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Le tunnel de William Gass

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L’histoire :

William Frederick Kohler, le narrateur du Tunnel, est un historien reconnu qui vient d’achever la rédaction d’un énorme ouvrage intitulé Culpabilité et innocence dans l’Allemagne de Hitler. Mais, au moment d’en rédiger l’introduction, Kohler se met à écrire un tout autre texte, une tout autre histoire - la sienne.

Délaissant l’objectivité de son projet initial, Kohler raconte tour à tour son enfance malheureuse (un père sectaire et arthritique, une mère alcoolique), sa liaison avec Lou, sa passion pour la chanteuse Susu, ses vicissitudes d’enseignant, ses collègues... et le cauchemar conjugal qu’il vit avec son épouse Martha.

Craignant que cette dernière découvre ces pages intimes, Kohler les dissimule entre celles de son ouvrage historique.

Dans le même temps, il entreprend la construction d’un tunnel dans le sous-sol de sa maison.

Creuser et écrire se répondent alors, comme si Kohler pratiquait un trou dans le langage même, afin de lui arracher ses pires secrets.

À la fois méditation sur l’histoire et ceux qui l’écrivent, pastorale américaine et cauchemar non climatisé, Le Tunnel est une prodigieuse et terrifiante plongée dans la noirceur de l’humain, une tentative pour exposer au plein jour cette part maudite que Gass appelle « le fascisme du cœur ».

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PLEIN GASS !

Ancien prof de philo, William H. Gass a travaillé trente ans sur « Le Tunnel », l’un des romans les plus noirs jamais écrits sur la condition humaine. Il est enfin traduit en français.

Cest une somme qui ressemble à une soustraction. Prenez l’humain. Retranchez le superflu - l’humanité elle-même. Que reste-t-il ? Sept cents pages d’un délire violent, méchant, rancunier, vengeur, qui fit dire au critique du « Village Voice », lors de la sortie du « Tunnel » aux Etats-Unis, il y a dix ans : « Gass a écrit un livre qui s’immisce en nous et gémit comme une bête, un livre qui injecte directement au cerveau toute la terreur d’un siècle. » William Frederick Kohler est professeur d’histoire à l’université. Ancien consultant au procès de Nuremberg, il est sur le point d’achever sa thèse sur « les Allemands » : « Culpabilité et innocence dans l’Allemagne de Hitler ». Magistral mais explosif, l’ouvrage tend à déculpabiliser la culbabilité allemande, à « minusculiser » le Mal et à montrer « les bons côtés du Grand Méchant Boche ». L’introduction, qui doit marquer la fin du chantier, tourne cependant au délire, au cri de colère, au gémissement et à l’imploration. Kohler noircit des centaines de pages qu’il dissimule, craignant que sa femme Martha ne les découvre, entre les feuillets de sa thèse. C’est qu’il y règle des comptes : sur sa femme, sur les Etats-Unis, sur l’Allemagne, sur la Shoah et « l’élagage des juifs », sur la culture européenne, sur sa famille (« Mon père était un petit Führer ») et sur lui-même. Dans le même temps, le héros du livre entreprend de creuser un tunnel dans la cave de son immeuble, comme s’il cherchait à s’échapper de « sa petite vie carrée qu’il déteste » et qu’il dit être sa « prison ». Devenir « invisible » au monde : ainsi le narrateur s’enfonce-t-il dans la terre de ce livre, d’ores et déjà considéré comme un classique aux Etats-Unis, et qui dépeint avec une force exceptionnelle le cauchemar de la vie conjugale. Vous qui entrez dans « le Tunnel », abandonnez toute espérance...

Le Nouvel Observateur. - « Le Tunnel » est un roman sur la déception, le rejet de l’autre, la hantise de l’humanité : cette méfiance vous vient-elle de l’enfance ?

William H. Gass. - J’ai grandi pendant la Grande Dépression. Je suis né au milieu des Grandes Plaines, dans le Dakota du Nord, mais nous avons quitté cette région quand j’avais six semaines pour nous installer dans une ville industrielle de l’Ohio. Nous vivions au cœur de la Steel Belt, qui allait de Pittsburgh à Cleveland. Il y avait beaucoup de chômeurs, des grèves, des queues pour avoir du pain.

N. O. - Votre famille était à l’abri de la pauvreté ?

William H. Gass. - Oui, mon père avait une situation relativement privilégiée. Il était professeur de dessin industriel au lycée. Il avait un emploi stable payé par l’Etat. C’était aussi un ancien joueur de base-ball professionnel. Il souffrait d’arthrose, il n’a donc pu devenir l’athlète accompli qu’il aurait voulu être. Infirme, il souffrait constamment. Il ressemblait un peu à James Cagney. Je l’ai vu décliner. Il haïssait Roosevelt. Il l’appelait « Roosenfeld ». Il pensait sincèrement qu’il était juif. Il écoutait à la radio ses causeries au coin du feu, elles le mettaient en fureur. Tout ça m’a marqué, bien sûr. C’est sans doute la source de la consternation fondamentale que j’éprouve à l’endroit de l’humanité tout entière. Notre espèce me consterne.

N. O. - Aviez-vous déjà vous-même des idées politiques ?

William H. Gass. - Oui, des idées qui étaient à l’opposé des siennes. Sans doute pour le rendre fou. Mes parents prenaient leur revanche de la manière suivante : comme ils savaient que j’aimais lire, ils m’offraient un livre pour Noël. Mais ils choisissaient le premier qui se présentait, indifféremment. Une fois, ils m’ont offert un bouquin de chimie. « Tu aimes les livres ? En voici un. »

N. O. - Vous avez étudié la philosophie et vous avez même connu Wittgenstein...

William H. Gass. -A la fin de sa vie, alors qu’il était d’ailleurs en train de mourir du cancer, il lui arrivait de visiter le department de l’université Cornell où j’étais étudiant. C’était un dieu, à l’époque. J’en avais tant entendu à son sujet, avant de le voir, que j’en avais par-dessus la tête, de Wittgenstein ! Jusqu’au jour où j’ai vu l’homme, en vrai. C’est l’homme le plus impressionnant que j’aie jamais rencontré. De pouvoir le suivre dans ses pensées était une aventure exceptionnelle. Comme de regarder Picasso dessiner. Sa pensée était d’une telle pureté, une pensée sainte, pourrait-on dire.

N. O. - Cette influence de la pensée européenne se ressent, dans « le Tunnel ».

William H. Gass. -C’est vrai. J’étais aussi pénétré de literature allemande, russe. Bien que j’aie toujours, et ce dès l’enfance, préféré les Français. J’ai mis du temps à me défaire de cette sorte de snobisme. Je ne m’en suis d’ailleurs jamais complètement affranchi !

N. O. -Quels Français vous ont surtout influencé ?

William H. Gass. -Flaubert surtout. Les letters de Flaubert sur la literature. Je me souviens aussi que, lorsque je me suis mis à lire Stendhal, j’étais si électrisé que je pensais que l’action du livre avait lieu de nos jours. Un de mes livres préférés est la Correspondance d’André Gide et de Paul Claudel. J’admire immensément ces deux auteurs, même si Gide et Claudel étaient de vrais curés. Mais quel échange ! Celui que je place au-dessus de tout ? Paul Valéry. Je l’adore.

N. O. -Vous êtes aussi un bibliophile...

William H. Gass. -Bibliophile n’est pas le mot. J’amasse les livres. Je ne collectionne pas les premières éditions onéreuses. J’aime les livres de toutes sortes, même d’écrivains que je n’aime pas. Bien sûr, il m’est arrivé de trouver des livres assez rares, comme cette édition pirate d’« Ulysse » de Joyce, que j’ai dénichée à Shanghai. Ou un exemplaire de « Joseph en Egypte », signé par Thomas Mann.

N. O. -D’où l’image du tunnel ? Pour circuler, chez vous, au milieu des piles de livres ?

William H. Gass. -Ça ressemble assez à ça. J’ai une pièce consacrée à la littérature allemande, une à la littérature anglaise, une à la française, etc. Ma femme a une bibliothèque entière consacrée aux livres d’architecture. Ma cave est remplie de livres de philosophie, psychologie, linguistiques.

N. O. -Y a-t-il une pièce réservée à vos livres ?

William H. Gass. -J’ai une bibliothèque qui m’est consacrée. Mais je la partage avec le surplus de livres venus de la pièce consacrée à la littérature allemande. Je déborde, du côté germanique.

« Le Tunnel », par William H. Gass, traduit de l’anglais par Claro, Le Cherche Midi, 716 p., 26 euros. La version intégrale de cet entretien est en ligne sur le blog de Didier Jacob, « Rebuts de presse ».

Le Nouvel Observateur - Didier Jacob 1er-7 mars 2007

source : Cherche-Midi Editeur



Publié le 16 août 2007  par torpedo


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Forum de l'article
  • Le tunnel de William Gass
    19 septembre 2007, par Eva Almassy
    "Les textes sont semblables à l’âne de Sancho Pança, on court derrière eux en les lisant. L’histoire de cet âne n’est pas isolée, il y a le cheval arabe de Balzac qu’il oublie en chemin. William H. Gass (à propos, comment son livre Le Tunnel a-t-il été traduit deux fois en français, dans la forme - malaisément - par Claro et dans le fond - superficiellement - sous le titre des Bienveillantes ?), William Gass, expert en écriture romanesque, en style et en critique littéraire, explique que dans un roman « il faut qu’il y ait à la fois de la confusion, des oublis, des malentendus, des répétitions, des choses que l’on ne sait pas... » (entretien, revue Transfuge). Un roman, c’est-à-dire son roman et celui du premier romancier moderne, Cervantès."
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