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Faut-il croire les mimes sur parole ?
critique littéraire de Séverine Capeille

Catégorie édition
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N’allez surtout pas chercher de réponse à la question que pose Céline Robinet dans le titre de son recueil de nouvelles. Il n’y en a pas. N’allez pas croire non plus que ce livre va vous exposer une histoire du mime. Ce n’est pas le cas. Autant être prévenu : l’auteure va vous surprendre de la première à la dernière page.

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De titres énigmatiques énoncés comme des faits incontestables (« Le vent, même léger, fait circuler les nuages. La pelouse, elle, reste » ; « Le bois ne peut regarder la cendre », « Le train file, le brouillard ne l’arrêtera pas ») en titres reprenant des expressions populaires (« Si les poules avaient des dents », « Comme un poisson dans l’eau », « Reprendre, c’est voler »), les nouvelles de Céline Robinet entraînent le lecteur dans des univers où la simplicité n’est qu’apparente, où la vérité n’est jamais où l’on croit.

Et « d’ailleurs j’sais pas c’qu’on croit », pourrait-on s’écrier avec ce personnage qui fête ses trente ans de mariage dans ce texte central qu’est « Faut-il croire les mimes sur parole ? ». Central, en raison de sa position dans le livre, mais surtout par les thèmes qui y sont évoqués : la vie de famille, l’homosexualité féminine et l’immigration clandestine. De la même façon que la petite fille, le papa et la maman prennent la parole à tour de rôle dans « Si les poules avaient des dents » et dévoilent à quel point l’amour n’est parfois pas suffisant pour se comprendre, trois personnages différents à bord d’un avion nous livrent leurs réflexions. Tandis que l’un se répand en lieux communs (« Sinon, j’parie qu’y va y avoir beaucoup d’Noirs au Sénégal, zut, parce que mi ch’ais pas les reconnaître les Noirs, par exemple j’vois pas l’différence entre Stevie Wonder et Whoopi Goldberg. Est-ce que c’est pareil pour eux ? J’veux dire est-ce que les Noirs y voient Josiane pis y croient qu’c’est moi ? »), et que l’autre se plaît à déjouer les clichés (« En tous cas, j’aime bien être lesbienne. C’est pratique. Avec si peu d’exemples de couples homosexuels autour de soi, on n’est pas découragé d’avance. On peut penser que ce serait magnifique. Parce que quand je vois mes amis hétéros, quand même, c’est à vous écoeurer de l’amour. Et je ne dis pas ça par gentillesse. Mais moi, à leur place, à l’adolescence, en comprenant que j’étais hétérosexuelle, je me serais écriée la main au front « Mon Dieu pourquoi moi ! ») ; le dernier meurt.

Leur point commun ? Ils sont là par amour.

Le mari veut faire plaisir à sa femme et à leur fille qui a offert le voyage, la jeune fille veut rejoindre Tsimi dont elle est tombée amoureuse, et le Sénégalais veut « juste rejoindre [sa] mère » en Europe.

Un crescendo dans une descente aux enfers qui culmine avec ce dernier personnage.

L’humour, la dérision, l’ironie, constants sous la plume de l’auteure, sont au service d’effroyables constats sur notre monde contemporain. « A l’époque, on nous ligotait pour nous traîner en Europe ou en Amérique, maintenant on nous attache pour nous renvoyer chez nous. » remarque l’immigré clandestin.

L’écriture de Céline Robinet, « mime » de rien, est empreinte de gravité. Les sourires affichés à la lecture de situations grotesques (« Quand on pense que dans certains pays le suicide est illégal. Mais ça va, les contrevenants sont la plupart du temps condamnés à la peine de mort. »), s’estompent bien vite face au rappel de très récentes idées : Certains pensent qu’être suicidaire, c’est dans les gênes. On est biologiquement programmé pour l’autodestruction, l’éducation ou la société n’y peuvent rien, le rachat ou la miséricorde divine non plus. » (Extrait de « Le vent, même léger, fait circuler les nuages. La pelouse, elle, reste »).

Le lecteur, qu’il soit embarqué dans un avion ou dans un train, n’a qu’à bien se tenir pour échapper aux répercussions de la politique sur le quotidien : « Il l’a bien dit Le Président, c’est pas normal que la France soit le seul pays où l’on considère ça mal d’arrêter quelqu’un parce qu’il n’a pas de billet, peuchère, si les contrôleurs sont là, c’est pour faire régner un minimum d’ordre, sinon qui va le faire, c’est bien simple, si on excuse la délinquance aujourd’hui, il faut s’attendre à la barbarie demain ! » (Extrait de « Le train file, le brouillard ne l’arrêtera pas »)

Les quêtes d’amour et les désillusions, la peur de l’Autre et la solitude de chacun sont autant de thèmes que Céline Robinet envisage avec talent.

Les femmes sont très largement représentées, parfois victimes des hommes (Vie d’ange ; Mes dents, bleues de froid) ou de la société (Reprendre, c’est voler). Mais qu’il s’agisse d’une enfant (De beaux draps), d’une adolescente (Dragon ball X), d’une femme enceinte (Le train file, le brouillard ne l’arrêtera pas), d’une prostituée (Une perle dans la soupe), de lesbiennes (Sans attendre le bonheur, Protect me from what i want, Faut-il croire les mimes sur parole ?) ou de femmes mariées (Si les poules avaient des dents, Le bois ne peut regarder la cendre), l’auteure parvient à se glisser avec une remarquable justesse dans la peau de chacun de ses personnages. Et ses nouvelles se distinguent par de très étonnantes chutes à la fin...

-  Née en février 1977 près de Valenciennes, traductrice diplômée de l’allemand et de l’espagnol, elle slame, écrit et joue des sketches comiques. Céline Robinet vit en Allemagne où elle est chroniqueuse et responsable des pages cultures à La Gazette de Berlin.

Faut-il croire les mimes sur parole ? Parution le 13 septembre 2007 Edition Au Diable Vauvert 252 pages - 17.50 euros ISBN : 978-2-84626-127-2

-  source : sistoeurs.net



Publié le 30 août 2007  par Séverine Capeille


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Forum de l'article
  • Faut-il croire les mimes sur parole ?
    critique littéraire de Séverine Capeille
    25 août 2008, par Delcuse
    Les femmes ne sont pas victimes des hommes. Ca n’a aucun sens de dire que les femmes sont victimes des hommes. Ce qui a sens, en revanche, c’est de dire que les prolétaires, hommes comme femmes prolétarisés, sont victimes d’un monde. dire que les femmes sont victimes des hommes, laisse entendre que moi, qui suis homme, suis bourreau. A parler ainsi, il n’est pas étonnant qu’il y ait tant d’hommes et de femmes qui sont seuls, dans une solitude douloureuse, et dans une méfiance qui frise le rejet.
  • Faut-il croire les mimes sur parole ?
    critique littéraire de Séverine Capeille
    5 octobre 2016, par isamsamantha
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