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Clément
une nouvelle de Luc Eyraud

Catégorie littérature
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(JPEG) Deux Mai Dix Neuf Cent Cinquante Deux, une gare avec ses locomotives à vapeur qui bourrent le ciel de leurs crachats poussifs. Clément entre dans le premier compartiment sans se retourner, il pense à l’instant qu’il n’en reviendra peut-être pas mais il est trop tard pour faire machine arrière. Le départ est annoncé. Les voitures s’ébranlent dans un chambard de ferrailles et d’aciers grinçants, petit à petit la gare et ses bâtiments s’enfuient, la ville déroule aux regards blasés des voyageurs, des quartiers connus, des souvenirs d’enfance.

-  Il pense à sa mère, que va t-elle s’imaginer ? Il lui écrira de là -bas.

Clément baisse la vitre du wagon pour se pencher au dehors, sur le tracé imperturbable de la locomotive, dans la nuit, des traînées de charbons ardents s’échappent et dessinent des flèches vives le long de la voie.

En se penchant, il a reçu une braise dans l’œil.

Il tente d’apaiser la douleur en se passant de l’eau froide sous le robinet des toilettes. Revenu au compartiment, il allume une cigarette, sa mère ne comprendrait pas non plus qu’il se soit mis à fumer.

Arrivé à Toulon, quelques heures plus tard, Clément cherche son chemin dans des avenues bordées d’immeubles. Il y a pour tempérer l’atmosphère étouffante de la ville, des relents de Méditerranée, des suées d’exotisme qui s’infiltrent dans les narines. C’est un peu pour ça que les marins prennent le large, pour échapper à la cité étouffante laissant derrière leur sillage d’écume, le souvenir des cuisses accueillantes des femmes des bars à tapins.

Clément ces endroits-là ça lui rappelait un peu la rue de l’ange et l’impasse des Minimes, chez lui, à Clermont.

La « Danielle » qui se promenait toujours les seins à l’air, et se découvrait de plus en plus au fil du temps pour amadouer le client. Un après-midi, Clément et un copain de lycée avaient poussé jusqu’à, l’impasse ou elle pratiquait, se risquant envers elle à une question de principe sur le coût de l’entreprise. L’autre les voyant arriver avec leurs économies de tire- lire en cochon de faïence les avait renvoyé dare-dare se faire voir chez leurs tutrices respectives.

C’était une loyaliste la Danielle, malgré les apparences, pas une dépuceleuse d’enfants sages.

A Saigon, huit jours plus tard, le pavillon français claquait aux vents de la péninsule indochinoise.

Dans la cour de la caserne, des fusillés marins défilaient, tenues coloniales, chapeaux de brousse, les pièges pourris de la jungle n’étaient pas encore au rendez-vous. Dans un mois après les stages commandos, la plupart des hommes partiraient aux environs de Da-Nang pour chasser du Viet, sur la piste Hô-Chi-Minh dans les hameaux, les rizières.

Clément il y a trois jours avait écrit à sa mère pour lui dire qu’il s’était engagé volontaire ici, en Indochine, c’est tout, sans plus de détails.

Le village est désert, en apparence, les tirailleurs sénégalais sont passés devant comme d’habitude.

-  Le lieutenant est perplexe, il doit nettoyer la zone, un ordre d’en haut mais si y a personne, que faire ?

-  Où sont-ils donc les gniac ueh ?

Et puis, il lui arrive d’un coup l’idée du siècle :

-  On va mettre le feu aux bambous ça les fera sortir ces rats.

Exécution

Les paillotes en bambous des villages vietminh étaient creusées de caches souterraines où les habitants se faufilaient à l’approche du danger. L’odeur est pestilentielle.

-  Le bambou quand ça crame ça dégage des relents d’enfer et ça fume de la mort aux rats, dit en riant le Lieutenant à l’un de ces hommes.

Il en sort de partout à présent, ça crie dans les trous, des gosses tous nus, des femmes qui leur courent après, des nains tous jaunes habillés tout en noir. Les fusils mitrailleurs entrent en action, les sénégalais se marrent, le Lieutenant se laisse déborder :

Il a dit « Tirs de sommations », y a des sommations qui font mouche.

Des gosses qui tombent, qu’est ce qu’ils foutaient là, aussi, sur la trajectoire du viseur.

Ca gueule encore plus, les femmes deviennent hystériques, les français s’énervent après un rastaquouère qu’à l’air d’être le chef, on l’amène au Lieutenant qui avise, le Lieutenant était un homme de réflexion. On va chercher le traducteur attitré, c’est un Viêt blanc de Saigon, un pro-européen.

Sur la place les risottos sont rassemblés par les tirailleurs, le Lieutenant a eu une autre idée, génie du à son grade, il veut savoir où est le Vietminh, le traducteur fait passer, ça ne passe pas, le chef du village répond bien sûr qu’il ne sait rien, personne n’y croit même pas lui. On amène la cage à poules, on lui explique que s’il ne veut rien dire, il va y avoir du malheur, l’autre se met à genoux baragouine l’indochinois, en fait il ne sait rien, le Lieutenant lui non plus ne veut rien savoir. On enferme la femme du chef dans la cage, toute la nuit les tirailleurs sont passés sur elle, quarante cinq hommes.

Le lendemain l’autre n’a toujours pas parlé, de toute façon il ne sait rien ou si peu qu’à présent, ça n’a plus tellement d’importance.

La femme a hurlé jusqu’au cinquième après elle s’est évanouie, c’est terminé, on la laisse dans sa cage, on fait venir son mari, il tremble comme parking sonne.

Il tombe à genoux devant la cage.

On sort le morceau de chiffes complètement ruiné qu’on lui rend à présent de bon cœur, elle n’a plus de regard, elle est morte sans l’être, elle préférerait être morte. Le Lieutenant n’ira même pas leur tirer une balle dans la tête, on les laisse là avec cette merde à vivre, comme des rats, jusqu’au bout. L’opération est terminée, les sénégalais se sont vidés les couilles, les français auraient aimé en faire autant mais nul n’a bronché, personne ne s’est posé la question :

-Est-ce qu’on a le droit de faire ça ?

Bon, c’est pas tout, ça, demain je rappelle le Clément, comme je vous le dis, il va me retourner des dates, des vrais cette fois, pas de ces componctions de scénarios mélos-gommes. Ces temps-ci sa taulière larmoyante me dit qu’il sucre un tantinet les fraises mais la tête est encore là, le propos semble encore tenir le cap.. Il aura bien encore quelques pelotes d’allégories à débiter dans mon crachoir, Clément.

Des images tourmentées de la frontière cambodgienne, « des » qu’on ira pas chercher dans le film « Indochine » avec La Deneuve qu’on voudrait bien croire mais si peu !

Non je vous ramènerais du réel, du vécu de l’intérieur, du ressenti de l’occupant.

Le Clément j’irais pas lui dire que c’est du scabreux dont je vais éclore, non, je vais te l’encenser son Vietnam, sa guerre de héros, tellement qu’il m’en a rabattu les oreilles quand j’étais môme que j’avais l’impression d’être né là-bas.

C’est un pays qui m’a toujours fasciné, va comprendre, je n’y ai jamais mis les pieds, moi, dans ce décor. A la maison il y avait bien ce tableau magique avec le mont Fuji-Yama, en fond de toile et la poupée japonaise avec son ombrelle qui tournait, pour de vrai. L’ombrelle, je veux dire !

Mais pour le reste, l’Indochine y avait que lui pour en parler de la sorte. A croire que ça l’avait tourmenté pour le restant de ces jours, Clément. Pourtant, quand il me la dardait sa guerre à lui, c’était plutôt guimauve et pana fia.

C’était plutôt des roucoulements de paon devant la duchesse de Brandebourg mais les jours ou il avait un peu arrosé la devanture, là, c’était plus du tout la même chose, il la laissait faire sa mémoire, sans retenue, et la vérité explosait à la tête des mômes. Ils leur coulaient à ce moment là des envies de guéguerre, des cauchemars à Viet qu’ils les faisaient devenir, le père Clément, avec ses histoires d’embuscades, d’opés-villages, de ratissages et de Dien-Bien-Fu. Y était pas, lui, à Dien-Bien-Fu, mais quand on a été voir le film ensemble avec le père Clément j’ai bien senti que ça l’avait remué jusqu’à l’âme, jusqu’à la moelle.

Ensuite, pendant une heure il n’a pas bronché, et lui, le quartier-maître pour lui clore le clapet pendant une heure, fallait vraiment que l’émotion soit à son paroxysme de fin du monde.



Publié le 9 août 2007  par Luc M


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