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Silence on meurt
de Laurent Jacqua

Catégorie société
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Épisode 4

Fin de peine

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Mes calculs avaient été bons : en bénéficiant de quelques grâces, je pouvais espérer sortir courant de l’été 1993. Je décidai donc, dès mon arrivée à Osny, d’entamer des démarches en vue d’une préparation à la sortie. Je demandai et obtins un entretien avec le JAP (juge d’application des peines).

La peine de dix ans de réclusion était terminée et je finissais sur deux peines correctionnelles. Je ne dépendais donc plus du ministère pour une demande de conditionnelle, mais directement du JAP.

L’entretien se passa bien. La juge était favorable à un aménagement de ma fin de peine.

Elle ne s’opposait pas à mes projets de réinsertion.

Cependant, je ressentis quand même une certaine réticence de sa part à l’évocation de mes projets d’avenir, qui restaient plus ou moins flous, et pour cause... Elle n’ignorait sans doute pas mes problèmes de santé.

Sachant qu’on ne pouvait plus rien contre ma fin de peine et que j’allais de toute manière sortir très prochainement, la politique de l’administration fut à l’apaisement.

C’est ainsi que je pus bénéficier d’une première permission de douze heures pour rencontrer un employeur prêt à m’engager dans le cadre d’un contrat emploi solidarité, un CES.

C’était mieux que rien.

Je réussis à réunir l’ensemble des certificats nécessaires à la conditionnelle : travail, hébergement, gages de réinsertion, etc....

Je passai, au mois de février, en commission et l’on ne m’accorda que la semi-liberté. Ceci jusqu’à la fin de peine définitive.

C’était, en quelque sorte, une demi libération, pas de quoi sauter de joie !

Tous les soirs, je devais réintégrer la prison et y passer la nuit. C’était une sorte de mise à l’épreuve, car la tentation était quotidienne. Chaque matin, lorsque je passais les portes de la prison, me venait l’envie de fuir au loin.

Pourtant je devais supporter ce régime durant six longs mois, il me fallait tenir la distance et accepter cette décision sans broncher.

Décidément la prison me collait à la peau comme de la super glu, elle ne semblait pas disposée à me lâcher tout de suite. Elle voulait encore garder une emprise sur mon corps à défaut d’emprisonner mon esprit.

Le choix d’une semi-liberté ne m’avait pas été octroyé innocemment. Il y avait là une intention délibérée d’exercer un contrôle, un suivi, et peut-être était-ce, au fond, une façon de tester ma résistance à la bêtise que je pouvais toujours commettre, connaissant ma personnalité et mon goût pour la liberté...

Durant des mois, je dus supporter ces pénibles aller- retours à la prison. Je goûtais à la vie, à la liberté, et cela m’était retiré dès le soir !

En cellule, j’avais toute la nuit pour méditer sur la journée passée dehors.

Il m’était impossible d’aller où que ce soit, pour souffler un peu. J’étais pris comme dans un étau entre le stage et la taule.

J’avais espéré franchement mieux après huit années de détention. Seul avantage dont je bénéficiais, c’était de manger en famille chez ma mère le midi. Mais c’était vraiment tout !

Je me lassais vite de ce régime de semi-liberté, qui devenait à la longue une véritable torture. Financièrement, je disposais que d’une paye de deux mille francs, le salaire du CES.

C’était très léger par rapport à mon désir de bouffer la vie. Cela engendrait des frustrations. Mais je devais me contenter de cela et manger mon pain noir.

J’attendais ma fin de peine en rongeant mon frein !

L’été fut un véritable supplice et souvent j’eus la tentation de me mettre en cavale. Mais le jeu n’en valait plus la chandelle. Il ne restait plus que quelques semaines à tenir.

En évoluant à demi-libre dans la société de consommation, je me rendis bien vite compte qu’une nouvelle prison s’ouvrait à moi.

L’aspect économique vous oblige à rester bien sagement dans votre case. En effet, le manque d’argent interdit tout, même le rêve de repas bien garnis. La vie était chère et plus encore avec une paye de deux mille francs, à ce prix cela allait être difficile de recommencer toute une vie ! La nostalgie de l’époque où l’argent m’était plus facile vint me harceler, mais je me forçais à penser qu’il ne fallait plus retourner au « feu ».

Sincèrement, je désirais décrocher complètement de mon passé et profiter de la vie, aussi misérable soit-elle. Je me devais d’essayer de m’en sortir avec un petit boulot et d’accepter de vivre enfin comme un citoyen ordinaire. Après avoir payé une contrainte par corps de quatre mille francs, je fus libéré le 27 août 1993.

Mon premier désir fut d’aller voir la mer...

Une phrase célèbre ne dit-elle pas : « Homme libre, toujours tu chériras la mer »

J’étais là, assis sur le sable, écoutant dans mon walkman de la musique classique en regardant l’océan... La mer me paraissait immense, infinie... Mes yeux la parcouraient d’un bout à l’autre comme s’il s’agissait d’un spectacle grandiose ou d’un ballet fantastique. Houle au son d’un orchestre magique. Je ressentais une intense émotion en visionnant cet horizon marin qui me faisait un bien fou et remplissait mon âme, meurtrie de tant de privations, d’une énergie positive et bénéfique. Je me dis que s’il fallait être figé pour l’éternité, je choisirais cet instant et ces sensations. L’enfermement m’a appris une chose, si vous voulez détruire un homme privez-le simplement de deux éléments naturels :

l’océan et les étoiles... Vous verrez, petit à petit, la vie le quittera comme une fleur qui se fane...

J’étais en Bretagne où je passais quelques jours de repos, je logeais chez mes cousins, qui m’hébergeaient.

Dès ma sortie de prison, j’avais tout plaqué. J’avais envoyé balader stage, patron, éducateurs, CES : bref, j’avais avant tout besoin d’air...

Il me fallait aussi faire le point sur les incertitudes que pouvait me réserver l’avenir.

J’avais besoin d’espace, pour penser et trouver des solutions à cette nouvelle naissance dans le monde social, car la réalité et la dureté de la vie allaient m’assaillir de tous côtés. Je devrai y faire face d’une manière ou d’une autre.

Je pris conscience qu’il serait difficile de ne pas goûter, ne serait-ce qu’un petit peu, à la récidive. Je n’avais pas vraiment le choix, le nerf de la guerre était, est et sera toujours l’argent.

Il en faut pour vivre dans cette société de consommation où tout s’achète au prix fort, même la réinsertion !...

-  Mais au fond ai-je un seul jour était inséré dans le système social au cours de ma vie ?

Je devais donc reprendre une petite activité frauduleuse, ne serait ce que pour manger. N’ayant pas de travail ni aucune ressource, c’était inéluctable. C’est ainsi que j’abandonnai tout projet de réhabilitation ou d’espoir de mener cette vie « comme tout le monde », simplement parce qu’après une dizaine d’années passées en prison, on n’est plus comme tout le monde ! L’agneau s’est transformé en loup ! Et le loup est dans la bergerie...

Je brûlais les dernières économies que j’avais pu faire sur mon pécule libérable, profitant de cette période de paix en Bretagne. Petites vacances avant la tempête, pour le seul plaisir de voir le vent souffler en rafale sur l’écume de la mer et la ressentir comme un pur symbole de liberté. Cette mer, que je pouvais maintenant toucher de mes sens comme si elle était vivante, tout près de moi, comme je l’avais tant rêvé au fond des plus sombres cachots. Elle était belle, libre, puissante. Ce fut un grand moment ! J’oubliai tout, face à cette beauté sauvage et primaire.

Mi-septembre 1993, j’étais de retour à Paris. L’iode m’avait redonné la pêche et j’allais en avoir besoin, car je démarrais sans un sou, mais sur les chapeaux de roues. Je devais d’urgence monter une petite « affaire » histoire de me « defaucher ». En même temps, j’entrepris les démarches nécessaires à l’obtention du RMI et d’une prime pour les sortants de prison. Ce serait toujours ça de pris même si les délais avant de toucher le moindre sou étaient de trois à quatre mois...

C’est pourquoi il me fallait monter rapidement un petit système d’escroquerie aux chèques, afin d’avoir quelques revenus réguliers. Je devais aussi renouer avec quelques anciennes relations, afin de « chiner » divers combines me rapportant un petit peu.

Je devais commencer petit pour ne pas attirer l’attention. Bref, gagner juste de quoi manger et me vêtir correctement. J’avais quelques « pickpockets » dans mes relations. Je leur demandai de me mettre de côté tous les chéquiers avec les papiers correspondants. Puis je décidai plusieurs amies à travailler pour moi aux chèques volés. Cela consistait à faire des achats de marchandises diverses que je revendais à moitié prix.

Avec plusieurs chéquiers et jeux de faux papiers que j’avais falsifiés moi-même pour chacune des filles, l’escroquerie ne tarda pas à me rapporter. J’étais à droite et à gauche, les filles ne se connaissaient pas entre elles. Je traitais de la marchandise comme une abeille ouvrière, je n’arrêtais pas. C’était une activité sans grand risque et rapportant suffisamment pour vivre un peu plus que décemment.

En fait, ce n’était qu’une « défauche » en attendant mieux et je le savais très bien !...

J’attendais des réponses de quelques contacts, pour des choses un peu plus sérieuses. Je ne me voilais pas la face : mon destin était tout tracé. Je devais profiter de la vie au maximum, avant de finir agonisant sur un lit d’hôpital... C’était la dure réalité !

De toute façon, que me restait-il comme autre solution ?

Rien ni personne ne m’empêcherait de profiter du peu de temps qu’il me restait à vivre, en transgressant allégrement les lois, les règles, la morale de cette société qui n’avait vraiment aucune leçon à me donner. Je me lancerai dans le vol plus comme une action antisociale que pour l’argent. C’était en quelque sorte un retour à l’envoyeur, une vengeance contre une société qui avait fait de moi ce que j’étais devenu.

-  N’était-ce pas là un juste retour des choses ?!

J’irais au braquage, comme on part en croisade ! Grâce aux gains de mes petites escroqueries, je pus me fournir en armement pour mes futurs projets de hold-up. Début octobre, j’échappai de justesse à une arrestation, en sautant d’un balcon. Heureusement, je ne fus pas identifié comme complice ou organisateur du réseau d’escroqueries que j’avais monté. En effet, une de mes amies venait de se faire prendre en « flag » durant des achats dans une grande surface. Une perquisition s’ensuivit à son domicile où je résidais. Je dus prendre tout mon matériel, armes et bagages, en urgence et sauter du balcon de son appartement, pendant que les gendarmes attendaient l’ouverture de la porte. J’ai dû battre des records de vitesse, ce jour-là ! La fille s’était bien tenue et n’avait pas parlé. Je ne fus donc ni inquiété, ni recherché pour cette histoire.

Quinze jours après cet incident j’étais dans une agence bancaire, cagoule sur la tête, arme à la main, entrain de vider des caisses et voilà comment je me suis vautrée dans la récidive. Je décidais de vivre, à partir de ce moment là, comme si j’étais en cavale, l’heure était venue de prendre le maquis...

C’est ce que l’on appelle vivre en « sous-marin ».

Disparaître socialement aux yeux des autorités, entrer totalement dans la clandestinité. Désormais je dormirai chaque nuit dans différentes planques sans jamais m’installer nulle part, en côtoyant les gens sans jamais laisser de nom, d’adresse ou de téléphone. Voilà, c’était reparti comme pour ma période de cavale en 1990. J’avais à nouveau franchi le pas de la grande délinquance

et je rejetais la société toute entière comme ma pire ennemie.

J’avais retrouvé le côté obscur de la vie de malfaiteur et ce fut l’engrenage vers le banditisme.

Outre quelques actions dont je ne peux évidemment pas parler, je me lançai dans divers trafics (sauf celui de la came, « business » que je n’ai jamais voulu faire). Je faisais dans le braquage, le vol, les cartes bleues, les faux articles de luxe, le shit, le recel de grands crus, les armes, les faux papiers et tout un tas d’autres petites magouilles diverses... Bref, je faisais fructifier de l’argent sale.

C’était le retour immédiat à la vie plus facile et je profitais de tout, sans me priver. C’était mieux que la vie de chien que promettait le RMI.

Je n’oubliais pas ma famille à qui j’envoyais régulièrement de l’argent et rien ne me faisait plus plaisir que de voir un gosse des cités partir pour la première fois aux sports d’hiver tout frais payés avec cet argent si bien mal acquis.

source : Vu de prison



Publié le 8 juillet 2007  par torpedo


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