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La combinaison

Catégorie littérature
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(JPEG) J’ai enfilé la combinaison et les ennuis ont commencé . D’abord les mains. Puis les jambes. Puis les yeux . Je suis resté un long moment sur place sans bouger . Et puis , il a bien fallu déplacer mon gros organisme ... Quelle idée stupide ! J’ai essayé d’attraper le haut du buffet .

-  Yeeeeeessss !

A peine redressé, je ressens besoin d’une pause. Pour souffler ...J’ai tourné la tête dans la direction de la cuisine . Lentement, lentement . Par peur de la fatigue plus que pour échapper à la douleur Sentir mes mains. Impossible. Des picotements... des picotements. Impossible de bouger la moindre phalange... Comme si on avait glissé mes doigts dans des gants remplis de sable .

Après la mise en place je suis bien resté deux heures à essayer de comprendre ce qui se passait. Je ne percevais plus aucun des bruits habituels. La chaleur était terrible...la lumière ...falsifiée comme lors d’une nuit américaine. J’ai dû mal à m’orienter dans cette pénombre...certains objets fluorescents peuvent me servir de guide mais ils éclairent mon chemin de croix d’une trop faible lueur jaunâtre pour me permettre d’avancer en sécurité.

J’ai relevé la tête et j’ai senti une douleur aiguë dans les cervicales.

Un torticolis provoqué sans doute par le poids de ma « cote de maille ». A côté de ce que j’ai sur le dos , un scaphandre me serait plus léger qu’une tunique .

Curieux exercice spirituel ai-je pensé. Qui fait appel au corps. J’ai soif. On m’avait prévenu que l’expérience était traumatisante mais le manque d’eau est une épreuve. J’en ai voulu à mes parents. C’est à cause d’eux si je suis dans cet état . Ils ne le savent pas .Ils n’en ont même pas idée. Ils n’ont pas prémédité l’affaire, les pauvres gens. Mais c’est à cause d’eux. Je le pense depuis que j’ai commencé à ressasser. Depuis le début de l’expérience. La culpabilité sans doute. Je les ai maudits.

Oui , vous êtes responsables, maudits infirmes.

Assis dans le salon , après des heures d’attente hébété, je finis par prendre la décision d’aller boire un verre d’eau dans la cuisine. Une expédition.

Mon angle de vision a été sciemment abrégé et j’ai pris l’habitude de faire des estimations « flash ».

Y arriverais-je en attrapant le haut de l’armoire ou en laissant glisser ma main le long du buffet ?. D’un coup d’œil, je repère un parcours possible...

L’important est d’éviter toute chute. Se relever me serait aussi impossible qu’à un cloporte retourné de se remettre sur ses pattes. J’ai déjà eu beaucoup de chance à ma première gamelle. Ne pas recommencer surtout. Le problème quand on est lancé c’est qu’on ne peut pas s’arrêter. Il faut continuer jusqu’au bout. On a pas le choix. On a un timing.

Une obligation de résultat...

Je me parle à moi-même et à haute voix, je tente de faire un peu d’humour pour me donner du courage mais sourire est impossible. C’est douloureux. Térébrant...

J’ai l’impression d’être un candidat au parcours du combattant qu’on aurait lesté avant de le lancer sur une épreuve semée d’entraves ...Un combattant sans la moindre expérience du monde des décatis. La nature de l’examen est plus modeste toutefois . Ouvrir un emballage, boire un verre d’eau , passer de la chambre au salon...mais l’ivresse est la même . Une torture psychologique dont on n’imagine pas les effets.

Le hic c’est qu’il y a un spectateur à cette torture.

Emma, ma femme est assise là, au milieu de la pièce...Elle m’observe. Elle n’en perd pas une miette et jauge la moindre de mes tentatives avortées. C’est dur. Au début je pensais que sa présence serait réconfortante. Pas du tout. Emma a un air amusé. Tantôt, elle a réprimé un sourire. Cela me gêne horriblement et me met dans une colère noire que je dois réfréner sur le champ. Je ne peux me le permettre. Emma est une femme jeune .

Elle peut tout de même se contenir.

Si jamais je m’effondre, je serais obligé de ramper à ses pieds. C’est très humiliant. Comme dans une scène de roman russe. Si je m’effondre...je ne l’entendrais peut-être même pas crier. Ou à peine...De l’endroit où je me trouve ses paroles me parviennent comme un indéchiffrable galimatias.

Pourquoi diable ai-je voulu tenter cette expérience ? Tenter le diable , je ne vois que cela.

Attention ... ne pas sourire de dépit...toute crispation entraîne un surcroît de fatigue et je n’ai pas besoin de ça. Je l’ai voulu , je l’ai eu. J’en tirerais les conséquences plus tard.. Personne ne me l’a imposé après tout . J’ai pris l’initiative tout seul. Comme un grand ! J’ai toujours eu un sens de la compassion, de l’empathie. Foutue éducation catholique. Cela laisse des traces même quand on s’en croit affranchi. Bon.

Je suis bien à présent.

Faire une pause à nouveau. Se taire un peu. Se concentrer. Effectuer un à un les gestes décisifs. Méthodique. Efficace. Eviter de trop souffrir.

Se taire, nom de dieu !

Il existe bien des manières de ne pas entendre le monde. Il ne suffit pas de se mettre des boules Quiés ou un casque.

Au début, j’ai essayé de parler à Emma. Elle a perçu ma tentative et j’ai vu ses lèvres s’animer. Elle a dû comprendre que je ne percevais rien alors s’est mise à articuler très lentement, comme si, moi aussi, je pouvais lire sur ses lèvres. Mais je les voyais à peine...comme dans un brouillard. Elles s’étiraient et revenaient caoutchouteuses,comme au ralenti. Je lui suis gré de sa bonne volonté mais je suis incapable de lui manifester quoi que ce soit.

Un geste de la main ?

Un clignement d’œil pour tenter de la réconforter ?

Ma lenteur nourrit tous les contresens. Rien n’est plus incompréhensible qu’un geste à contretemps. Imaginez Harpo Marx attrapant la jambe d’un de ses interlocuteurs au moment le plus dramatique d’une situation et vous m’aurez compris.

Rester calme et décider de ne plus bouger.

Peu à peu je perds la notion du temps qui passe.

Désormais je renonce aux conversations et me défie des bruits familiers même quand ils me redeviennent audibles. Ils ne me sont d’aucun secours. La disparition de certaines fréquences quand d’autres tantôt se stabilisent tantôt s’atténuent, me soumet à un affût constant du monde extérieur. Je multiplie les confusions sur la source inconnue des sons. La hiérarchisation manquante fait de moi comme un animal incapable de discerner entre les priorités sonores du moment. Si je tente de parler à mon tour je m’aperçois assez vite que répéter ne sert pas à pas grand-chose. Comme si le logiciel totalement aléatoire qui gère ma parole en me rendant aphasique, me soumettait de plus, aux caprices de la volonté d’un dément. Dans mon langage par exemple quand je demande quelque chose à Emma ...si je lui demande par exemple, « donne-moi de l’eau » le son qui sort de ma bouche dit quelque chose de très différent... comme si les termes utilisés étaient impropres...« Passe-moi le sel pour il fait beau aujourd’hui » ou « Je vais m’excuser » pour « Je vais crever » ... La sensation est très désagréable...Comme si l’on avait inversé les définitions lexicales d’un dictionnaire. J’entends cela sans pouvoir rien faire, avec de surcroît l’air stupide d’un étranger qui se réjouit des clichés qu’il ânonne .

Pute borgne...

Je soupire de dépit. Je regarde le visage d’Emma qui s’estompe , ses lèvres qui s’animent sans produire un son ....

Je ne peux m’empêcher de penser que les concepteurs de ma torture ont tout pensé dans les moindres compartiments. Doués, les bougres !

Sitôt sorti de ce mauvais pas je les féliciterais, assurément ! Quelle ingéniosité ! Des experts vraiment, des génies même pour vous donner à ce point un avant-goût du dépérissement...

Trêve de bavardages, restons concentré.

On a placé sur mon poitrail -en tout cas, à ce que je peux estimer « à hauteur de poitrail »- un bouton, suffisamment rouge pour que je le perçoive tel et suffisamment rond, dur et en plastique pour que je le perçoive comme une sorte de bouton. Je l’ai manipulé longtemps pour en être à peu prés certain. Ce « bouton » fonctionne comme une alerte quand on arrive à le presser plus d’une dizaine de secondes. Il fournit une bouffée d’oxygène ou autre gaz stimulant, une grande bouffée d’air frais en tout cas qui recycle l’air vicié. S’il m’arrive de tomber et de rester à gesticuler, penser d’abord avant toute tentative de retournement à appuyer sur ce bouton rouge.

De l’air !

* Je décide de reprendre mon modeste mais périlleux trajet jusqu’à la cuisine. Emma feint de ne pas me regarder sans doute pour que je sois attentif à ce que je fais, mais je sens sa présence angoissée. Ma première chute l’a dissuadé (tant elle fut violente) de plaisanter ou de faire des grimaces. Quand j’ai glissé dans l’escalier une goutte de sang a perlé sur mon front puis a coulé en diagonale sur mon visage. Une façon de m’envoyer de l’eau minérale à travers le casque (quelle erreur !) avais-je pensé, avant de reconnaître le goût du sang.

Les concepteurs ne plaisantent pas . Il faut que je me débrouille seul le temps que durera l’expérience.

Grâce à des prothèses limitant les flexions (à ne pas confondre avec des poids ou des ressorts qui ralentissent mais permettent une flexion complète), mes articulations sont devenues en 5 minutes ce que la nature met normalement 20 ans à abîmer et m’ont fait entrer de plain pied( si je puis dire !) dans ce que les professionnels qui m’entourent appellent la séniorité. Je sais que quelque part à proximité, ils sont là. Une douzaine d’hommes en blouse. Je sais qu’ils assistent à mon calvaire mais je ne les vois pas. Au début de l’essai, quand mes yeux arrivaient encore à s’adapter aux contrastes et surfaient sans peine d’une lumière forte à une lumière plus faible sans brûlure, je les ai entraperçus, grimpés sur les grues métalliques qui encadrent l’opération.

Puis tout s’est assombri. J’ai baissé la tête et j’ai compris que la simulation de cataracte avait commencé.

Les lignes devenaient sinueuses. Des taches apparaissaient au milieu de mon champ visuel.

Au bout de quelques secondes, je fixais sans succès de le discerner le carrelage qui était à mes pieds Je ne voyais pas le visage d’Emma mais seulement le fond qui l’entourait. Un fond brun-jaune, terne effet caractéristique du vieillissement du cristallin, qui s’épaissit et s’opacifie.

-  Vous allez voir le monde comme à travers une vitre embuée m’avait prévenu le chercheur qui avait conçu le dispositif. Mais les dégâts ne commenceront vraiment qu’avec la tache qui entoure le champ extérieur.

Ma combinaison de vieillissement produit à présent l’ensemble de ses effets.

-  Vous verrez quel effet ça fait d’être vieux ...on ne peut pas imaginer tant qu’on a pas fait l’expérience m’avait dit un autre maboule songeais-je en attrapant mon premier choix (le haut du buffet). Ma main (je devrais dire ma pince) ripa sur le meuble.

Je tombais plus violemment encore que la première fois.

Sans un bruit et comme dans un rêve.

Autour de moi je ne sentais plus que des ondes...

Le mouvement sans doute des êtres qui surgissaient de tous côtés pour me venir en aide. Dans ces masses flottantes, Emma était peut-être présente. Le choc fut rude et me rappela que je touchais le sol.

-  Il est tombé, il est tombé...

Dans les récits de ma grand-mère, qui passée un certain âge ne s’intéressait qu’à la rubrique « nécrologie » et aux vieux du quartier cette expression revenait souvent.

-  Comme une mouche, je rajoutais pour la moquer .

-  Ton tour viendra disait-elle souvent rêvant de me faire ravaler mon cynisme.

C’est fait .

Au fur et à mesure que j’avance doté de ma panoplie, ma culpabilité s’accroît. L’empathie culpabilise. J’en pleurerais de rage et de dépit à la fois. Chaque mouvement est un rappel de mon indifférence à toute la vieillesse du monde.

J’avance sans déambulatoire dans la honte et la douleur mêlées.

Je me souviens du visage de mon père mangeant un yaourt avec peine au point qu’il fallait l’essuyer comme un enfant. Je me souviens de ma mère handicapée d’une main qui ne parvenait à couper sa viande qu’avec un hachoir aux allures de jouet d’enfant. Je me souviens de leur difficulté et de ma totale incapacité à les aider.

Dans ma panoplie je fonds...Il faut chaud et étouffant. Les larmes de la honte et de la lâcheté se mêlent à l’odeur de sueur aigrelette de mes vieillards infirmes qui me revient da capo comme une odeur d’hôpital mêlée à celle de pension.

Une mélodie venue de nulle part, surgie sans doute de mon imagination parvint à se frayer un chemin à travers la ouate mon cerveau. Je reconnais aussitôt l’air : « Santa Lucia » dans la version de Schubert que jouait ma mère lorsque j’étais enfant. Mon père , tout jeune homme l’écoutait avec attention, assis dans un canapé. Ils étaient jeunes tous les deux, beaux et d’une élégance d’un autre âge.

Je me souviens juste qu’ils étaient très beaux.

Je n’ai jamais accepté la déchéance physique de mes parents ; j’ai même été méchant avec eux. D’une méchanceté de fils indigne.

Après je culpabilisais à me poignarder dans le dos .

Alors il a bien fallu que je tente quelque chose...

Ils étaient beaux. Ils étaient en bonne santé. Ma mère jouait Santa Lucia sur le piano Kriegelstein du salon (l’imitation allemande du Pleyel). Aujourd’hui mon père est assis dans le même canapé. Il ne peut plus parler après son attaque et il a du mal à manger sans se mettre de partout du Yaourt ou autre chose. Ma mère, pourrait encore chanter si son corps irradié par des séances de cobalt 60 n’avait miné sa féminité et sa joie de vivre. C’est parce que je ne supporte pas leur déchéance que j’ai essayé cette combinaison de vieillissement. Pour tenter de comprendre ce qu’ils vivent sans les mépriser, sans culpabiliser. Pour comprendre leur souffrance et pour l’accepter.

Mais j’en suis incapable...



Publié le 7 septembre 2007  par Jean-Laurent Poli


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