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Laurent Jacqua
épisode 5 : l’évasion

Catégorie société
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(JPEG) Ce que j’aime dans la vie c’est qu’elle est toujours pleine de surprises...

De la chance, j’allais en avoir besoin pour réaliser la seule chose qui comptait désormais :

l’évasion...

C’était ce qu’il me restait à faire maintenant que j’étais pris au piège. Plusieurs contacts que j’avais pris me laissaient à penser que je pourrais peut-être bénéficier d’un petit coup de main pour mon projet.

De toute manière, je tenterai le coup, aidé ou pas, histoire de ne pas me laisser crever au fond d’une cellule sans rien faire. J’avais mon compte, cette fois-ci...

L’affaire que l’on me reprochait me coûterait sans doute une bonne dizaine d’années. Bref, juste le temps nécessaire pour sortir les pieds devant.

J’étais incarcéré à la prison de Rennes car mes cousins et Jean-Pierre étaient à la prison de Lorient. Titi, quant à lui, était à Nantes.

Incarcérations dispersées nécessitées par l’interdiction de communiquer.

Au bout de deux mois d’instruction, durant lesquels je niais toute participation à l’affaire, je fus extrait par la juge.

Elle voulait m’interroger au vu de nouveaux éléments prouvant ma culpabilité.

J’étais, comme on dit, « fait aux pattes ». C’était le moins qu’on puisse dire !

Le témoignage de mes cousins et de Jean-Pierre n’arrangeait pas vraiment mes affaires mais, en plus, venait s’ajouter celui de Titi, reconnaissant ma participation au braquage.

Il avait fini par craquer, ne comprenant pas mon obstination à nier les faits. Il ne me restait plus qu’à avouer à mon tour, ce que je fis devant la juge visiblement satisfaite.

Voilà, le dossier était à présent limpide.

Tout le monde avait expliqué son rôle. Il ne restait plus que quelques actes de procédures et l’affaire serait renvoyée devant les assises de Vannes.

Après plusieurs demandes de transfert à la maison d’arrêt de Lorient faites auprès de la juge, j’obtins satisfaction le 1er août 1994. J’avais insisté pour être transféré dans cette prison parce que c’était plus pratique pour ma mère, qui venait me voir au parloir, elle pouvait ainsi être hébergée dans la famille habitant la région.

La décision fut facilitée par la libération en provisoire de mes cousins.

En effet, ceux-ci, que j’avais disculpés lors de mon audition devant la juge, furent libérés sous contrôle judiciaire.

C’est au cours de ce mois d’août 1994 que je fis la connaissance de Pascal.

Il venait d’être transféré de la maison d’arrêt de Nantes. C’était ce qu’on appelle une tête brûlée, issue des quartiers nord de Marseille, avec un pedigree digne d’une série noire : braqueur déjà évadé, multiples tentatives d’évasion, grosse peine, candidat à la cavale...

Bref, exactement les ingrédients de celui qu’il me fallait et que j’avais du mal à trouver.

Au bout de quelques semaines de discussion, on se lia d’amitié.

Je lui fis part de mon intention de m’évader et il ne se priva pas non plus de me faire part de son envie de « partir ».

C’est donc ainsi que les choses se sont décidées. Comme une poignée de main !

On tenterait de s’arracher ensemble, d’une manière ou d’une autre...

Nous devions absolument nous mettre ensemble en cellule car s’était impératif pour faciliter notre entreprise.

Pour ce faire, il me fallait en faire la demande au surveillant chef, car le règlement intérieur interdisait le placement de deux procédures criminelles dans une même cellule. Je devais donc persuader le chef de détention de passer outre ce règlement.

Pascal était d’un tempérament assez chaud. La moindre embrouille avec un surveillant, et ça pouvait exploser en violence et provoquer un drame.

Quand on sait qu’il en a déjà fracassé quelques uns et qu’il en a planté un avec une paire de ciseaux... Le chef fut plutôt content de me voir arriver en affirmant que j’étais capable de le raisonner et de calmer ses excès de violence.

Bien entendu, c’était convenu d’avance : Pascal devait jouer le dingue, et moi le seul type capable de le maîtriser...

Après quelques altercations volontairement provoquées, le chef, après accord de la direction, nous accorda une réponse favorable, à la seule condition que je donne ma parole d’homme que l’on ne tenterait pas de s’évader.

Je n’hésitais pas une seconde, et jurais sur tout ce que je pouvais en croisant discrètement mes doigts de pied. Allez demander à un aveugle de voir !...

Début septembre, nous fûmes donc placés ensemble en cellule et nous pouvions désormais nous mettre au travail sérieusement.

Nous nous étions mis d’accord après avoir envisagé différents cas de figure. Une évasion par le mur était rendue difficile par trop de systèmes anti-évasion. Nous nous fixâmes donc sur une sortie par l’intérieur en prise d’otage...

Il ne nous restait plus qu’à réunir le matériel nécessaire à la réussite de notre opération.

À partir de ce moment du récit, je ne peux révéler les préparatifs exacts de l’évasion. Cela pour des raisons évidentes liées au silence que je dois respecter vis-à-vis des aides dont nous avons pu bénéficier. Je ne relaterai donc que les faits inscrits au dossier.

Nous étions prêts !

Nous avions réussi à réunir tout le matériel, ainsi que les renseignements utiles à la réussite de notre projet. C’était définitif, nous tenterions la prise d’otage de nuit, lors d’un changement d’ampoule.

Pascal et moi avions préalablement fait quelques essais d’ouverture de nuit, en grillant notre ampoule.

J’appris plus tard qu’un rapport avait été fait sur notre petit manège.

En effet, un surveillant suspicieux avait demandé à la direction que l’on soit séparés car il avait remarqué que je jetais des coups d’œil furtif dans le couloir pour les dénombrer.

Rien ne fut fait.

Ils étaient généralement cinq à intervenir, en tout cas toujours un derrière une grille protectrice, un autre près de l’alarme et les trois derniers s’occupaient de l’ouverture et du changement d’ampoule.

Notre priorité était de neutraliser le surveillant chef, puis de prendre les clefs et enfermer les surveillants qui l’accompagnaient dans notre cellule.

Nous devions tout baser sur l’effet de surprise. Nous devions profiter du temps de « non réaction » pour tous les maîtriser.

Les choses n’étaient pas simples : les risques étaient importants et ce dont nous ne voulions pas, c’était une bavure.

Pour être au top physiquement, nous avions entamé depuis quelques temps un entraînement sportif intensif. Nous avions la forme !

La motivation était totale, nous vivions cette évasion par avance. Elle était devenue une obsession, au point que, quelques jours avant le jour J, il nous était impossible de trouver le sommeil.

Nous passions nos nuits à répéter nos rôles.

Nous repassions tout en détail, ainsi que tous les cas de figure possibles. Notre opération devait être parfaitement rodée et chacun devait savoir ce qu’il avait à faire. Pascal prendrait le chef en otage, avec l’arme, moi je devrais maîtriser un périmètre de sécurité autour de lui pour empêcher une intervention de surveillants tentant de libérer l’otage.

Je possédais à cet effet un couteau et une barre de fer, ainsi que des fumigènes.

Je serai mobile, Pascal, non.

Mon rôle serait donc de faire de la place, en cas de passages difficiles. Nous comptions sur l’effet de surprise et la rapidité. C’étaient les seuls avantages pouvant permettre la réussite de notre évasion. Peu de temps avant le jour J, j’appris une drôle de nouvelle au sujet de Pascal. Je savais que nous avions beaucoup de points communs sur à peu près tout les plans : même âge, même type de parcours judiciaire, même mentalité. Bref, un tas de choses qui facilitent et renforcent l’estime de l’un pour l’autre et vice versa. Mais là, c’était vraiment troublant... En effet, il était lui aussi séropositif.

Nous étions en quelque sorte des frères jumeaux, frappés par la même malédiction.

Cette rencontre ne pouvait être le fruit du hasard. En prison, on ne parle pas de sa séropositivité, c’est un sujet « tabou » car la mise à l’écart et la discrimination y sont courantes. Autant rester discret sur sa maladie, si on veut vivre une détention à peu près normale. Personnellement, durant toutes mes années de détention, je n’en ai jamais soufflé mot à personne. Au sujet de Pascal, je décidai de respecter son secret, tout comme le mien. J’évitai donc d’aborder le sujet avec lui.

Une chose était certaine dans mon esprit, désormais il était mon frère d’armes, celui avec lequel je monterai au front, au feu de l’action.

Quelque part, cela me rassura, car lui non plus n’avait plus grand-chose à perdre, c’était s’évader ou crever.

Notre force et notre détermination n’en seraient que renforcées. Nous avions arrêté une date, cela serait dans la nuit du dimanche 9 octobre, date anniversaire de l’abolition de la peine de mort...

Un dimanche ils seraient en sous-effectif, dedans comme dehors, au cas d’un déclenchement du plan « épervier ».

Nous passâmes le samedi à répéter et à vérifier le matériel. Surtout le pistolet que je devais alourdir pour rendre plus vraisemblable la manipulation qu’en ferait Pascal.

Pour la ressemblance, aucun problème, il s’agissait d’un jouet en plastique d’une parfaite imitation. On n’y voyait que du feu, il fallait vraiment mettre le nez dessus pour s’apercevoir que c’était une arme factice. Les pétards et les fumigènes devaient servir à augmenter l’effet de surprise. Pour le couteau et le barreau de chaise, ce serait plus dissuasif qu’autre chose.

Quelques heures avant l’heure prévue, on décida à tout hasard de faire nos paquetages, au cas où les choses tourneraient mal, bref que notre aventure se termine au fond d’un cachot pour quarante-cinq jours. On inventa d’ailleurs une devise à ce sujet :

« Le mitard ou les Seychelles. »

Voilà, nous avions terminé tous les préparatifs. L’heure de vérité allait sonner. C’était maintenant au destin de choisir notre route. Le sort en était jeté ! J’adressai une petite prière à la petite dame que j’avais accompagnée dans la mort, lui demandant de nous donner suffisamment de courage et de chance.

A suivre...

Source : Blog de Laurent Jacqua



Publié le 23 juillet 2007  par torpedo


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