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USA : Etats-Unis : ces enfants qu’on jette en prison pour toujours
Par Ed Pilkington

Catégorie société
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Toute une vie sans espoir

(JPEG)

Par Ed Pilkington

Aux Etats-Unis, il y a 2270 détenus condamnés à la prison à vie sans remise de peine possible alors qu’ils étaient mineurs au moment des faits. Ils mourront en prison. Ed Pilkington demande à cinq d’entre eux - de 21 ans à 70 ans - comment ils s’en sortent.

"On ferme !" hurle une gardienne de prison (...). Elle appuie sur un bouton et une grille de métal se referme. Je suis à l’intérieur maintenant. (...). Au parloir, se trouvent les familles des prisonniers (..) et les prisonniers eux-mêmes vêtus de leurs uniformes bleu foncé. (...).

Et là devant moi se tient une jeune femme qui lève les yeux vers moi, un sourire nerveux aux lèvres. Elle a les yeux bleus, des cheveux châtains et des taches de rousseur. Son matricule est inscrit dans le dos : 599905. Nicole Ann Dupure. Taille : poids : 70 kgs. date de naissance : 8 juillet 1986. Date de libération : perpétuité.

Avant sa condamnation, elle a passé 264 jours en préventive et ces jours-là ne pourront même pas lui être défalqués puisque personne ne peut savoir la date de sa mort.

Elle a été condamnée à passer sa vie entière à la prison Robert Scott, la principale prison pour femmes dans l’état du Michigan. Elle n’aura jamais la possibilité d’expliquer qu’elle regrette son geste ni de convaincre quiconque qu’elle a changé : il est bien spécifié qu’elle n’a pas droit à une libération conditionnelle.

Ann Dupure avait 17 ans au moment du crime pour lequel elle est condamnée.

Elle fait partie des 2270 mineurs des Etats-Unis à avoir été condamnés à vie sans possibilité de libération conditionnelle, la sanction pénale maximum juste après la peine de mort.

Ils avaient tous moins de 18 ans quand ils ont commis les crimes.

Six d’entre eux avaient 13 ans, et 50 avaient 14 ans, un âge où, aux Etats-Unis, ils sont légalement trop jeunes pour conduire, pour signer une décharge à l’hôpital, pour voter, pour quitter l’école, pour signer un contrat, pour boire de l’alcool dans un bar, pour faire partie d’un jury, pour s’engager dans l’armée, pour quitter le domicile familial. Et pourtant, ils ont été jugés comme des adultes dans un tribunal pour adultes et se sont vu refuser la possibilité d’une seconde chance.

Ann Dupure compte parmi les 307 détenus du Michigan dans le même cas qu’elle. C’est un des chiffres les plus élevés de tous les Etats-Unis, après la Pennsylvanie et la Louisiane.

Elle raconte sa journée en prison. Elle se lève à 4h du matin pour travailler dans les cuisines. Elle effectue 40 heures par semaine pour 18 cents de l’heure. Quand elle a demandé aux responsables de la prison l’autorisation de suivre un formation professionnelle, ils ont rejeté sa demande, disant que, dans la mesure où elle ne sortirait jamais de prison, cela ne servait à rien qu’elle suive un enseignement destiné à une réinsertion.

Ce n’est pas exactement ainsi qu’elle avait imaginé son avenir quand elle était adolescente, me dit-elle. A l’école, elle voulait faire des études de technicienne de laboratoire médical, spécialisée dans le traitement des malformations cardiaques. Son profil n’était pas du tout le profil typique d’un condamné à perpétuité. Pas de casier judiciaire, pas de problème d’alcool ni de drogue, de bons résultats scolaires. Après le lycée, elle comptait aller en faculté.

Une rencontre fortuite à l’âge de 17 ans a bouleversé le cours des choses. pour gagner de l’argent pour se payer son essence, elle travaillait pendant les vacances dans une épicerie près de chez elle dans le comté de St Clair, dans le Michigan. Il y avait un garçon de 19 ans William Blevins qui y travaillait aussi ; il était amusant et charismatique ; ils ont commencé à sortir ensemble. "Je ne voyais pas les signaux d’alarme. Ma mère oui. Elle m’a dit qu’il ne lui plaisait pas et qu’il ne fallait pas que je le fréquente parce qu’il me ferait plonger. Je ne l’ai pas écoutée. Je pensais, comme tous les adolescents, qu’elle ne voulait pas que j’aie un petit copain".

Quand Blevins a été mis à la porte par ses parents, Ann, qui était enceinte, a quitté sa famille pour aller vivre avec lui. "Je ne voulais pas qu’il reste seul", dit elle. Ils sont allés chercher une chambre dans un motel. Le 23 avril 2004, ils s’arrêtaient à Big Boy, un fast food qu’elle connaissait bien parce qu’il était à côté de l’appartement de Shirley Perry, la meilleure amie de sa grand-tante. Perry, qui avait 89 ans, gardait Ann quand elle était toute petite, Ann et Blevins étaient allés chez elle plusieurs fois, pour lui ramener des courses et lui rendre divers services.

C’est là que la version officielle diffère de celle de Dupure. Au tribunal, l’accusation a estimé que les adolescents avaient décidé ensemble de tuer Perry pour lui prendre son argent - 30 dollars qui serviraient pour payer le motel et deux milk-shakes à Big boy. Dupure aurait activement participé au meurtre en frappant la vielle femme sur la tête avec une casserole et en allant prendre le couteau de cuisine que Blevins avait utilisé pour la tuer. Ann Dupure affirme qu’elle n’était pas dans l’appartement du tout, mais qu’elle attendait dans le restaurant, faisant abstraction de ce qui se passait, Blevins y étant allé seul.

Ce qui est certain, c’est que c’est Blevins qui a assassiné la vieille femme, en lui donnant plusieurs coups de couteau et en l’étranglant. Durant l’interrogatoire de police, il l’a avoué, disant qu’il avait agi seul. Mais peu de temps avant de passer en jugement, il a changé sa déposition, déclarant que Dupure était dans l’appartement avec lui au moment du crime. En échange, l’accusation a convenu alors de l’inculper de meurtre sans préméditation seulement, ce qui lui éviterait la perpétuité. Au cours d’un contre-interrogatoire, il a admis devant le jury "je n’avais pas l’intention de lui faire porter le chapeau, mais je n’avais pas d’autre choix."

Blevins a été condamné à 50 ans de réclusion assortie d’une peine de sûreté de 20 ans, avec l’espoir d’obtenir une réduction de peine pour bonne conduite. Ann Dupure, elle, a été condamnée à la perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle, sans aucune preuve matérielle la reliant au meurtre et entièrement sur la foi de la déposition de Blevins. Ann Dupure vient d’avoir 21 ans mais on dirait qu’elle en a toujours 17. On lui a expliqué ce qu’était la perpétuité sans libération conditionnelle pour la première fois au moment où elle est entrée en prison :

"Tu ne retournes jamais chez toi".

Elle a passé la majeure partie de la première année en prison à pleurer, dit-elle. Le médecin de la prison lui avait prescrit du Prozac, mais elle a cessé d’en prendre, comme elle dit : "je suis déprimée parce que je suis ici, pas parce que je suis déprimée ". A la place, elle rencontre un psychologue une fois par mois. Parler avec un psychologue lui apporte du réconfort (elle ne peut pas confier des peurs et ses angoisses aux autres détenues, car cela serait pris pour de la faiblesse).

En prison, "il faut faire semblant d’être forte".

Le plus dur, c’est de refouler l’idée que je suis ici pour toujours. Cela ne dure qu’un temps. Après, on craque encore". On se prend comme une décharge. Quelqu’un dit : ’je suis contente de ne pas avoir pris perpète’ et ça me rend malade. Ou alors, vous vous faites une amie et elle est libérée et ça, ça fait mal, alors, vous cessez de vous rapprocher des gens.’

Elle a reçu récemment un questionnaire d’avocats qui réalisaient une étude sur les prisonniers mineurs condamnés à vie sans libération conditionnelle. Quand on lui a demandé ce qui était le plus difficile à surmonter : elle a répondu "essayer de ne pas ressentir la solitude."

Le Michigan est l’un des 41 états qui autorisent la réclusion à perpétuité pour les mineurs.

Les Etats-Unis font partie d’une infime minorité de pays (par ex la Somalie) qui ont refusé de signer la Convention des Nations Unies sur les Droits de l’Enfance qui interdit expressément cette pratique.

D’après Amnesty International et Human Rights Watch, seuls trois pays (Israël, l’Afrique du Sud et la Tanzanie) infligent cette peine et, ensemble, ils n’ont que 12 détenus condamnés à cette peine.

En théorie, il n’y a pas d’âge minimum pour être condamné à perpétuité pour meurtre avec préméditation. Au-dessus de l’âge de 14 ans, les prévenus peuvent être renvoyés directement devant le tribunal pour adultes.

Et là, même les juges n’ont aucune latitude. Si un enfant est condamné dans un tribunal pour adultes pour un crime grave donné (participer à un hold-up qui s’est terminé par un meurtre, par ex) il est automatiquement condamné à perpétuité sans libération conditionnelle possible, même si le juge estime que c’est inadapté.

C’est ce qui s’est passé pour Matthew Bentley. Matricule : 271014. Taille : 1m,53. Poids : 65 kgs. Date de naissance : 4 octobre 1982.

Bentley est entré par effraction dans une maison dans la commune de Colfax, Michigan, le 2 sept 1997, cherchant à voler une voiture et de l’argent liquide. Par malchance, il avait choisi une maison où le propriétaire était un passionné d’armes et possédait 25 pistolets et fusils. Bentley n’avait aucune expérience des armes à feu, mais, en les voyant dans le vestibule, il a attrapé deux pistolets en même temps qu’une bouteille de coca.

Betty Bardell, la maîtresse de la maison, l’a pris par surprise quand elle est entrée dans le vestibule en criant : "Mais qu’est-ce que vous foutez ici ? J’appelle la police !" Bentley a alors dirigé un des pistolets sur elle et a tiré. La balle l’a touchée à l’épaule gauche, et elle est tombée par terre, perdant beaucoup de sang. Il m’a raconté ce qui s’est passé ensuite : "Je me suis approché d’elle et je lui ai dit ’je suis désolé. Si je pouvais appeler la police pour vous’ ... J’ai un peu pleuré, puis je suis parti". Restée sur la moquette, elle est morte d’une hémorragie.

Bentley n’a rien d’un innocent. Il n’a jamais contesté ce qu’il a fait. Il a tout de suite su au moment où il a tiré qu’il avait fait quelque chose de terrible. "Si j’ai ressenti du remords ? J’ai regretté mon geste à la seconde même et je le regrette toujours".

Les seules circonstances atténuantes étaient son âge et son milieu familial. Quand il a tué Bardell, Matthew Bentley avait 14 ans. Son dossier contient des indications sur sa famille. Père : en prison pour agression sexuelle sur une parente. Mère : alcoolique ; paisible de prison pour recel. Demi-frère : en prison pour avoir violé un membre de la famille. Soeur K. : alcoolique ; Soeur T. : série d’arrestations pour violence domestique ; Demi-soeur C. : en hôpital psychiatrique. Les parents de Bentley, Terry et Debra, sont des multi-divorcés. Ils se sont mariés en 1975 et ont divorcé deux ans plus tard. Terry a ensuite épousé Grace, en 1978. Ils ont divorcé un an plus tard. Terry a épousé à nouveau Debra en 1980, et elle a donné naissance à Matthew en 1982. Ils ont divorcé une deuxième fois en 1989. Terry a épousé Grace une seconde fois en 1991, époque à laquelle il était déjà en prison comme délinquant sexuel. L’enfance de Matthew a été telle que vous pouvez l’imaginer en ces circonstances. Il avait des résultats scolaires épouvantables. Il était régulièrement exclu pour avoir manqué l’école et il avait souvent eu maille à partir avec la police.

Il a commencé à fumer de la drogue à l’âge de 10 ans. Il allait régulièrement dans des foyers pour enfants et à l’époque où il a tué Bardell, il était sous antidépresseurs et prenait de la Dexédrine qui traite l’hyperactivité.

Il n’a pas fallu plus d’une heure aux jurés pour le déclarer coupable en juillet 1998. Il avait alors 15 ans. Un des jurés a dit au journal local que "deux des dames âgées du jury ont fondu en larmes quand elles sont entrées dans la salle des jurés. Elles ont expliqué qu’elles avaient de la peine pour le jeune Bentley et qu’elles avaient des petits-enfants de son âge. La juge Richard Knoblock a prononcé la seule peine possible dans la législation du Michigan. Mais il a clairement exprimé sa pensée : "Je ne suis pas d’accord avec cette loi qui veut qu’il soit envoyé en prison pour le reste de son existence," a déclaré le juge. Il a certes commis un crime atroce et il méritait une peine très sévère. Simplement, je ne crois pas qu’il faille le mettre derrière les barreaux pour toujours".

Bentley a 24 ans aujourd’hui. Il dit qu’il a passé ces neuf dernières années d’abord à refuser d’admettre la réalité, puis à plonger dans un profond désespoir. Maintenant, il a, dans une certaine mesure, accepté son sort. Il a cessé de se battre en prison. Il a également réfléchi sur les raisons qui l’ont poussé à faire ce qu’il a fait à l’âge de 14 ans."J’étais un enfant qui voulait se comporter en homme. J’essayais d’accéder aux rôles qui manquaient chez moi. Je pensais que je m’en tirerais. Même cela c’était puéril."

Dans son dossier pénitentiaire, il y a un autre document, un poème qu’il a écrit sur sa peine de prison. En voici un extrait : "Chaque jour qui passe, Tu sais qu’il faut que tu meures Pour arriver au bout de ta peine. Soudain, tu es tout seul Et 50-60 ans c’est une éternité Seul dans un monde devenu froid"

Il n’y a que trois possibilités pour que les détenus mineurs incarcérés à vie puissent espérer revoir le monde extérieur.

Ils peuvent gagner en appel en prouvant qu’il y avait un vice de procédure (ils ne peuvent pas contester la peine elle-même).

Ils peuvent être graciés par le gouverneur de l’état (sauf que le gouverneur n’a jamais gracié aucun mineur condamné à perpétuité).

Ou bien l’assemblée de l’état pourrait voter une loi qui rende cette pratique illégale avec effet rétroactif.

Les juristes qui travaillent sur une majeure partie des 307 cas ont élaboré un projet de loi qui permettrait cela justement, et ils espèrent pouvoir le soumettre aux législateurs de l’état du Michigan cet automne.

Deborah LaBelle, avocate éminente qui présente ce projet de loi au nom de l’Union des Libertés en Amérique (American Liberties Union) dit qu’elle a actuellement bon espoir que cette loi soit votée. "Quand on envoie quelqu’un en prison, il s’agit, d’une part, de préserver la sécurité publique et, d’autre part, d’appliquer une peine. "On commence à réaliser qu’un mineur incarcéré devrait avoir la possibilité de démontrer devant un jury qu’il ne représente plus un risque pour la société. Et pour ce qui est de la peine, que quelqu’un passe plus d’années en prison que le temps qu’il a passé à l’extérieur quand il était enfant, cela devrait suffire, même pour les plus impitoyables"

LaBelle a pris soin d’impliquer dans le débat sur le projet de loi les victimes de crimes commis par des mineurs et leurs familles, et plusieurs familles de victimes ont, à titre personnel, apporté leur soutien. "Ils disent que ce qui s’est passé était atroce et que cela les a démolis, mais ils ne veulent pas avoir sur la conscience que le jeune criminel soit emprisonné jusqu’à la fin de sa vie."

Kevin Boyd. Matricule : 251328. Taille : 1m54. Poids : 85kgs. Date de naissance : 26 sept 1977.

Il avait seize ans quand, le 6 août 1994, il a aidé sa mère à assassiner son propre père. Comme Matthew Bentley, Boyd est issu d’un milieu défavorisé. Sa mère, Lynn, prenait des cachets et de la drogue ; son père, Kevin était alcoolique et le battait souvent.

Ses parents se sont séparés le lendemain de Noël quand Boyd avait onze ans et sa mère est partie vivre avec une autre femme.

Boyd a fréquenté 10 écoles différentes avant d’abandonner l’école définitivement à l’âge de 15 ans. Il était régulièrement sous traitement psychiatrique et été hospitalisé après une tentative de suicide. Le soir du meurtre, la mère de Boyd, sous l’effet de la drogue, l’a rejoint dans un Burger King et lui a demandé les clés de l’appartement de son père. Il lui a donné les clés. Le lendemain, Boyd s’est rendu dans l’appartement de son père et, en n’entendant pas de bruit à l’intérieur, il a dû forcer la porte pour entrer. Kevin senior était affalé dans son fauteuil. Il avait été assommé avec une batte de baseball et avait reçu 23 coups de couteau.

Boyd a subi un interrogatoire de police pendant 8 heures. Il leur a expliqué qu’il avait donné les clés et que c’était tout. C’est alors qu’une deuxième équipe de policiers est venue l’interroger. Ils ont arrêté le magnéto et n’ont cessé de répéter :

"la vérité te libèrera".

"Chaque fois que j’essayais de leur dire ce qui s’était passé, ils hurlaient pour me faire taire : "Non, ce n’est pas ce que tu as fait !". Cela peut paraître complètement aberrant, je sais, mais après des heures de ce traitement, j’ai pensé que si je leur disais ce qu’ils voulaient que je leur dise, ils me laisseraient sortir et que tout serait fini".

Il a avoué avoir donné les 23 coups de couteau, et a été condamné à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle.

Boyd a beaucoup réfléchi à ses actes et à leurs conséquences au cours de ces douze années passées en prison. Il écrit actuellement un récit sur son enfance, le meurtre et l’incarcération qui s’en est suivie. S’il dit qu’il n’a pas tué, il se considère entièrement responsable d’avoir donné les clés à sa mère et il pense que c’est normal qu’il ait été envoyé en prison pour de longues années. Je ne suis pas innocent. Je suis responsable de sa mort. J’aurais pu dire non à ma mère. J’aurais pu appeler mon père pour l’avertir. Faire quelque chose, au moins. Mais je ne l’ai pas fait, et j’en supporte les conséquences maintenant." Il dit qu’il a donné ce coup de fil à son père "un million de fois". "J’y pense tous les soirs avant de m’endormir".

Depuis six ans, sa conduite en prison est exemplaire et il mène une vie assez solitaire. Il a eu un animal avec lui : un oiseau blessé qu’il avait trouvé dans la cour, qu’il a soigné puis relâché. Cela fait dix ans qu’il n’a pas eu de visite, bien qu’il corresponde avec sa mère, qui purge sa peine de réclusion à perpétuité dans la même prison que Dupure.

Il trouve du réconfort en jouant de la guitare, en faisant du jogging dans la cour de promenade et en écrivant ses mémoires.

Dans un des chapitres, il demande pardon à son père. "Si je pouvais changer le cours des choses, je mourrais à ta place, juste pour entendre une dernière fois ton rire, rare mais contagieux. Papa, je suis désolé, profondément désolé. Cela vaut ce que cela vaut, mais je t’ai toujours aimé. Je vous ai toujours aimés tous les deux".

Donald Logan. Matricule : 132850. Taille : 1m,54. Poids : 68 kgs. Date de naissance : 23 juin 1954. Il a été jugé et condamné deux fois pour le meurtre de Thomas Eldridge, un jeune livreur de journaux qui fréquentait son école. Ils avaient 16 ans tous les deux.

Au premier procès, Logan, qui est noir, a été déclaré coupable par 12 jurés blancs. Ses avocats ont fait appel, disant que la composition du jury était préjudiciable à l’accusé, et il a été décidé de rejuger l’affaire. Au cours du second procès, il y avait 11 jurés blancs, dont deux faisaient partie d’organismes réservés aux Blancs. La douzième jurée était noire, mais au cours de l’audition, il s’est avéré qu’elle était la tante du témoin principal de l’accusation qui déposait contre Logan en échange d’une réduction de peine.

Le cas de Logan est l’illustration de deux statistiques importantes sur la réclusion à perpétuité des mineurs sans liberté conditionnelle.

Parmi les 307 détenus du Michigan condamnés à cette peine, 69% sont noirs, alors que l’ensemble de la population ne compte que 15% de Noirs. D’autre part, une étude réalisée par Human Rights Watch et Amnesty montre que plus d’un quart des mineurs incarcérés à vie sont condamnés pour "felony murder" - c’est-à-dire pour un crime grave au cours duquel quelqu’un est assassiné mais où le mineur n’a pas directement ou personnellement participé au meurtre.

L’acte d’accusation contre Logan consistait à ce qu’il avait désigné le livreur de journaux à un groupe d’amis de son frère aîné qui avaient volé Eldridge la semaine précédente et qui voulaient l’empêcher de témoigner contre eux. Logan était censé, d’après la justice, avoir fait le guet pendant que les deux membres du gang lui ont tiré dessus.

Il n’a jamais été question qu’il ait tiré lui-même, voire qu’il ait eu une arme à feu sur lui. "Je n’ai tué personne", dit Logan. Les gars m’ont demandé que je leur montre le livreur de journaux. Et c’est moi qui leur ai dit qui c’était. C’est tout ce que j’ai fait."

Au procès, un psychologue qui l’a examiné Logan a déclaré qu’à 17 ans, il avait le niveau de compréhension d’un gamin de douze ans.

L’enquête préliminaire l’a décrit comme "en situation d’échec dans tout ce qu’il a entrepris" et il a été déclaré "débile".

Sitôt après son arrestation, à l’âge de 16 ans, on l’a mis dans une cellule pour adulte où il a subi des violences physiques et des abus sexuels de la part des autres détenus.

"Ca, c’est un truc pour lequel je me battrai si je sors un jour : ne jamais incarcérer un adolescent avec des adultes. C’est comme un petit animal qui se fait dévorer à l’instant même où il s’approche", me dit-il.

Au début des années 90, Logan a appris tout seul à lire et à écrire et a découvert, à sa grande surprise, qu’il n’était, après tout, pas "débile" du tout. Il est également devenu témoin de Jéhovah et, grâce à la Bible, il a appris à vivre sereinement en prison. La dernière fois qu’il a eu un avertissement pour discipline, c’est en 1996.

"Je comprends maintenant que j’ai gâché ma vie. Mais j’ai également appris quelque chose au cours de ces longues années en prison : à devenir un homme, à respecter les gens, à ne pas prendre la vie à la légère."

Et pourtant, d’après les conditions de sa peine, il n’aura jamais la possibilité d’expliquer qu’il a changé devant le conseil qui décide des libérations conditionnelles. Son appel le plus récent (et le dernier) a eu lieu en octobre 2001. Ses avocats ont affirmé que le laisser encore en prison, c’était empiler les gens. Ils ont expliqué qu’il s’était avéré fiable, très religieux et métamorphosé. La décision finale figure dans son dossier : Appel rejeté.

-  Et alors, qu’est-ce que ça peut faire si perpétuité veut encore dire à vie ?

-  Qu’est-ce que ça peut faire si le projet de loi de cet automne tombe à l’eau ?

-  Qu’est-ce que ça peut faire si Donald Logan et tous les autres restent dans une cellule jusqu’à la mort ?

Je comptais interviewer un homme, aujourd’hui âgé de 70 ans, qui sait qu’il ne se retrouvera jamais à l’extérieur d’une prison.

Allen Smith. Matricule : 085017. Taille : 1m80. Poids : 80 kgs. Date de naisance : 6 décembre 1936.

Il m’a envoyé un mot me disant qu’il était d’accord pour me rencontrer mais me prévenait qu’il avait eu des problèmes de santé récemment et qu’il avait passé pas mal de temps à l’infirmerie de la prison. Il m’appellerait, disait-il, à l’étude de son avocat.

En attendant le coup de fil, j’ai lu son dossier.

Smith avait eu des rapports difficiles avec son beau-père, se retrouvait régulièrement dans des foyers, et était sujet, disait-on, à des accès de colère.

Il avait 16 ans quand, le 2 décembre 1953, il s’est rendu chez Robert and Celeste Holton, un couple âgé qu’il connaissait bien. Il a déclaré qu’il pensait seulement voler mais ça a mal tourné. Il a attrapé un fusil posé à coté du réfrigérateur. Et après cela, il a déclaré qu’il ne sait pas ce qui lui est passé par la tête, pourquoi il a vidé le chargeur sur eux et les a tués tous les deux. Il a été arrêté le jour même et incarcéré. L’avocat commis d’office lui a conseillé de plaider coupable. De cette façon, il sortirait au bout de 10 ans. "Ecoute-le, petit", lui a dit le sheriff. "Il te conseille bien ".

Smith a donc fait ce qu’on lui disait de faire et le 19 décembre, 17 jours à peine après le meurtre, il a été condamné à perpétuité sans possibilité de liberté conditionnelle.

Le juge a expliqué qu’il n’avait pas le choix. "C’est dur pour la cour, c’est dur pour toi et dur pour tout le monde, et trop dur pour les deux personnes qui sont mortes, mais le crime ne paie pas."

Smith a passé plusieurs années en isolement cellulaire et été condamné aux travaux forcés. Il écrit dans son dossier qu’aussitôt après le meurtre il avait été pris d’un profond sentiment de remords. "J’avais espéré qu’ils m’ôteraient la vie, et je n’arrivais pas à comprendre comment j’avais pu faire une telle chose à des gens si formidables, parce que c’était des gens formidables. Cela m’a longtemps obsédé.

Les renseignements dans le dossier sont sommaires, mais il est clair qu’il a subi d’autres périodes d’accès de colère et de désespoir, interrompus par des moments d’espoir et de bonheur.

Ce n’est qu’après quelques années de prison qu’il a réalisé qu’il allait passer sa vie entière derrière les barreaux.

En 1976, il a essayé de se construire une vie meilleure en prison et a épousé une visiteuse de prison. A l’époque, il avait espoir qu’on étudierait son cas pour la mise en liberté conditionnelle. Quand il a été clair que ses espoirs étaient vains, il a dit à la femme qu’il voulait divorcer, pour lui rendre sa liberté. Ils s’écrivent toujours.

Puis, en 1982, il s’est échappé de prison, et a été arrêté à nouveau quelques jours plus tard. Il a été condamné, inutilement, à 5 années de peine de prison supplémentaires. Il est, depuis peu, plus apaisé. Il a donné des cours sur la Bible et des cours d’alphabétisation. Il s’est également qualifié en droit, et, jusqu’à ce qu’il tombe malade, il servait de conseiller juridique aux jeunes prisonniers, les aidant à préparer leurs appels. Dans un texte écrit il y a quelques mois, il dit qu’il n’en a probablement plus pour longtemps à vivre. Il dit que la religion l’a beaucoup aidé :"Je sais que j’ai été pardonné".

J’ai passé la majeure partie de la journée à l’étude de son avocat, à attendre son coup de fil. Mais il n’est jamais venu.

Nicole Ann Dupure n’en est qu’au début du parcours et elle a encore à faire l’expérience du désespoir et de l’apaisement. Elle a commencé à réfléchir à ce qui lui est arrivé et pourquoi. "Je voulais grandir trop vite".

Sa mère et son père viennent la voir régulièrement. "Je fais des efforts pour ne pas montrer quand je suis mal. Surtout pour mon père. Il a 70 ans et il pense qu’il sera mort avant que je sorte". L’enfant qu’elle a eue avec Blevins a deux ans maintenant et a été adopté par la mère de Nicole. La petite fille est venue voir sa mère une seule fois, au mois d’avril. Nicole a été surprise parce qu’elle avait pensé que sa fille ne se souviendrait pas d’elle, mais celle-ci s’est jetée dans ses bras en criant : "Maman !"

Il est l’heure de partir et je pose les toutes dernières questions à Dupure. Si ce projet de loi est rejeté cet automne, si elle devait rester en prison jusqu’à la fin de sa vie, quel prix donnerait-elle à la vie ?

"Je vais rester positive, répond-elle. "Je ne vais pas essayer de me suicider ou autre. Je suis en prison, certes, mais c’est quand même la vie. Je suis juste dans un autre monde actuellement."

-  Et ses regrets ?

" Je regrette de n’avoir pas écouté ma mère. Elle rit quand je dis ça. Elle me dit : c’est un peu tard, non, Nic ?

Je me lève pour partir, et j’entre dans le sas où se trouvent les portes coulissantes en métal. La gardienne de prison s’avance à ma rencontre et crie,

"on ferme !".

-  Reportage d’Ed Pilkington "Life without hope"
Paru le 4 août 2007 dans le Guardian

Traduction :
source originale :
blog.emceebeulogue

Lu sur : Radio Air Libre



Publié le 10 août 2007  par torpedo


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