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La vie des prolos

Catégorie société
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(JPEG) Les bistrots sont des temples de la communication où de nombreux espoirs sont entretenus. Là, se vident les chopes et les rancoeurs ; ici, s’étalent les honneurs bafoués et s’éclipsent les âmes éteintes ; là encore, grouillent tous les déçus d’une vie qui refuse de les recevoir et de les reconnaître. Dans ces lieux de suprêmes débauches, se déversent des cris de rage et d’humiliation, des exhortations à relever un front trop longtemps courbé. On y rebâtit le monde et les joutes oratoires se transforment souvent en foire d’empoigne.

On s’y congratule le matin, on s’y exècre l’après-midi, tandis que le soir venu et l’alcool aidant, il se ligue des affinités retrouvées en des trêves reposantes et bénéfiques.

Les consommateurs de condition modeste - précaire parfois - se réfugient au sein de ces espaces privilégiés, ils s’installent selon les goûts du jour, ou bien des habitudes, recherchant les amis, évitant les autres, et ils étalent au grand jour une volonté d’exister.

Les fins de semaines sont plutôt traîtresses et frénétiques pour les consommateurs.

C’est la bacchanale hebdomadaire et il devient difficile de suivre la totalité des propos tenus tant ceux-là fusent de partout à la fois. Se coupant mutuellement en toute impolitesse, c’est à qui prendra la parole, c’est à qui haussera le plus la voix afin d’assurer l’auditoire de la totalité de ses sentences, de ses analyses. Quel hourvari ! Quel tintamarre ! Ainsi rempli, le caboulot atteint son paroxysme.

Les cerveaux se noient dans l’incertitude, les démarches deviennent titubantes ; les apostrophes prennent des envolées graveleuses soit en s’alliant, soit en se prenant à partie.

Car les voici frères d’armes, frères de larmes dans ce désordre irréel. Ces gens déploient de multiples péripéties grotesques, tandis que disparaissent l’entendement et la sagesse, mais aussitôt remplacés par un émotionnel rarissime qui semble se muer en carapace protectrice.

Venant y chercher la paix, une réponse à leurs nombreux problèmes, ces déracinés sociaux, ces égarés d’un lamentable quotidien et ces déçus d’amours infidèles trouvent au bar un lieu de convivialité idéal. C’est le rendez-vous d’une foule qui n’espère plus rien et qui se réfugie dans les bras maléfiques de l’éthylisme, dans des amusements aussi burlesques que paillards.

Pourtant, les regards de cette foule méprisée n’évoquent que tristesse et accablement.

Et, sans se l’avouer, tous ces gens veulent être emportés dans un autre espace, que prenne fin cette sombre existence à laquelle ils restent inféodés et devant laquelle ils n’ont plus le courage de se redresser.

Aux yeux de la société élitiste, ils ne forment qu’un ramassis de plébéiens dont le labeur peu valorisant ou, au pire, le chômage et l’exclusion, constituent leur unique destin.

Partout dans le monde, ce sont les mêmes qui noient leurs insupportables problèmes au fond d’une dipsomanie quotidienne. Ces malheureux trouvent dans l’alcool une porte de sortie devant une existence éteinte, écrasante, ennoyée sous la grisaille et l’abrutissant servage. Eux, n’ont pas eu la chance ou la possibilité d’effectuer des études supérieures, ni d’accéder à des postes de travail valorisants et porteurs d’ambitions.

Au contraire, ils ne croisent que la galère, les boulots salissants, pénibles, peu rémunérés, méprisants.

Ils sont insultés sous l’écrasante contrainte de la société des nantis, dont la domination sans partage est le seul intérêt.

-  Aussi, peut-on les incriminer de trouver comme unique refuge la rudesse de comportements erratiques ?

-  Pourront-ils toujours supporter l’insolence des ploutocrates et ployer davantage l’échine, sans railler la bienséance compassée et les m’as-tu-vu des lieux chics et lambrissés ?

Pour toute arme, ils possèdent la raillerie contre les uns, l’apostrophe idiote contre eux-mêmes.

Ils s’invectivent, puis renouent des amitiés éteintes, des complicités mises à bas, là, devant une rangée de verres.

Utilisant un humour scabreux, des facéties tirées par les cheveux, ils s’opposent aux supplices de la désolation et de la frustration. Ici, tout devient cru, âpre et sans beaucoup de discernement ! Au diable les parades hypocrites et les envolées cauteleuses ! Eux ne savent respirer que l’arôme de l’alcool, ne ressentir que les joies simplistes, et peu leur chaut les commentaires ampoulés et abstraits des donneurs de leçon de morale inique. Au diable tous les coquins à la perfide rhétorique, à tous les phraseurs dont la hâblerie n’impressionne que les vils personnages qu’ils personnifient ! Place aux miséreux chassés de leur droit de profiter d’une vie moins terne et cauchemardesque, là où l’incertitude se mêle au découragement, là où la nécessité se transforme en précarité ! Ces miséreux n’existent que selon leurs propres codes, leurs propres coutumes.

Voici les raisons pour lesquelles ils se réunissent dans tous les bars des quartiers populaires, à boire peu ou prou,

mais à boire ensemble pour oublier que la vie les oublie.

Et là, dans les embruns d’alcool, s’élèvent des conversations portant sur la vie quotidienne, le chômage, les déclarations pessimistes de nombreux économistes pourtant réputés et prédisant un avenir chaotique sur le front social.

Un peu plus loin, on évoque les dernières mesures gouvernementales qui, sans aucun doute, porteront un rude coup à la cote de popularité du premier ministre, c’est à dire au premier fusible de la majorité élue. Ailleurs, on discute de la poursuite d’une politique sociale où se mêlent l’incurie et la concussion, ou bien encore sur les raisons de la situation décadente dans laquelle plonge le pays. Mais tous se plaignent des contraintes difficiles de l’existence, du pouvoir d’achat rétréci, de l’implacabilité décisionnelle des technocrates de Bruxelles ou de l’autoritarisme affiché par certains grands patrons et de leurs thuriféraires.

Evidemment, ici, on ne porte nullement au pinacle ni les décideurs, ni leurs assesseurs.

Nos démocraties portent la responsabilité d’avoir laissé se générer un quotidien de misère, de désespoir et d’impuissance.

Au nom du libéralisme, de la productivité, de la rentabilité et de l’absolutisme des grands chefs d’entreprises, des millions de gens connaissent l’exclusion, la précarité puis le désoeuvrement et l’affliction la plus sordide.

-  Aujourd’hui, combien de vies brisées, anéanties, bafouées, combien de rancoeurs et de haines se nourrissent dans la privation et le non-droit ?

-  Où est la démocratie devant cet océan de faillites humaines, qui sont les coupables de tels dysfonctionnements ?

Certainement tous ceux qui ne cessent de rabâcher des discours de moralité et de déontologie envers les masses besogneuses, cette multitude soudain devenue inutile, puisque inemployable.

Notre société moderne se fonde sur des principes de liberté et d’élévation de chacun, cette seconde particularité est fortement tributaire de la première.

Or, sans liberté économique, sans possibilité d’entreprendre, sans reconnaissance existentielle, comment évoquer honorablement l’élévation des uns, l’émancipation des autres et le droit à la dignité pour tous ?

-  Où se perd le désintérêt misérable des masses face au seul paraître de l’élite, de son pouvoir, de sa richesse et de sa suffisance exécrable et coupable ?

Une élite qui ose pérorer ses concepts pseudo- moralistes, en les présentant comme n’importe quelles croyances religieuses qui, depuis les puritains primaires jusqu’aux séides les plus sectaires, trouvent leur point de convergence dans l’intégrisme le plus bas, le plus impitoyable.

-  Que fait cette élite pour ces gens tombés en disgrâce sur l’autel de la compétitivité, voués à l’exclusion et au repli sur soi ?

Car le malheur, la précarité, sont comme des maladies trop puissantes pour la médecine.

Elles entraînent des maux tels que le déchirement de la cellule familiale, la séparation des conjoints, la fuite errante d’un nombre sans cesse croissant d’enfants, ainsi que les inimitiés et les haines qui en découlent. Les laissés-pour-compte ressentent les tourments, les meurtrissures, les humiliations, et ils présentent des atteintes psychiques qui dévastent les cerveaux les plus équilibrés et troubles les comportements les plus sains. Ils sont tiraillés dans leur dignité d’homme et de femmes, en percevant la terreur et l’horreur d’un quotidien glauque et figé dans l’irréel.

Nous sommes, deux mois plus tard, après une énième élection présidentielle, où, comme d’habitude, s’affrontèrent deux entités carriéristes, deux visages différents, deux professionnels de la mandature en CDI, mais où, hélas, rien ne change pour le vulgum pecus, pour la lie sociale. Pourtant, jamais la campagne fut davantage suivie, commentée, analysée. Jamais l’intérêt (record de participation et moindre abstention) ne suscita de passion, d’enthousiasme délirant. Un véritable déferlement de combats personnels et d’activités de soutien auprès des candidats. Bientôt la sentence des isoloirs apparut sur les écrans. Les lamentations se mêlèrent aux clameurs victorieuses. Les concerts de klaxons sourdaient en s’emplifiant dans les villes en liesse. Celui qui obtint les rênes de l’Hexagone se prononça dans l’effervescence, les promesses fusèrent de plus belle, tout cela sur fond de démagogie convenue et de théâtralisme lénifiant. Puis la vie poursuivit son cours, vers les législatives et, plus tard, vers les municipales. Là encore la duplicité, les promesses, les compromissions virent et verront le jour.

Comme d’ « hab... ».

Les bistrots retrouvèrent des âmes bafouées, meurtries, ou bien des laudateurs comblés. Les verres s’entrechoquèrent, les haleines sentirent l’anis, la bière ou le vin. Les gorges s’égosillèrent de jérémiades ou de satisfactions et, comme d’« hab... », la populace s’invectiva, se congratula dans l’étanchements de soifs jubilatoires ou vocifératrices. Comme d’ « hab... », pour eux, le socle existentiel demeura stratifié dans l’anomie, la rancœur, l’iniquité et la souffrance.

Holà ! tavernier, aux auges !

-  Strasbourg B.



Publié le 5 août 2007  par Balthazar


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Forum de l'article
  • La vie des prolos
    7 août 2007, par Delcuse
    Oui, heu, bon, le public de bistrot, c’est pas vraiment comme c’est dit là. C’est surtout un public de prolos raciste et plein de méchanceté contre les rmistes. J’en sais quelque chose pour avoir fréquenté les pilliers de comptoir quelques années. Le Dimanche, ça espère dans le tierçé, cette escroquerie institutionnalisée, et les soirs de semaine, ça vomi contre "la feignasse" de rmiste, pas contre les patrons. Et puis, l’alcool rend stupide, n’en déplaise à Debord. stupide et méchant ; pas intelligent. Le prolot aviné, ça vote pour l’ordre et la poigne ; ça ne fait pas la révolution. Bref, c’est le lieu de tous les ressentiments, pas celui des amitiés sincères. Tous les garçons de comptoir vous le dirons.
    • La vie des prolos
      13 août 2007, par yankee zoulou

      Vu le titre..

      Lu un peu l’article..

      Oups..Un commentaire annoncé.

      Je me dis en moi même : ca c’est pour Delcluse.

      Bien vu.. L’aveugle.

      Alors je dirais même plus.

      L’assommoir assomme. Avec ou sans Zola.

      Allez vive la vie. Putain, ca me reprend..

      yz..

  • La vie des prolos
    4 janvier 2017, par EricaPierce
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