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L’arrivant
de Laurent Jacqua

Catégorie société
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(JPEG) Jeudi 13 décembre 1984...

La prison, pour celui qui y entre pour la première fois, c’est terrible... C’est un choc très dur dont on a du mal à se remettre ; certains d’ailleurs n’y résistent pas et se suicident. La prison, c’est une agression permanente pour l’esprit et le corps. Ce sont des odeurs, des bruits, des voix fortes, des cris, une sensation pesante, oppressante de dureté dans les choses et les êtres...

Imaginez-vous « arrivant » dans une coursive d’une centaine de détenus qui vous scrutent, vous jaugent.

Une angoisse vous saisit à tel point qu’elle vous paralyse dans un mal-être permanent dont il est difficile de se débarrasser.

La prison a ses règles, ses traditions, sa culture propre...

C’est une « microsociété » avec ses rites et ses lois aux antipodes de ce que l’on peut connaître à l’extérieur.

Ici, la règle qui prédomine sur tout le reste est la loi du plus fort, du plus malin, du plus vicieux...

Il semble que tout ce qu’il y a de mauvais en l’homme y soit réuni et tellement concentré que cela en devient une « matière » qui se ressent, qui se palpe dans l’atmosphère...

La violence des mots, des coups, des regards, des lieux, tout respire le mal...

Après une nuit aux « arrivants » et un réveil difficile, je fis le parcours habituel pour les nouveaux venus, c’est-à-dire : photo pour la carte intérieure, le service social pour prévenir la famille, le surveillant chef et son petit discours sur la discipline et, enfin, le service médical pour une sommaire visite...

Après cette matinée sans un seul mot de réconfort et pas une once d’humanité, je fus conduit vers la cellule à laquelle j’étais affecté en détention.

Je transportais mon paquetage en suivant un surveillant qui me guidait dans un dédale de coursives, d’escaliers, de couloirs ; partout des grilles électriques qui s’ouvraient et se refermaient.

Je croisais des détenus sans oser affronter leurs regards.

Oui, tout cela n’était pas fait pour mettre à l’aise, bien au contraire...

Le surveillant s’arrêta devant la porte d’une cellule. Il l’ouvrit et m’invita à y pénétrer.

À l’intérieur, un détenu se leva d’un bond de sa chaise...
-  Tu as un arrivant ! Lança le surveillant. Le type me regarda des pieds à la tête. J’entrai un peu intimidé et la porte se referma derrière moi.
-  Bonjour !
-  Salut ! C’était une façon polie de faire connaissance. Je restais debout avec le paquetage dans les bras ne sachant où le déposer... La première chose qui m’étonna est qu’il n’y avait qu’un lit. Mon codétenu sortit un matelas qui se trouvait en dessous du sien.
-  Pose ça là-dessus ! Ainsi je dormirai par terre ! À l’origine, Fleury-Mérogis, la plus grande prison d’Europe, était conçue pour accueillir des détenus dans des cellules individuelles, mais à cause de la surpopulation pénale (environ cinq mille personnes hommes et femmes), nous étions deux par cellules. Il me proposa une cigarette puis un café. C’est à ce moment que je vis pour la première fois un thermoplongeur, sorte de résistance que l’on branche à une prise et que l’on plonge dans l’eau pour la faire chauffer. Nous fîmes connaissance et petit à petit, il m’expliqua les bases, les us et coutumes de la vie que j’allais mener ici désormais... Constatant mes inquiétudes et mon malaise, il essaya de me rassurer tout en discutant.

Il est de tradition, en prison, de se dire pourquoi on est là.

Lui, c’était pour un cambriolage ; pour ma part, je lui racontai mon histoire, tout en lui faisant lire mon mandat de dépôt.
-  C’est chaud ! Tu vas prendre une grosse peine ! Telle fut sa réaction après la lecture du document. Je ne savais pas ce que mon acte pouvait me coûter en années de prison, je n’y connaissais rien en matière de justice.
-  Ça va, t’es pas un pointeur.
-  Un pointeur ?
-  Oui, un violeur si tu préfères. Ici, on les massacre...

En prison, les délits sexuels sont très mal considérés, et celui qui tombe pour ce genre d’affaire est assuré d’être soumis aux pires violences tout au long de sa peine. Soudain, la porte s’ouvrit.

C’était le repas, deux détenus « auxi » nous servaient. Je présentai mon plateau en inox.

Contrairement à ce que l’on croit, il n’y a pas de réfectoire dans les prisons françaises. Les repas sont distribués de cellule en cellule...

Je n’avais pas très faim, l’angoisse me serrait l’estomac.

J’en profitai donc pour inspecter mon nouveau lieu d’habitation. La cellule d’environ dix mètres carrés était constituée sobrement d’un WC derrière un petit muret, d’un lavabo avec un robinet à pression d’eau froide. Un placard et une table se trouvaient face à la fenêtre en forme de croix du plafond au sol, d’un mur à l’autre. À cette époque, il n’y avait pas de télévision en cellule. Nous disposions d’un interphone mural qui diffusait une radio FM. Je me levai pour jeter un œil dehors. La vue donnait sur la cour de promenade, assez grande, surplombée par un mirador situé sur les toits des ateliers qui font, à Fleury-Mérogis, office de mur d’enceinte...

La promenade était vide.

On y descendait le matin et l’après-midi ; elle n’était pas obligatoire mais il me fallait prendre l’air...

En milieu d’après-midi, je me retrouvai donc dans la « fosse aux lions ». C’est un peu l’impression que ça donne quand on y descend pour la première fois. Tout le monde marchait sur une piste goudronnée. Il y avait un terrain de handball où deux équipes jouaient au foot, d’autres jouaient aux cartes, aux échecs, assis sur les quelques bouts de bitume ou de pelouse. Nous étions cent cinquante à deux cents détenus. Tous les délits sont mélangés, du plus petit au plus grave, récidiviste et primaire confondus.

Je marchais seul d’un pas mal assuré, j’avais pour seule compagnie mon angoisse et mes pensées troubles et confuses. Voilà, ma vie carcérale commençait en ce lieu inhumain et brutal. Il me fallait remonter la pente et ne pas sombrer dans le désespoir.

J’avais tout perdu, mon âme, mon amour, ma famille, ma liberté, ma dignité, mon courage, mes forces, cela en seulement quelques jours...

Je me sentais si faible, si désespéré...

L’arrivant est toujours une proie facile, car il est en état de faiblesse psychologique. La violence est reine en prison. Pour être respecté, il faut se battre, faire sa place comme dans une meute de loups, être dominant plutôt que dominé. Les seules qualités requises pour cela : les poings et la rage...

Lors d’une promenade, alors que je tournais tranquillement, un groupe de détenus m’interpella en me demandant mon blouson. Je refusai. Une bagarre s’ensuivit, ils me sautèrent dessus et parvinrent à me « dépouiller ».

J’avais pris quelques coups et mon visage était tuméfié.

Je ne dis rien en rentrant en cellule, mais je décidais de récupérer ma veste dès le lendemain, coûte que coûte. Le lendemain donc, je pris une chaussette et la rempli de deux piles R20. Je la dissimulai et descendis en promenade. J’étais seul contre plusieurs, je me donnais donc les moyens de me défendre.

Le groupe de racketteurs était installé sous le préau, à l’abri de la vue du mirador.

En me voyant, ils sourirent, ironiques et moqueurs. Sans réfléchir, étouffant ma peur, je fonçai sur celui qui portait mon blouson ; à quelques mètres de lui, je sortis la chaussette lestée. L’un d’entre eux tenta t’intervenir, je le frappai aussitôt d’un coup violent qui le sonna, il s’écroula à terre, puis ce fut le tour de ma cible... Je frappais à plusieurs reprises, il se retrouva lui aussi à terre. Le reste de l’équipe, devant ce déchaînement de violence, n’osait intervenir.

Toute la cour de promenade se rassembla sous le préau pour mieux apprécier le spectacle ; je récupérai mon blouson sans ménagement, menaçant les autres de la chaussette lestée.

Je dis à haute voix devant l’attroupement que le prochain qui viendrait me racketter subirait le même sort... J’avais franchi le pas de la violence carcérale, je ne serai jamais un mouton que l’on peut tondre. Cela serait désormais mon lot quotidien, j’avais fait ma place dans la meute. J’avais gagné le respect de quelques-uns.

Plus jamais on ne tenta de me racketter.

source : Vu de prison



Publié le 28 juin 2007  par torpedo


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