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Camping

Catégorie société
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(JPEG) Ma mioche, la petite dernière pour la route, s’est mise en tête de faire artiste de cirque. Une idée fixe et obstinée. Si encore lui suffisaient les trois heures de cours hebdomadaire annuel, à quatre-vingt kilomètres du nid familial, où je passe mon temps à l’attendre. Mais non, il lui faut aussi des stages d’été. Encore plus loin. Et sans hébergement sur place.

Voilà pourquoi, une semaine de juillet polaire durant, je me suis retrouvé, tout seul avec mon acrobate, en camping dans une bourgade alanguie du Poitou.

Le Poitou, je connais un peu.

C’est là qu’il y a plusieurs dizaines d’années, ma maman a jugé bon de me sortir de son ventre. Je n’y suis pas resté bien longtemps, mais suffisamment pour constater que rien aujourd’hui n’y a changé. Le jour, pendant que ma petite clown s’envoie en l’air à coup de saltos, d’équilibres sur les mains, de trapèze ou de roue allemande, je bats la campagne pour griller les heures.

Mêmes villages silencieux et déserts, mêmes petites routes poudreuses sans âme qui vive à la ronde. La rivière aussi semble vide. Malgré mes efforts répétés aux leurres souples ou aux poissons nageurs, je n’en ai tiré nul brochet, perche ou sandre frétillants.

-  Qui frétillent derrière ces murs barricades ?

-  Se peut-il que les occupants y soient à ce point somnolents ?

Les rares autochtones croisés ouvrent un oeil fatigué à mon passage.

Une gargote refuse de me servir à manger passé 13h30. Sur une petite départementale qui s’achève en cul de sac au bord de la Vienne en crue, une voiture locale stoppe net à une trentaine de mètres devant moi, enclenche la marche arrière, et vient joyeusement emboutir mon pare choc avant à vive allure. Sans me voir. Sans entendre mes coups de klaxon alarmés. Confuse, la conductrice, ses deux enfants sous les bras, bredouille quelques vagues excuses. Des nuages menaçants qui s’amoncelaient à l’horizon, des fenêtres qu’il lui fallait revenir fermer en urgence... Et puis, "vous comprenez, il y a si peu de circulation sur cette route."

Au camping, la minceur des parois de tentes ne révèle pas plus les secrets de ceux qu’elles abritent. Les quelques formules de politesse échangées au hasard des allées et venues menant aux sanitaires tiennent plus de l’exercice forcé que du souci de s’ouvrir à la convivialité. Et quelques antennes paraboliques ostensiblement installées en boucliers au pied des camping-cars ou des caravanes incitent le passant à tenir ses distances.

J’ai toujours été intrigué par ce qui peut palpiter au-delà des murs.

Lors de mes ballades nocturnes dans les grandes villes, une fenêtre allumée dans la nuit suffit à enflammer mon imagination. Dans les campings, à la nuit tombée, j’aime surprendre les silhouettes qui dansent derrière les toiles de tente.

Dans ma prime existence, je fus tenté de forcer tous ces blocus pour pénétrer le mystère des choses. C’était une erreur. L’escargot se recroqueville dans sa coquille lorsqu’on le bouscule.

Il faut juste de la patience, ouvrir les yeux, tendre l’oreille, attendre...

Un bruissement d’ailes dans le vent glacial du matin près de la rivière. Tapi derrière le tronc d’un arbre, canne à pêche en main, j’essayais une nouvelle fois de traquer le carnassier subaquatique (en vain comme d’habitude). Je tourne très doucement la tête. Il est là sur une branche, à moins de quatre-vingt centimètres de moi, le dos flamboyant d’un reflet bleu acier, le bec hautain, le regard revêche. L’insolent, mais si petit, si attendrissant martin-pêcheur me montre son cul avec arrogance. Une, deux, trois secondes... Il s’envole et disparaît comme l’éclair. J’oublie tout.

Sur la route, un chevreuil me regarde passer avec nonchalance, puis traverse en jetant un regard tranquille vers mon rétroviseur. Dans les champs, plusieurs hérons impavides s’envoleront à mon approche avec des grâces de duchesse. À chaque fois, mon coeur se met à battre et mon auto flirte avec le fossé.

L’école de cirque où ma fille est en stage a élu domicile dans une ancienne manufacture de la bourgade poitevine où je séjourne. Quelques lycéens y suivent un cycle cirque-étude de la classe de seconde à la terminale.

Ce soir-là, les heureux bacheliers présentent leur spectacle de fin d’année. Je suis rivé à mon fauteuil devant leurs prouesses. La loupiote est encore plus impressionnée qu’à une représentation du fameux cirque du Soleil. C’est qu’ici ce ne sont pas des artistes distants qui évoluent, mais ses propres congénères, à peine plus âgées qu’elle, avec les mêmes mines frondeuses, les mêmes préoccupations. Voici la cycliste au sourire d’ange qui multiplie les figures insensées sur un vélo réduit à sa plus simple expression. Et celui-là qui cabriole comme un furieux autour de son mât chinois, jouant sur nos nerfs à coups de fausses chutes. Celle-ci encore qui, pour notre seul plaisir, avec une facilité désarmante, déroule ses acrobaties sur des chaises de cuisine empilées. (Lors du spectacle suivant, elle chutera et une luxation du coude la tiendra éloignée des pistes pour un an.)

J’essaie de détacher mon attention du spectacle pour le porter sur les spectateurs dans les gradins bondés. Yeux écarquillés et bouche ouverte, ils applaudissent à chaque exploit, tant pour féliciter l’artiste que pour se soulager d’un trop-plein d’émotions. Les voici la gorge serrée devant les évolutions bouleversantes d’une lycéenne, tout là-haut sur son "trapèze ballant".

(Est-il possible qu’ils soient les mêmes personnes que ces ombres tapies à longueur de journée derrière leurs murs ?)

Assise à mes côtés, il y a ma voisine de camping qui trépigne et sursaute elle aussi devant les voltiges sur la piste du chapiteau. Elle aussi a accompagné sa fille au fameux stage. Le jour, entre deux averses, elle trompe son ennui par de longues ballades à vélo avec son fils cadet. Le soir, nos discussions se prolongent très tard dans la nuit autour d’apéritifs interminables. (Les vins de "qualité supérieure" du Haut-Poitou n’ont plus de secrets pour nous.) J’aime ces rencontres fortuites pendant lesquelles chacun met un point d’honneur à trouver le délicat point d’équilibre avec ce que l’autre est disposé à lui offrir.

Oui, ma vie pour ce martin-pêcheur, ce chevreuil et ces hérons, ces quelques artistes exultants, ces spectateurs enthousiastes, et ces précieuses rencontres de passage qui transforment

un séjour contraint en vacances exquises.



Publié le 18 juillet 2007  par Le Yéti


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