe, la bouffe/bonnasse, les vins envoûtants, nappes, les serveurs, la musique/Radio/Nostalgie, les robes, les chiens énormes, les fous/rires et embrassades, les conseils du maître pour ses invités, ces petits, ces médiocres en quête de reconnaissance...

La photo le lundi dans le journal local.

Les heureux élus qui avaient droit aux embrassades... Ceux qui se les roulaient en levant leur verre de Champagne. N’épargne personne le passé. Mon oncle creux, usé jusqu’à la couenne. Les risques d’accidents cardio-vasculaires pour cause d’anxiété sévère... Les nuits à mater le lit gigogne des autres taulards. Je lui souriais. J’avais la grand-mère, le vermicelle, les consonnes et les voyelles, le mot le plus long, les petits papiers de Noël qu’on tend frénétiquement à Enrico Macias ou à Claude François. Les Boules. Il s’assoit. S’avachit plutôt. Il vit maintenant comme je chie le tonton. La prison...

La vieille qui fait un bruit terrible en aspirant sa soupe. Jean-Pierre Descombes qui interroge les candidats... La soupe. Les réponses. Les petits papiers. Les volets fermés... Et l’autre pendu sous les pieds, sous l’plancher à surveiller...

Presque l’index contre le bouton de la sonnerie... Paralysé. Figé. Je ne sais pas si je ne sais pas si si je ne sais pas vraiment si.

Et dans le carillon qui sonnait/faisait/peur/aussi, les bruits, les craquements , la toux grasse de Marcel le voisin. L’appréhension. La peur de la vie qui s’échappe. Les narines qui se dilatent. « Ouhhhhh ! Fé Faud la Foupe ! » Elle qui sourit. La vieille la grosse, sa peau douce de vieille, le côté rassurant de sa chair molle, ses sourires, la limite visible de son dentier, ses cheveux/blancs/permanente blancs... Le vent puissant. La tempête et l’envie d’aller regarder la neige tomber, la regarder monter par terre jusqu’à ce qu’elle atteigne le haut de la porte d’entrée « comme ça j’irai pas à l’école demain ! ».

Derrière la porte ils rient. La petite a ouvert les cadeaux. J’aimerais mourir maintenant plutôt que de les voir/bonheur, les sentir si vivants... C’est effrayant d’être perdu à ce point, se demander pourquoi l’on ressent ça soi, et si fort, quand la plupart des gens font semblants de ne rien voir venir.

Mon oncle souffle sur la surface fumante de son café/jus/de/chaussette... Il fait chaud mais il boit ça comme s’il s’était gelé dans la tempête... Les images du passé sont des grosses salopes... Elles te disent que tu es mort quand tu te sens seul, perdu, sans but, sans avenir...

Le passé est l’ennemi des paumés.

Mon oncle tousse. Non toussote, plutôt. Il sourit. Une de ses dents semble déterminée à se déchausser... Tomber. « Ils ne peuvent rien faire pour ta dent ? » Il respire. Je vois dans ses yeux qu’il est perdu, qu’il est vivant/en/enfer... Comme lorsqu’on ne trouve pas d’issue à une situation périlleuse, infecte... Le mec qui s’était pris un RER dans la gueule... Que j’essayais de réconforter. J’étais seul avec lui, yeux dans les yeux, malgré les dizaines de passagers tout autour. Il avait du sang très fluide qui sortait de sa bouche, et dans des gargouillis stressants, il ne cessait de répéter : « J’vais crever, j’veux pas crever... » C’est comme ça. Tu es paumé. Tu as compris que tu étais devenu dieu, son dieu, celui qui le sauverait... Dieu, c’est moi/toi à ce moment-là. Tu te sens comme une merde... En enfer. Tonton en était là. Dieu déchu. Les années paisibles en arrière, le passé/ennemi qui lui rappelait qu’il n’était plus rien... Valait mieux mourir sans doute. Le voyais dans ses yeux, le voyais très bien clairement. Sa voix réconfortante, sa façon de rehausser ses épaules pour me dire : « En prison, on perd tous ses droits, y compris ceux de se faire soigner... Et puis une dent, maintenant, je m’en fous. »

ça avait été surtout une façon d’entamer la conversation.

Essayer de lui dire quelque chose sur lui. Essayer de se soucier de son état. S’oublier un instant, mettre ses propres angoisses de côté pour l’écouter lui... Même si au fond je m’en foutais, me sentais non concerné... Bizarrement, on n’est pas tous faits pour réconcilier ceux qui souffrent. Généralement, on s’en fout, on a du mal à se dire que les souffrances des autres puissent être pires que les siennes. On sait que c’est difficile, on sait que c’est intenable, mais on s’en fout, on ne ressent rien...

Quand le pendu vibrait dans sa mort, il s’asphyxiait outre-monde pour reconquérir la vie... L’entre/monde. L’entre/vie... Sitôt terminé ma soupe, j’engloutissais de la salade avec du camembert au lait cru. Je le sais. Me rappelle ça comme d’hier (J’ai fait quoi hier ? Comme aujourd’hui, hier sera demain, momifié sur mon plumard). Le passé fleure bon ma merde, nous « cyanure » l’âme, l’outre-vie...

Le pendu qui respire encore dans la cave.

Il pensait tout haut quand je le cherchais dans les tas de légumes du jardin. Il pensait/murmurait, il insistait et je l’engueulais quand la vieille s’aérait dans les magasins du village. « Pourquoi t’as fait ça ? Hein ? » Il répondait ce qu’il pouvait le pauvre con : « Je l’ai pas fait exprès... Je voulais pas le faire... »

Le malheur se répand parce que nous sommes maudits...

Chaque être maudit il y a des siècles, a touché les mains, les peaux, les cheveux, l’air, les organes de milliers d’autres... La contamination par la mise au ban au temps des sorcières... De main en main, de naissance en naissance, la malédiction bousille tous ceux qui ont été touchés...

Mon oncle pleure. Tout d’un coup. Comme ça. Et je me mets à rire de voir sa dent décoller de sa gencive pour atterrir sur le jean de mon genoux... Il embraye, rit aussi de bon cœur... Mélange de larmes et de rires en hoquets... « Tu m’en veux mon neveu... Tu m’en veux et je le sais. » Comment lui dire mon ressenti. Comment lui expliquer qu’il n’est que le énième contaminé, le touché par la malédiction... Le bout de mes doigts plein de ça... Mes joues... Comment lui expliquer qu’il est en fait la victime, une des centaines de victimes de... moi... «  J’ai pas voulu la mort de ton fils tu sais ? » J’acquiesce et lui souris comme une vieille salope. J’étais une vieille salope devant lui, qui le laissait un peu gamberger...

Je m’effondre devant la porte d’entrée... La petite a déballé ses cadeaux... Elle a surtout flashé sur une certaine poupée... Me relève, dans la confusion de ce couloir noir... Pour redescendre... Rentrer à mon appartement. Me priver de la mort violente... Les priver d’un massacre... Les laisser dans leur vie, loin de la malédiction... Je pense souvent : « Si je lui sers la main à cet enculé, il crèvera. » J’ai du fromage blanc en faisselles chez moi, de la marque Câlin avec des points Leclerc en prime (40 centimes sur ma carte de fidélité). Y asperger un maximum de sucre. Rester parmi les restes de mes draps à mater Delarue, dans toute sa splendeur.

Mon tonton qui se met de nouveau à pleurer... « Je sais pas ce qui m’a pris... Je n’en pouvais plus. » Je lui dis : « On refait pas le procès, tu as broyé la tête de mon fils sur ce tronc d’arbre parce que tu étais excédé... On s’en tiendra à ce jugement... » Ses mains tremblent. Je lui souris un peu comme le Diable j’espère. Je mélange passé et présent.

Je tente d’introduire la clef dans la porte de la serrure. N’y vois rien. Suis paumé devant ma porte dans le couloir...

Andy Verol

Publié par hirsute



Publié le 26 juin 2007  par torpedo


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