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BATTISTI : LEVER LA CHAPE DES "ANNEES DE PLOMB (Entretien avec Isabelle Sommier datant de mai 2004)

Catégorie politique
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(JPEG) Par Olivier Bonnet, 23 Mars 2007

Isabelle Sommier est maître de conférence en Sciences Politiques à l’Université Paris I et directrice du Centre de Recherche Politique de la Sorbonne (CRPS). Jules Athouni l’a interviewée en 2004. Leur entretien propose, à l’heure où Cesare Battisti a été arrêté au Brésil, sous la menace d’une extradition en Italie, un retour historique indispensable à la mise en perspective de l’affaire.

-Qu’est-ce que les « années de plomb » ?

-  Stricto sensu, les années de plomb correspondent à la moitié des années 70 et qualifient le développement des groupes clandestins armés. Ces groupes violents plongent leurs racines dans 1968. Comme en France, il y a en Italie la conjonction d’une révolte étudiante qui commence en 1967, et d’une révolte ouvrière très radicale qui débute en 1969, et qui se développe avec des grèves considérables dans tout le triangle industriel que constituent Milan, Gênes et Turin, et notamment à la Fiat. Ces grèves sauvages expriment une très grande méfiance à l’égard des appareils syndicaux traditionnels. Elles sont souvent accompagnées d’actes illégaux voire violents comme par exemple des séquestrations de patrons. Ces populations venaient principalement de la campagne, du sud de l’Italie.

Leurs conditions de vie et de travail étaient très dures et ils étaient victimes de racisme : les italiens du Nord les appelait « les terreux ».

-Comment passe-t-on de grèves à un mouvement insurrectionnel ?

-  A partir de 1969, naissent des groupes d’extrême gauche issus d’une alliance entre les révoltes étudiantes et ouvrières. Parmi eux, Lotta Continua, Potere Operaio, et le CPM (Collettivo Politico Metropolitano), ancêtre des Brigades Rouges.

Entre 1970 et 1973, certains groupes vont renoncer, comme en France, à la lutte armée.

Ils vont s’auto-dissoudre ou s’orienter vers une formule plus électorale.

D’autres vont se radicaliser, comme les Brigades Rouges.

Le maintien d’une conflictualité sociale pendant dix ans favorise cette élévation des niveaux de violence. La question du passage à la violence s’est d’abord posée d’une façon défensive. Il s’agit de résister à la perspective d’un coup d’Etat, qui revient périodiquement à cette époque. Et plus encore, après l’attentat à la bombe du 12 décembre 1969 commis à Milan par l’extrême droite et qui a fait seize morts. La gauche avait considéré à raison que ces attentats avaient été rendus possible grâce à la complicité d’une partie de l’appareil d’Etat, à savoir les Démocrates Chrétiens au pouvoir depuis 1947. Ce n’est pas le gouvernement en tant que tel qui a commis ces attentats, bien sûr, mais une partie des services secrets policiers et surtout militaires, dans le cadre du plan Gladio (”glaive” en italien, Ndlr).

-  Le plan Gladio ?

C’est un plan de vaste ampleur mis en place dans les années 50 par la CIA, avec la complicité de l’OTAN.

Ce plan prévoyait de tout faire pour éviter une prise de pouvoir par les communistes qui étaient très puissants en Italie.

Certains militaires l’ont entendu comme la possibilité de fomenter et faciliter des attentats de l’extrême droite de façon à augmenter l’inquiétude dans le pays, et ce afin d’acclimater l’opinion au bien-fondé d’un coup d’Etat. C’est la stratégie de la tension. A partir de 1969, la question de la violence se pose, mais sur un mode défensif. Cette rhétorique de légitimation de la violence va évoluer sur un plan offensif, et donc insurrectionnel.

-A quel moment passe-t-on d’une attitude défensive à une attitude insurrectionnelle ?

-  A partir de 1973, le PC s’oriente vers la stratégie du compromis historique : le parti considère qu’il ne peut gouverner le pays seul, même s’il remportait les élections, et qu’il doit faire alliance avec la Démocratie Chrétienne. Pour l’extrême gauche, c’est la preuve de son abdication de toute volonté de changement total de la société. C’est une fermeture totale de débouchés sur les plans politique et pacifique.

-  La France n’a pas connu une telle situation. Pourquoi ?

En France, la gestion, souple, évite les morts, les condamnations très lourdes, etc. La politique italienne de maintien de l’ordre, extrêmement sévère et répressive, a favorisé la transformation de l’adversaire en ennemi à abattre. La différence du niveau de mortalité lors des répressions des mouvements sociaux entre la France et l’Italie est révélatrice. En France, entre 1947 et 1969, si l’on exclut la question algérienne (les ratonnades, qui ne relèvent pas du maintien de l’ordre dans les conflits du travail), on dénombre 12 manifestants grévistes tués. En Italie, on en compte au bas mot 90, et certains multiplient ce chiffre par deux. Jusqu’en 1977,

la police italienne tire quelque fois à balles réelles sur les manifestants ou les charge en camion, et en écrase certains.

Il faut remettre tout cela dans un certain contexte : le caractère récent de l’unité italienne, l’expérience du fascisme avec, sans doute aussi, une épuration incomplète dans les rangs des préfets, de la police et de la défense.

- Les actions provenant de l’extrême gauche se différenciaient-elles de celles commises par l’extrême droite ?

-  Oui. Dans cette stratégie de la violence, l’extrême droite commettait des attentats à la bombe non-ciblés, à l’aveugle dans des lieux publics faisant beaucoup plus de victimes. On lui impute aujourd’hui 83% des victimes de l’époque. A l’inverse, la stratégie de l’extrême gauche est ciblée : assassinats de responsables politiques, de juges, de policiers et même de journalistes.

- A-t-on maquillé des attentats d’extrême droite en attentats d’extrême gauche ?

Le premier, oui. Dans le premier attentat d’extrême droite, en 1969, la police va arrêter immédiatement un anarchiste. Lequel va curieusement mourir au cours de ses interrogatoires : il tombera d’une fenêtre. La gauche considère alors qu’il a été défenestré par le commissaire Luigi Calabresi. La police arrête ensuite un autre anarchiste qui sera, des années après, lavé de tout soupçon. Sur le plan historique, il est maintenant établi que ce premier attentat ainsi que les autres ont été commis par l’extrême droite et ont impliqué une partie des services secrets.

-En 1972, l’assassinat de Calabresi est-il une réponse aux violences policières ?

Cette affaire reste obscure. L’assassinat de Calabresi n’a jamais été revendiqué. Aujourd’hui, Sofri, un des leaders de Lotta Continua, est en prison sur le témoignage de repentis. C’était un assassinat très médiatisé car le commissaire Calabresi avait été accusé par toute la gauche d’avoir défenestré le jeune anarchiste. Dans toutes les manifestations d’extrême gauche, on en appelait à son lynchage.

-Quelles ont été les réactions du pouvoir en place ?

A partir de 1975, et plus encore après l’assassinat du leader de la Démocratie Chrétienne, Aldo Moro, l’Italie a adopté une législation d’exception qui n’est pas totalement abolie aujourd’hui. Elle s’est traduite à la fois par une restriction des libertés publiques, comme toute législation d’urgence, et par l’invention de nouvelles incriminations du type « concours moral à l’assassinat ». Il y a également la mise en place du système des repentis. C’est l’une des raisons de la mobilisation en cours pour Cesare Battisti.

L’argument est qu’il n’a pas eu de procès équitables, puisqu’il a été condamné sur les témoignages de repentis non recoupés par les faits.

Il est ainsi accusé de deux meurtres, commis le même jour et à la même heure, à Venise et à Milan...

- Est-ce au nom de cette législation d’exception qu’est née la doctrine Mitterrand en 1985 ?

-  Mitterrand fait dire aux militants italiens exilés qu’ils peuvent trouver refuge en France à condition qu’ils aient rompu avec le mouvement.

L’une des raisons invoquées par le président français était les manquements graves de l’Italie aux droits de l’Homme que constituent cette législation d’exception et les traitements inhumains de prisonniers.

Il y a deux autres raisons : un pari stratégique qui est de considérer qu’il vaut mieux offrir à ces personnes la possibilité de se construire une nouvelle vie. De ce point de vue là, c’est plutôt réussi puisque aucun n’a alimenté la gazette : ils travaillent, ont des vies de famille et des enfants français. La dernière raison, celle qui pose le plus de problème aux autorités italiennes, est qu’à travers cette décision, Mitterrand offrait en quelque sorte une lecture politique de ces années.

En refusant l’extradition, il considérait implicitement qu’il s’agissait d’infraction politique et non pas terroriste.

-Est-il pertinent de parler des « années de plomb » comme d’un mouvement terroriste comme on l’entend depuis le 11 septembre ?

-  Il y a tout un débat sur la catégorie “terrorisme”. En sciences sociales, on compte entre 100 et 200 définitions du terme. Ce terme est stigmatisant et a été forgé pour déqualifier des violences politiques. Je considère, comme la majorité des « experts », que c’est une catégorie qu’il faut réserver aux violences indiscriminées, aux stratégies d’attentats aveugles frappant la population civile. C’est la « nouveauté » du registre de la violence au XXème siècle : la violence de masse contre des innocents. De ce point de vue, je réserverai le terme de terrorisme aux attentats d’extrême droite, et non d’extrême gauche, qui sont des attentats ciblés. Ce qui n’induit pas du tout un jugement moral sur l’assassinat politique.

-Comment se fait-il que le gouvernement italien persiste à considérer l’extrême gauche comme principal responsable de ces « années de plomb » ?

-  Il y a en Italie, autour de cette période, un véritable tabou, une volonté de ne pas se pencher sur ces années. La lecture faite majoritairement est que toute la responsabilité incombe à quelques individus d’extrême gauche. Tout juste reconnaît-on quelques attentats d’extrême droite... Ce serait aussi, pour certains, reconnaître le caractère politique du conflit, ce dont il n’est pas question.

Pour qu’il y ait amnistie, il faudrait qu’il y ait une réflexion, voire un débat, qui reviendrait sur ces années, ce que le gouvernement ne veut pas.

L’amnistie serait le symbole que cette période est révolue. Un avis que ne partage pas une grande partie de la classe politique italienne, y compris au sein du gouvernement. Rappelons quand même que certains d’entre eux viennent de l’extrême droite, de la Ligue du Nord ou de la loge P2 (sous Berlusconi, Ndlr). Cette dernière est une loge maçonnique qui a trempé dans ces dérives des « années de plomb », avec des liens avec la Mafia et l’extrême droite.

-  Propos recueillis en mai 2004 par Jules Athouni.

-  Isabelle sommier est l’auteure d’une thèse de Sciences Politiques à Paris I sur la question de la violence ouvrière dans les années 1968, en France et en Italie, partiellement publiée aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre La violence politique et son deuil, après 68 en France et en Italie.

-  Pour en savoir plus :
L’attentat de la gare de Bologne.

-  Source :
lemondecitoyen.com

-Lu sur : Via Libre



Publié le 24 août 2007  par torpedo


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Forum de l'article
  • BATTISTI : LEVER LA CHAPE DES "ANNEES DE PLOMB (Entretien avec Isabelle Sommier datant de mai 2004)
    29 janvier 2016, par Sara
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