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L’empire pharmaceutique (troisième partie)

Catégorie société
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La responsabilité de la mondialisation financière et marchande

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...Cette dérive par et pour l’argent n’est pas venue subitement et ne se maintient pas par elle-même. La mondialisation y est pour beaucoup après les tares de la nature humaine. Nous avons entendu la Fédération du Québec pour le planning des naissances dire que le premier objectif des compagnies c’est le profit et non la santé. Il est très intéressant, pour comprendre les effets réels du néolibéralisme sur notre vie actuelle, d’écouter ce qu’en disent les médecins suisses de l’association des Médecins contre la Mondialisation Néolibérale, des médecins tout ce qu’il y a de plus libéraux et non fonctionnaires, dans leur article du 23 décembre 2001 : « Le rôle d’un médecin n’est pas de soigner uniquement les patients rentables. » C’est simple à comprendre. L’auteur de l’article veut, ensuite, expliquer pourquoi ces médecins suisses sont contre la mondialisation néolibérale : « Qu’est-ce que la mondialisation néolibérale peut bien avoir à faire avec la médecine ? Etat des lieux : Pour rappel, la politique de la mondialisation néolibérale est basée sur : l’augmentation de la consommation ; la diminution des charges liées au personnel et de tout ce qui n’est pas rentable ; l’augmentation des profits par tous les moyens ; l’affaiblissement de l’état en lui faisant supporter les charges des secteurs déficitaires, et en privatisant les secteurs lucratifs. »

Cela étant posé, quels sont les effets de cette mondialisation : « Ses effets pervers sont l’accroissement des inégalités sociales et la perte de toute notion de solidarité, associés à un démantèlement des systèmes sociaux. Ces mêmes mécanismes se retrouvent dans tous les secteurs de la société. » Comme médecin, l’auteur de l’article devait faire le rapprochement avec la santé : « Chaque médecin a pu constater ces dernières années l’augmentation des consultations liées directement aux effets nocifs de la mondialisation sur la santé physique et mentale des gens dans les situations de licenciement, de chômage, de la retraite anticipée. » Par ailleurs, selon ces médecins suisses : « Le nombre de consultations liées aux méfaits du néolibéralisme représente un pourcentage non négligeable des consultations. Les maladies liées au travail représentent actuellement entre 15 à 30% des coûts globaux de la santé, et sont en augmentation. »

Ce n’est bien sûr pas tout : « Plus encore, les nouvelles organisations du travail, venues des USA, ont provoqué l’apparition de nouvelles pathologies au sein même des entreprises. Ainsi, le new-management, avec son climat d’insécurité, correspondant à une forme particulière de harcèlement psychologique est destiné à déstabiliser les employés, à leur faire perdre confiance en eux, afin qu’ils finissent en arrêt de maladie ce qui permet d’éviter des licenciements et des restructurations toujours mal vus. Il semble même qu’il existe des écoles de management où l’on apprend à harceler pour vider ! » Et le médecin d’ajouter : « Nous pourrions encore allonger la liste des méfaits du néolibéralisme sur le bonheur humain, si nous abordions les problèmes de la privatisation de l’enseignement, des ressources énergétiques, des moyens de communications et de la culture. »

L’article ne s’arrête pas là.

Pour mieux nous expliquer ce qui se passe en coulisses, les médecins suisses nous éclairent sur ce qui se trame contre la médecine en Suisse : « Comme pour les petits commerçants, paysans ou artisans, la mondialisation néolibérale tend à faire disparaître les médecins indépendants au profit de plus grosses entreprises (cliniques privées, centres d’urgences privés, etc..) souvent américaines, dirigées par des administrateurs non médecins, ayant décidé de rentabiliser au maximum le marché de la santé. »

Cela donne lieu à des dérives évidentes : « Sous leur impulsion, on s’est mis à parler des personnes ayant besoin d’être soignées comme des clients, et des soignants comme des prestataires de soins. Ce sont des termes juridico-économiques. Les mots choisis ne sont jamais anodins. »

En pratique, que se passe-t-il pour les médecins enrôlés dans ce type d’entreprises de santé : « Les médecins sont payés au pourcentage ou même déjà salariés. De ce fait, ils sont incités à augmenter leur prescription d’examens médicaux, sous peine de subir des pressions de baisse de salaire, voire de licenciement pour manque de rentabilité ! Ainsi par exemple, à Genève, certains orthopédistes sont convoqués régulièrement par l’administrateur de la clinique où ils travaillent et sont vertement tancés si leur nombre d’IRM et autres examens de pointe coûteux ont baissé... »

Autre conséquence d’une médecine répondant strictement à la doctrine néolibérale : « Le projet de la politique néolibérale d’augmenter les bénéfices des grosses entreprises par l’augmentation de la privatisation en médecine, inclus aussi le fait de se débarrasser des patients non rentables, et de les diriger, soit vers les services publiques, soit vers des systèmes de soins limités au plus bas. »

Typique de la dérive des mentalités : Le brevetage du vivant...

-  En fin de compte, la mondialisation, au niveau des labos pharmaceutiques, outre les bénéfices pharaoniques, se résume à quoi ?

Cela se résume à la dérive des brevets. C

’est ce qui a été trouvé de plus efficace pour assurer des revenus illimités, sur une très longue durée, quitte à tout écraser autour.

Mohamed Larbi Bouguerra, dans le Monde Diplomatique de mars 2001, dit, au sujet des brevets, mais aussi du marché : « Aujourd’hui, l’industrie pharmaceutique se déchire devant les tribunaux à propos de brevets, de licences, de parts de marché, et ne semble plus avoir qu’un objectif : faire des profits astronomiques. Un quotidien suisse ne titre-t-il pas sur le marché de la sclérose en plaques, qui pèse 1,4 milliard de dollars ? »

L’universitaire Mohamed Larbi Bouguerra poursuit ainsi : « La recherche du profit et de la compétitivité nécessaires pour pouvoir offrir aux actionnaires des taux de rentabilité de 20 %, 30 %, voire 40 % favorise certaines pratiques tombant sous le coup de la loi : entente sur les prix, formation de cartels et expérimentations hasardeuses dans le tiers-monde ou sur des populations marginalisées et précaires, toxicomanes, réfugiés, etc. »

La soif d’argent est telle dans ces milieux que l’universitaire écrit encore : « Restructurations et licenciements (Wellcome a renvoyé presque la totalité de ses 1 600 salariés lors de sa fusion avec Glaxo en 1995) et offres publiques d’achat souvent hostiles se multiplient dans un secteur qu’hypnotisent les perspectives de gains mirifiques promis tant par les découvertes dans le domaine de la génomique que par la globalisation du commerce. »

Et pourtant, nous sommes censés nous situer dans le domaine de la santé...

Cette politique, uniquement à visée financière, mène à ceci, selon Philippe Rivière, toujours dans le Monde Diplomatique, mais daté du 23 décembre 2002 : « Après les accords de Doha, en novembre 2000, la presse s’extasie : la mondialisation ? - ça marche ! Pourtant, depuis cette date, cinq millions de personnes ont contracté le virus du sida ; environ un million d’entre elles était des enfants de moins de 15 ans. »

Il faut dire qu’à Doha, un immense espoir était apparu pour les malades des pays pauvres. Les puissances très riches avaient accepté le principe de l’accès à des médicaments bien moins chers pour ces nations.

Alors, pourquoi tant de nouvelles victimes ?

Parce que les pays riches, Etats-Unis en tête, sont revenus en arrière, sous la pression des grandes multinationales pharmaceutiques, notamment américaines. En cause, donc, toujours la voracité des grands labos et encore au travers de l’obsession des brevets, comme le signale Philippe Rivière dans le même article : « La quasi-totalité des brevets pharmaceutiques est contrôlée par des firmes installées aux Etats-Unis, au Canada, dans l’Union européenne, en Suisse et au Japon. Ce sont aussi les principaux marchés pour les médicaments. Au final, le système fonctionne à merveille pour ces industries, qui d’année en année engrangent des profits gigantesques. Vertige impérial : la crainte qu’elles affichent est de voir apparaître, au Brésil et en Inde, de nouveaux industriels qui profiteraient de la situation pour gagner des marchés ! »

La situation est tellement grave, tellement bloquée par les Etats complices des grands labos, que Médecins sans frontières, cité par Philippe Rivière : « Estime qu’il est maintenant temps de rechercher des solutions en dehors de l’OMC. Pour MSF, les pays doivent désormais autoriser, de manière unilatérale, leurs fabricants de génériques à exporter vers les pays qui ont besoin de médicaments à bas prix et qui, bien souvent, ne disposent pas d’une industrie pharmaceutique locale. »

Médecins sans frontières est bien placé pour parler des maladies et des scandales liés à la politique de marketing des grandes multinationales pharmaceutiques. Denis Pingaud, directeur du développement de cette ONG, prix Nobel de la Paix, écrivait une lettre aux membres de l’association le 24 octobre 1999. Elle met en lumière ce que j’appelle les scandales. Denis Pingaud commence ainsi : « La très grande majorité de la population des pays pauvres est aujourd’hui privée d’un accès aux médicaments essentiels, autrement dit aux médicaments qui sauvent la vie. Il faut savoir, par exemple, que les maladies transmissibles connues, comme la tuberculose ou le sida, ou moins connues, comme la maladie du sommeil, tuent 17 millions de personnes par an dans le monde, dont la moitié dans les pays pauvres. »

Denis Pingaud désigne ensuite immédiatement à quels niveaux se trouve la responsabilité principale de ces morts : « Or, un très grand nombre de ces vies pourrait être sauvées si les possibilités d’accès aux traitement de ces maladies répondaient à une autre logique que la pure logique commerciale. » Le directeur du développement de MSF dénonce ensuite les dérives directement liées à la mondialisation néolibérale : « La recherche et le développement sur le traitement de maladies transmissibles spécifiques aux pays pauvres est quasiment abandonnée par les trusts pharmaceutiques, parce que ces médicaments ne sont pas rentables faute de demande solvable. » Ce qui signifie en clair que les malades trop pauvres pour payer les prix exorbitants des médicaments sont abandonnés à leur sort et que les labos, riches et puissants, ne se donnent même plus la peine de faire des recherches sur les maladies concernant uniquement ces pauvres. Et Denis Pingaud de situer l’ampleur des dégâts provoqués par cette politique : « 

Entre 1975 et 1997, sur plus de 1 200 nouveaux médicaments commercialisés dans le monde, 11 seulement visaient le traitement d’une maladie tropicale . »

Denis Pingaud montre ensuite toute la cruauté et l’absurdité d’un système qui vise uniquement à la rentabilité et au profit maximum : « En d’autres termes, la logique du marché conduit à dépenser, en recherche et développement, des milliards de dollars pour la Viagra et 0 centime pour mettre au point de nouveaux traitements contre le malaria qui tue 1 800 000 personnes par an ! »

Denis Pingaud donne un exemple précis de ce que cette politique produit en Afrique : « Peut-être avez-vous lu, dans la presse, le récit de Rebecca, cette gamine kenyane atteinte d’une tuberculose aiguë et soignée à l’hôpital de Homa Bay, par Arnaud, médecin sans frontières ; au bout de cinq jours de traitement, Rebecca a disparu de sa chambre ; sa grand-mère, parce qu’elle ne pouvait plus payer les 15 francs par jour que coûtait le traitement, était venue la chercher pour la ramener dans son village, la condamnant ainsi à une mort certaine. »

C’est cela, aussi, la mondialisation voulue par les puissances trop riches, Etats comme multinationales !

-  Et que faire, face à cela ?

Estimant, comme nous l’avons vu un peu plus tôt, qu’il est maintenant temps de rechercher des solutions en dehors de l’OMC, Denis Pingaud ajoute : « Nous savons bien que, ce faisant, nous touchons à la logique d’un système qui ne pourra changer que sous la pression de l’opinion publique internationale. Mais nous le faisons parce que nous ne pouvons pas nous résoudre à ce que la loi du marché, en matière pharmaceutique, continue à empêcher de sauver des millions de vies. »

Une situation criminelle en Afrique

Nous devons prendre conscience de ces dérives si nous ne voulons pas être complices d’un monde non seulement injuste, mais encore un monde invivable. Mohamed Larbi Bouguerra, dans le Monde Diplomatique de juin 1998, tout comme Médecins sans frontières, dénonce la situation tragique et même criminelle qui est faite à l’Afrique : « Il ne faut pas compter sur les géants de l’industrie pharmaceutique pour développer des vaccins ou des remèdes contre des maladies dont les victimes sont peu ou pas solvables. C’est le cas du paludisme, qui, malgré le million de morts qu’il occasionne chaque année, est délaissé par la recherche et les entreprises privées. » A propos du paludisme, l’universitaire ajoute pour que nous comprenions bien l’ampleur du drame qui se joue : « Dans le Sud, le paludisme (ou malaria) tue actuellement davantage qu’il y a trente ans. Il menace 40 % de la population mondiale, dans quelque 90 pays, et plus d’un million de personnes en meurent annuellement, surtout en Afrique. » L’Organisation de l’unité africaine, citée par l’universitaire, lance, elle aussi un cri d’alarme en disant : « La communauté internationale a la responsabilité de considérer le paludisme comme un défi majeur, tout comme la pandémie de sida. Le paludisme a effectivement provoqué autant de morts en un an que le sida en quinze. »

Il faudrait un effort particulièrement important pour lutter contre cette maladie et quelques autres qui ravagent les pays pauvres.

Hélas, comme le note la revue américaine Nature, citée par Mohamed Larbi Bouguerra : « La recherche dans le domaine des maladies tropicales a été la principale victime des fusions observées dans l’industrie pharmaceutique au cours des dix dernières années, les firmes tendant à concentrer leurs ressources sur des domaines restreints mais potentiellement plus profitables... » Un responsable de l’OMS ne cache pas sa déception et son découragement : « Nous sommes inquiets du fait que la plupart des compagnies sont seulement intéressées par les traitements destinés aux voyageurs occidentaux, c’est-à-dire des traitements coûteux destinés aux hommes d’affaires, voire aux militaires, qui séjournent pendant une courte période dans une zone d’endémie et qui disposent d’un pouvoir d’achat élevé, ce qui exclut les populations locales. »

Mohamed Larbi Bouguerra rapporte que, face à cette situation : « Le président William Clinton a pu s’étonner que l’industrie du médicament puisse dépenser 1 milliard de dollars en publicité et en lobbying plutôt que de consacrer cette somme à la recherche et au développement de nouveaux médicaments. »

Et le chercheur d’ajouter, en forme de conclusion : « On relèvera qu’en deux ans et demi cette industrie -une des plus immanquablement profitables au monde- a dépensé la bagatelle de 100 milliards de dollars juste pour se restructurer. »

à suivre

source : Altermonde le village



Publié le 19 août 2007  par Jean Dornac


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