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La voie étroite de David Blumental

Catégorie politique
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Quelques remarques sur la situation du Parti Communiste Français et les prochaines échéances.

de David Blumental, militant du PCF, section 20e arrondissement de Paris.

(JPEG) Un jour qu’il devait accomplir une mission de la plus haute importance, Talleyrand en signifia l’urgence à son cocher, lequel mena la voiture à un train d’enfer. C’est alors qu’entre deux cahots, le "diable boiteux" se pencha au-dehors et cria

"Ralentis, cocher ! Je suis pressé !"

Le mot est resté fameux et garde, dans la situation politique d’aujourd’hui, toute sa pertinence.

-  Qu’y a-t-il donc de commun entre tous ceux qui font de la politique, quelle que soient leurs opinions ?

-  Au moins une question : quel est le rapport de forces et comment le conserver ou comment le changer ?

Quand face à une droite aussi dévastatrice que rapide, la gauche anticapitaliste est aussi désunie ; quand face à une idéologie aussi acérée que réactionnaire la résistance se dépêtre difficilement de bien des confusions, nous sommes devant une mission de la plus haute importance et de la plus grande urgence.

Et comme Talleyrand, il faut dire "Ralentis, cocher ! Je suis pressé !"

Quelle que soit l’orientation des uns ou des autres, il doit se trouver peu de communistes qui n’aient pas le sentiment, même confus, que le Parti aborde un moment crucial.

Pour ma part, je pense qu’il vit aujourd’hui son dernier moment contradictoire et dialectique.

Althusser nous exhortait par le passé à penser le marxisme et les marxistes de façon marxiste, c’est-à-dire au sens propre :

à réfléchir.

C’est un contre-sens politique majeur que de décréter que le Parti communiste est mort. C’est assez inepte de changer de nom si ce changement intervient avant que n’ait émergé une réalité nouvelle, solide et efficace. Tout au plus, cela s’appelle prendre un pseudonyme. C’est précisément ne pas ralentir, parce qu’on est trop pressé. Il reste au Parti un rôle éminent à jouer, ô combien fondamental pour l’avenir du rapport de forces en France.

Mais, à l’inverse, c’est être aveugle et se préparer de nouveaux réveils bien difficiles, que de croire que l’avenir du Parti communiste en tant que tel s’étend loin devant lui, et qu’il retrouvera à n’en pas douter sa stature des années 50, principal et quasi unique représentant de la classe prolétarienne, belle et enthousiasmante menace contre l’ordre bourgeois.

-  Quel est donc ce rôle alors, qu’on lui garde comme moteur dans l’histoire ?

Pour le déterminer, il convient de discerner deux grands écueils qui nous attendent aux congrès futurs, et contre lesquels, dans le fil des débats, on bute déjà aujourd’hui.

Pour ce faire je vais schématiser un peu, ce n’est pas toujours mauvais.

Une première tentation, une première dérive, est celle du repli.

Je n’entends pas par repli le désir bien légitime de revenir à une pensée réellement marxiste, et qui ne se contente pas de se revendiquer telle, ni la volonté de redonner du sens à la notion de révolution pour un parti. J’entends par repli la motion qui se crispe sur le PCF en tant qu’organisation déterminée, au risque de le couper toujours un peu plus de l’extérieur, et dont on se refuse par principe à mettre en question le sens. Le repli, c’est substituer l’image d’une organisation exclusive à l’idée plus claire d’une situation historique, et recomposer artificiellement la réalité autour de cette image. Les désillusions seront meurtrières.

Une seconde tentation veut mener la voiture à un train d’enfer : « le Parti est fini, autre chose commence aujourd’hui, il faut en finir au plus vite avec la structure »

C’est une dérive que, en schématisant là encore, on peut qualifier de « mouvementiste ». A la notion de Parti, on substitue celle de réseau, on dit « transversal » tous les jours, ça fait le même effet qu’un anxiolytique. On veut aborder tous les thèmes de front, ne plus rien hiérarchiser ni discipliner, chevaucher tous les mouvements sociaux qui s’entrelacent et finiront par se coordonner dans l’agencement magique de la révolution future.

Pour peu qu’en toute sincérité on demande à certains de décrire un iota ce que pourrait être cette coordination, et la silhouette d’un joli parti, ma foi, apparaît. Mais le mot fâche, c’est ainsi. D’autres ne sont pas si gênés et appellent bien à la création immédiate d’un nouveau parti, sans paraître trop préoccupés du flou complet dans lequel il apparaîtrait.

Je voudrais m’attarder un petit moment sur cette dérive-là. Car on y trouve des discours qui, pris abstraitement, sont souvent intéressants ; certains constats sont bons, et on peut partager bien des fins avec de nombreux militants.

Le mot de Talleyrand, pourtant, revient à nos oreilles, lorsque la confusion et l’informel s’érigent en docteurs du monde à venir. L’anticapitalisme (sans parler du communisme) n’y est pas toujours si évident, et la place est grande pour les stratégies personnelles, les jeux de pouvoir et d’appareil, finalement très loin d’un réel dynamisme populaire.

-  Pourquoi, en tant que communiste, alors que j’espérais tant une candidature unique, déchiré j’ai finalement opéré moi-même une attitude proche du repli, en tout cas de défense ?

Parce qu’au nom du mouvement en cours, il en fut qui ont joué double jeu dans ma propre organisation ou se sont cru tout permis, la démocratie à la boutonnière. Parce qu’au nom de l’urgence politique, il en fut qui ont failli instrumentalisé totalement mon Parti, ses militants, son fric, ses locaux, ses réseaux précisément. Parce que dans ces manœuvres, l’engagement politique lui-même n’était pas si clair qu’on voulait bien le dire, sous la cape de ce mot un peu vague, « anti-libéralisme » Mouais....

Voulions-nous tant que cela tous la même chose ?

Pour un satiriste, il serait assez réjouissant d’observer la tectonique des tendances du Parti. J’ai parlé de deux récifs, ils sont plus composites qu’ils n’ont jamais été par le passé.

Certainement, il existe des camarades qui, hier, négligeaient un peu les discours d’un Danglot ou d’un Gerin, qui aujourd’hui, sans tout partager, s’inquiètent aussi d’une offensive lancée contre le Parti et ses fondamentaux de l’intérieur comme de l’extérieur.

La seconde tentation en taraude plus d’un, et déborde les seuls « refondateurs ».

-  Qui sait ?

On en verra peut-être quelques uns qui ont fait la ligne, s’ils n’en ont pas fait plusieurs, saborder l’existant pourvu qu’on leur laisse une responsabilité et un salaire ailleurs.

La voie sera bien étroite, oui, entre ces deux écueils. Il faudra la creuser pourtant.

Le seul moyen d’y parvenir est de comprendre et d’assumer la nature contradictoire du moment historique que vit le Parti aujourd’hui.

-  Contradictoire pourquoi ?

Parce que le Parti doit aujourd’hui se maintenir à la fois et se projeter dans un futur relativement proche à l’échelle de l’histoire, où il n’existe plus, pas plus que la LCR ou d’autres encore, où une force nouvelle aura émergé. Parce qu’aujourd’hui il doit non pas se saborder mais se renforcer, tout en intégrant dans le mouvement même de son renforcement théorique et pratique l’idée de son propre dépassement, c’est-à-dire plus profondément le dépassement des divisions actuelles dans le camp anticapitaliste. Il doit l’intégrer afin d’y travailler, de concert avec d’autres, de la façon le plus active et constructive possible. C’est cette capacité même à penser son dépassement qui achèvera son renforcement.

C’est cela son ultime accomplissement dialectique.

Oui, c’est difficile pour un militant de déployer son énergie dans une structure dont la fin n’est pas advenue, qui ne laisserait probablement la place aujourd’hui qu’à un ensemble assez informe et vague de mouvances, encore investie d’un rôle réel, de la déployer donc dans une structure encore vivace dont il doit pourtant aussi préparer le dépassement.

C’est difficile, et les militants communistes ne sauraient affronter cette contradiction seuls. C’est trop facile de lancer un appel comme Besancenot, et d’attendre peu ou prou que les choses se passent. « Que le Parti se saborde d’abord, on verra après ! »

C’est l’ensemble de tous les militants impliqués dans la lutte anticapitaliste qui, dans le temps, sans le couteau à la gorge d’une élection imminente, doivent désormais construire la future force. Un immense atelier doit se construire.

-  Les ambitions personnelles s’y épanouiront aussi, pourquoi en serait-il autrement ?

Mais le mouvement en marche ira bien au-delà.

Voilà une tâche ardue, c’est pourtant par là, j’en suis convaincu, que l’histoire avancera le plus vite. Dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire, Hegel nous livre un passage assez savoureux sur les jérémiades de ses contemporains quant aux douleurs survenues, aux difficultés présentes. Il s’agace de ce que, ne percevant pas l’unité du sens historique ni la notion même de contradiction, les hommes ne voient pas comme les pages les plus sombres de l’histoire ont en réalité la même valeur que les plus glorieuses. Il raille avec brio tous ceux qui ne cessent d’en appeler à de meilleurs lendemains sans prendre la mesure du mouvement qui traverse leur époque.

Nous parcourons des pages difficiles : la violence de la droite, une gauche presque grotesque de désunion et de calculs à courte vue.

C’est le sens dynamique de la contradiction qui nous permettra de perdre le moins de temps possible.

Les choses se feront, je ne suis pas pessimiste, non qu’une main invisible se prépare à nous arranger le coup, mais quitte à me tromper je pense que la situation matérielle va contraindre de plus en plus impérieusement les hommes à s’unir, et parmi eux quelques rivaux ou ennemis d’hier, mais aussi de nouveaux militants, des personnalités émergentes.

La question, dans l’immédiat, c’est :

-  que fait-on du temps que nous avons immédiatement devant nous ?

-  Que fait-on pour ne pas gaspiller le temps ni l’énergie ?

Quelques échéances nous attendent, deux congrès, les élections municipales, et au loin, mais pas si loin, 2012.

En ce qui concerne la phase des congrès. Personnellement, j’aimerais m’y retrouver bien sûr, mais j’aimerais surtout y trouver quelque chose. J’entends : le congrès de décembre 2007 ne devra pas, comme ses prédécesseurs, chercher à contenter tout le monde. Nous avons une situation à analyser et des choix à faire, de vrais choix.

-  Nous orientons-nous, oui ou non, vers une recomposition ? -Laquelle ?
-  A quelles conditions ?
-  Avec qui, sinon avec quels types d’acteurs ?

-  La force future doit-elle être communiste ?
-  Doit-elle avoir une composante communiste ?
-  Quels rapports envisageons-nous avec les réformistes dits antilibéraux ?

Pour que les rapports entre structures, entre militants divers se clarifient, il faut que chaque structure précise elle-même son discours. Je rêve pour le Parti communiste d’un congrès qui dirait précisément selon quels axes et selon quelles mesures précises, d’abord immédiates, puis transitoires, enfin radicalement révolutionnaires, en quoi il est communiste, en quoi ce mot a un sens pour lui. Je rêve d’un congrès qui non seulement charpente cette fois son idéologie de façon à la fois dense, intelligible et percutante, mais aussi impulse une réflexion sur de nouvelles techniques de luttes. Je rêve d’un Parti qui revienne sur son légalisme, qui remette en question son rapport à l’institution.

Et je rêve d’un Parti capable de partager ces réflexions, pourvu qu’elles émergent, avec les autres, afin d’en finir un jour avec un camp anticapitaliste morcelé.

Un congrès doit être producteur de sens, c’est sa finalité.

Les directions que l’on met en place, au sortir de conclusions bien déterminées, doivent, tout en respectant la diversité, rester cohérentes avec les options choisies. Ceci pour dire que si nous abordons honnêtement les choses entre nous et faisons des choix, il y aura de la casse, probablement.

-  Pourquoi se le cacher ?

On en crève de vouloir garder une place à tout le monde.

Une vieille camarade disait à l’époque où elle était encore au Parti, « la lutte des places a remplacé chez nous la lutte des classes » Elle n’avait pas complètement tort. On n’évite jamais en politique la lutte des places, mais faisons au moins en sorte que la lutte des classes ne tende pas à se réduire au passage obligé de certains paragraphes. C’est un concept - outil, avec lui on construit, on fabrique à condition de le (re)façonner lui-même de temps en temps.

Je voudrais terminer par un mot sur les municipales. Je n’ai pas de théorie générale dont je sois sûr qu’elle vaille pour toutes les villes. Mais j’ai une opinion sur Paris, partant sur un certain type de configuration. Il est vain, sous prétexte qu’on n’a pas eu la municipalité révolutionnaire qu’on rêvait, de dénigrer un bilan social qui se démarque nettement de politiques de droite. Toute alliance avec les socialistes n’a pas conduit qu’à des lacunes ou des erreurs.

Mais il est tout aussi vain de négliger les limites dramatiques contre lesquelles bute un élu communiste à Paris, lorsqu’il est conduit, bon gré mal gré, à s’enfermer dans une cogestion où sa qualité de communiste devient peu à peu invisible.

-  Est-ce que les élections de 2008 seront le moment décisif de l’émergence pour cette fameuse nouvelle force ?

Je ne le crois pas. Ce sera peut-être un début.

Mais une chose est sûre : dans les configurations, où les élus communistes ne sont pas perçus comme proprement communistes, voire pas perçus du tout, si de nouvelles concessions par exemple sont faites aux bailleurs privés, si les crédits au logement ne prennent pas une toute autre ampleur, comment veut-on que les communistes puissent jouer un rôle actif, comme tels, dans un travail à moyen terme d’unification ?

Où sera la crédibilité ?

-  Et du point de vue de la participation au pouvoir, est-ce que leur présence est si souhaitable ?

Ca mérite au moins d’être discuté.

Et là encore, la voie est étroite entre la condamnation bornée, aveugle d’un travail souvent admirable d’élus et la position dogmatique qui veut un maximum d’élus, quel que soit le contexte ou presque. Entre les deux : la pensée claire d’une efficacité politique dans un rapport de forces donné.

Or je lis ici et là que pour bien des élus parisiens la reconduction de l’alliance avec les socialistes socio-démocrates et, ce faisant, de leurs propres postes va de soi.

-  J’entends, mais j’entends peut-être mal, qu’une Autain qui suscité à juste titre tant de méfiance et même de colère chez des militants sincères, serait de nouveau conviée ?

-  Est-ce là encore le Parti du débat, de la clarté et de la transparence que nous voulons ?

-  Est-ce là un parti communiste ?

-  Dans lequel nous, militants, avons pourtant fait tonner notre voix pour dire que dans notre organisation on ne ferait pas ou plus n’importe quoi ?

Là encore : « Ralentis, cocher ! Je suis pressé »

Plus de faux-pas, ni de faux départ.

L’issue de ces congrès comme du choix à venir pour les élections ne doit pas être considérée comme acquise. Par personne. Ou les débats n’en seront que plus violents.

Que notre parti définisse son communisme, qu’il décide ou non de le mettre au service d’une recomposition.

Mais que plus jamais le pouvoir, à quelque échelon que ce soit, ne l’écarte de sa voie, la défense des exploités, aussi étroite soit-elle.

De : David Blumental vendredi 21 septembre 2007

source : Bellaciao



Publié le 22 septembre 2007  par torpedo


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