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Un train nommé Répression
par Pierre Odilon

Catégorie société
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(JPEG) Je suis crevé. Je prends le train Amiens-Paris, et je m’endors tout de suite, après-midi de septembre. Cinq, dix minutes ? Un peu après Longueau, j’entends du bruit dans mon demi-sommeil. On gueule à côté de moi. Impossible de me rendormir. C’est quoi ce merdier ? Je me relève. Juste à côté de moi, travée parallèle, un contrôleur immense, uniforme et casquette, est planté devant un type assis. Noir.

Il gueule, le Noir. " Je l’ai composté mon billet, monsieur, je vous assure.
-  Non monsieur, je regrette, il a été composté deux fois, dans deux gares différentes. Votre titre de transport n’est pas valide. Veuillez me présenter votre pièce d’identité. "

Ils sont balèzes, les mecs. A les entendre, on a l’impression de lire des documents administratifs. C’est pas son truc, l’administratif, au Noir : " Je m’en fous de vos histoires, monsieur. J’ai composté, c’est tout.
-  Pour la deuxième fois, je vous répète que votre titre de transport n’est pas valide.
-  Mais je l’ai acheté ! Vous voyez ! Là ! Arrêtez vos histoires ! J’ai payé ! Composté je vous dis ! C’est tout !
-  Calmez-vous monsieur, comment faut-il vous l’expliquer ? Je connais mon métier, je ne fais que l’exercer, présentez-moi votre pièce d’identité. "

Maladie orpheline

Le Noir bondit. Il est impressionnant, debout, jeune, élancé, comme à la télé pendant les Championnats du monde d’athlétisme. Sous le nez du contrôleur, immense, il hurle : " Vous me prenez pour un fraudeur ? Vous me prenez pour un voleur ? Vous pensez que j’essaie de vous avoir ? C’est quoi ce truc ? Je suis pas un voleur ! Je suis honnête ! Vous me faites chier ! Dégagez ! Vite ! " Il fait des mouvements très expressifs avec ses bras musclés. J’imagine déjà le débrayage en gare du Nord, la motion syndicale, la demande d’audience à Anne-Marie Idrac suite à l’agression : " La sécurité de nos agents n’est pas assurée dans l’exercice de leurs fonctions "... Le contrôleur, son bouc et sa casquette " AM044 " n’ont pas bougé d’un pouce. " Très bien monsieur. " Il s’en va.

" Fais voir ton billet ", je dis au Noir. Titulaire d’un lourd passé ferroviaire, les prunes de la SNCF, une deuxième nature, chez moi. " Ca m’est déjà arrivé, je lui dis. Je sais que t’es de bonne foi, mais lui aussi, c’est à cause de la machine... T’es baisé, faut que tu payes.
-  Tu crois ?
-  Ah ouais, et t’as intérêt à te magner, parce que là à la prochaine gare il t’envoie les flics, il est en train de les appeler.
-  Tu déconnes ?
-  Non, et la Suge [Surveillance Générale, police ferroviaire], ils en ont rien à foutre, ils te bastonnent d’abord et ils discutent ensuite. "

Le Noir fonce à travers le wagon, à la recherche du contrôleur perdu. Il revient essoufflé : " Il demande mon identité, je veux pas lui donner.
-  File lui, sinon tu vas avoir les flics...
-  Bon. Tiens. " Il me file son passeport, tout bleu, " République de Guinée ", deux ou trois papiers dedans, et son téléphone portable, plat et grand comme dans les pubs. " Garde-le s’il te plaît, je veux pas qu’ils aient mon identité...
-  Et comment je fais pour te rendre ce bordel ?
-  Je t’appelle quand on arrive à Paris et je viens le récupérer. "

On échange nos numéros, il repart dans les wagons. J’ouvre le passeport.

Il a 27 ans, Christophe, né en Guinée. Profession : " Indépendant. " Pliée en quatre dans le passeport, une feuille d’état civil, avec le nom de son fils, né à Amiens. Il l’a eu voilà un an et demi avec une Africaine. Plié en huit, un certificat médical : " Je soussigné docteur Machin, atteste que [le fils de Christophe] est atteint d’une grave maladie orpheline qui nécessite une hospitalisation à plein temps au CHU d’Amiens depuis sa naissance en janvier 2006. Fait à Amiens pour faire valoir ce que de droit. "

" Je suis clandestin "

" Putain, il me dit en revenant, le contrôleur veut que je paye, j’ai que dix euros.
-  J’arrive. " On traverse tout le train. Ils sont quatre ou cinq contrôleurs dans une cabine, avec le grand qui barre la porte. " Oui ?
-  Je viens pour régler l’amende de monsieur. C’est combien ? " Il sort une espèce de calculatrice noire : " 37,90 €.
-  Je paye par chèque. " Le Noir, impassible, me regarde signer. " Excusez-moi monsieur le contrôleur de m’être énervé tout à l’heure, je suis vraiment désolé, je n’aurais pas dû, je ne voulais pas, mais je suis honnête, c’est pour ça. Et toi Pierre, merci, mais maintenant laisse-moi tout seul, c’est une question de fierté, tu as déjà fait beaucoup...
-  Attends... " Je donne le chèque au type, qui tripote sa calculatrice et me file un titre de transport. " Ah pardon, c’est pas pour vous...
-  Non, c’est pour lui... Bon, donc vous êtes quittes ? Monsieur a réglé son amende, il a son titre de transport, tout va bien ?
-  Non.
-  Pardon ?
-  Ce monsieur m’a outragé. Il doit me donner son identité, pour que je puisse faire un procès-verbal et en rendre compte à la direction juridique de la SNCF, qui jugera.
-  J’ai pas mes papiers ", dit Christophe.

Tu m’étonnes... Il me prend à part : " Je fais quoi ?
-  Donne-lui ton identité. Il va en rendre compte à la direction juridique de la SNCF, ils ont autre chose à faire, en plus l’outrage n’est pas constitué, tu as des témoins, donc ça ira nulle part, tu t’en fous.
-  Je peux pas, je suis clandestin.
-  Oh putain... T’es clando, et tout ce que tu trouves à foutre c’est de semer la merde dans le train pour que les flics te chopent ? " Il se fout à chialer. " Oui, mais je sais plus où j’en suis, j’attends qu’ils renouvellent mon titre de séjour, mon fils est à l’hôpital, il est en train de mourir... "

Je retourne vers le contrôleur. " Monsieur, écoutez, je pense qu’on peut s’arranger à l’amiable. Ce monsieur a payé son amende...
-  Grâce à vous, enfin c’est votre affaire...
-  Oui, merci... Il a donc payé, il s’est excusé plusieurs fois tout à l’heure de vous avoir parlé de cette façon - vous conviendrez avec moi que ce n’est pas forcément l’habitude des gens outrageants...
-  C’est vrai.
-  Et de toute façon, l’outrage n’est pas constitué : il me semble que ce monsieur ne vous a pas insulté, ni menacé.
-  L’outrage est un comportement menaçant lié à l’exercice de la fonction. Je suis agent agrémenté [sic] du service public, et quand on me parle à quinze centimètres de la figure en criant que je ‘fais chier’, j’estime qu’il s’agit d’un outrage.
-  En tout cas il y a des témoins, et vous aurez du mal à le prouver devant un tribunal correctionnel, si tant est que ça arrive devant eux, je crois qu’ils ont autre chose à faire... "

Paris outragé

Dans le fond du compartiment, une nana en uniforme gueule : " Il y connaît quoi à l’outrage lui ? On n’a pas à être emmerdés dans notre travail, c’est tout ! Foutez-nous la paix, voilà !
-  C’est vous qui m’outragez, madame. Mais mon malheur, c’est que je ne suis pas agent du service public, alors vous pouvez y aller, insultez-moi, vous n’irez pas devant les magistrats...
-  Mollo, l’ironie. Mollo. " Christophe me prend le bras : " On s’en va, Pierre, calme-toi. " Je me dégage, ça commence à monter, je pense à ce Noir, à son gamin, qui crève à l’hosto, au passeport périmé de son père, au centre de rétention qui l’attend, et à ces enfoirés qui me parlent d’ " outrage lié à l’exercice de leur fonction ". Je fusille la contrôleuse du regard : " ‘Mollo, l’ironie, mollo’ ? Pourquoi, c’est un outrage aussi ?
-  Euh, non...
-  Alors je vous remercie, je parle comme je veux. Vous êtes syndiqués ?
-  Quoi ? C’est quoi cette question ?
-  Ben on parle beaucoup de la SNCF en ce moment, du service minimum, des grèves, tout ça...
-  Je vois pas le rapport. Et puis de toute façon, personne n’est syndiqué ici. On préfère notre liberté, nous. "

Je suis en train de péter les plombs, moi. Christophe m’entraîne loin du wagon. Ce que je voulais lui dire, à cette pétasse, c’est combien je m’intéressais aux cheminots, à leurs luttes, à l’encadrement du droit de grève dont ils allaient faire les frais, à la réforme scandaleuse de leur système de retraites, à tous mes copains cégétistes avec qui j’ai envie de me battre.

Je voulais lui dire le respect que j’avais pour ces gens.

Je voulais lui dire aussi que quand je croisais des conasses dans son genre, à elle et à ses collègues, ben ce que j’espérais c’est que Sarkozy et ses copains ils allaient leur en foutre plein la gueule, à ces salauds, qu’ils allaient les démonter, les traîner dans la merde, eux et leurs " privilèges ". L’avant-garde du mouvement social, avec les sans-papiers qui les " outragent ", mon cul.

Il s’en fout un peu, Christophe, du mouvement social. " J’ai une idée, il me dit.
-  On les pend ?
-  Non, viens. Garde mon passeport. " Il est planqué dans mon sac. Je vais me faire de la tune, au marché noir... Face au contrôleur, il enchaîne : " Je vous donne mon identité, c’est bon, excusez-moi.
-  Il me faut une pièce.
-  J’en ai pas. Mais vous êtes en contact avec la Police, puisqu’elle m’attend ?
-  Oui.
-  Ben ils peuvent vérifier, eux, si je mens pas, non ?
-  Ben oui...
-  Alors je vous la donne : Achille Varalommenenbé Junior, Guinéen. " Le contrôleur note, fait vérifier l’orthographe, s’enferme dans son compartiment. On attend, avec Christophe Achille Varalommenenbé Junior Guinéen. Cinq minutes après, le type sort : " C’est bon monsieur, l’identité correspond, vous recevrez sous peu un courrier de la direction juridique de la SNCF.
-  C’est bon, du coup ?, je lui demande. Amende réglée, plus de police, tout va bien ?
-  Parfait. Vous pouvez y aller, messieurs. "

C’était le moment : le train arrive Gare du Nord. Avec Christophe, on sort, bras dessus bras dessous. Pas de flics. " C’est quoi cette identité ? ", je m’inquiète. Il me fait un clin d’oeil : " C’est mon cousin. On a le même âge, la même gueule, et il est jamais sorti de sa case en Guinée, au fond de la brousse ! Alors la direction juridique de la SNCF... " On éclate de rire. " Merci Pierre, merci beaucoup. Faut que j’y aille. Je t’appelle pour que tu me rendes mon passeport et mon téléphone.
-  Pourquoi je les garde ?
-  Ben comme ça t’es sûr que je te rendrai les 37 €...
-  37,90 €, salaud !
-  Non non, en Guinée, on arrondit en dessous...
-  Mon cul ! T’as les moyens de me les rendre ?
-  Ben pas là, là j’ai pas d’argent.
-  Je sais, mais plus tard, tu pourras me les rendre ?
-  Je vais me débrouiller.
-  Quoi ‘me débrouiller’ ?
-  Je vais demander à des copains, quoi ! " Dans mon sac, je récupère le passeport, le téléphone, et les dix euros qu’il m’avait filés comme acompte. " Tiens... De toute façon on a nos numéros, on s’appelle.
-  Merci Pierre. Ciao. "

Il se tire. Et moi je reste sur le quai, à regarder mes pompes, l’Autogrill, les " sandwiches club thon tomate salade 4,90€ ", le Relay, la une du Monde avec " Picasso et le cubisme, chronique d’une révolution ", la gueule des rugbymen partout dans la gare, et Christophe qui vient de s’arracher.

Son gamin à l’hosto, son passeport périmé, il se fait peut-être contrôler dans le métro, maintenant, sans ticket, et ça sera le même bordel.

-  Qu’est-ce que j’ai fait ?
-  Je lui ai évité les flics, le charter ?
-  Pour combien de temps, encore ?
-  Quelques jours ?
-  Quelques heures ?

C’est ces mecs qu’on pourchasse, ces types, sympas, vifs, sportifs, parce qu’ils font des " outrages " à des agents " agrémentés " du service encore public. On ne pourchasse pas, en revanche, ces contrôleurs, ces secrétaires, sous-secrétaires, assistants, sous-directeurs, de cabinets, de préfecture, de police des airs et des frontières, de centres de rétention, de commissariats, de gendarmeries, ou d’ailleurs, petites mains militaires, administratives, policières, gestionnaires, qui expédient ces types au casse-pipe et organisent la grande traque administrative.

C’est ici, pourtant, c’est là, que Paris est " outragé ".

Ciao, Christophe.

Pierre Odilon vendredi 05 octobre 2007 Source : fakirpresse.info

-  Lu sur : Radio Air Libre



Publié le 8 octobre 2007  par torpedo


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