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Jean Genet : Le flirt hypnotique de l’abîme

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« C’est facile d’être bonne, et souriante, et douce. Quand on est belle et riche ! Mais être bonne quand on est une bonne ! » (Les Bonnes. Jean Genet. Folio N°1060)

Le Poète du crime, Jean Genet, flirte avec l’abîme comme d’autres aspirent le souffle de la vie.

Il ouvre ses rétines au monde, un 19 décembre à Paris, en 1910.

Abandonné par sa mère, Gabrielle Genet, dès sa naissance et sculpté de père inconnu, il est très vite placé dans une famille nourricière du Morvan mandatée par l’assistance publique pour recueillir et élever les bâtards de la III République. Il devient le matricule 192.102.

Je suis né à Paris le 19 décembre 1910. Pupille de l’assistance publique, il me fut impossible de connaître autre chose de mon état civil. Quand j’eus vingt et un an, j’obtins un acte de naissance. Ma mère s’appelait Gabrielle Genet. Mon père reste inconnu. J’étais venu au monde au 22 de larue d’Assas. Je saurai donc quelques renseignements sur mon origine, me dis-je et me rendis rue d’Assas. Le 22 était occupé par a Maternité. On refusa de me renseigner. Jean Genet

La famille adoptive de Genet lui offre l’éducation communale, une « mère de substitution » Eugénie Régnier, douce et à l’écoute, un environnement ouaté. Le gosse est enfant de choeur. Il est bon élève, introverti et taciturne.

On l’envoie en maison de correction à l’aube de ses dix ans pour un vol qu’il n’a pas commis.

A la suite d’une série de fugues et de délits mineurs où il apprivoise la délinquance, il forge également sa révolte anti-sociale. Le conflit avec ses tuteurs s’épingle dans la zone de non retour. Après un certificat d’études obtenu avec mention, ces derniers ne comprennent pas les possibilités de cet élève doué. Le poète Ronsard est l’initiateur de ses premières émotions littéraires. Genet lui réservera d’ailleurs, une sorte de fidélité tout au long de sa vie.

A 15 ans, Genet plonge dans les eaux troubles de l’expérience carcérale avant d’être mis en détention jusqu’à sa majorité à la rude colonie pénitentiaire de Mettray.

De cette époque, remontent les émois masculins de Genet, en la personne du petit Cullaffroy, héros de son roman Notre Dame des fleurs, ainsi que d’hommes plus mûrs, voleurs de feu ou de marginaux égarés. Il y cristallise ses vertiges charnels ainsi que toute une liturgie sado-masochiste, codifiée et ritualisée en une hiérarchie masculine virile à la féodalité brutale.

Il s’évade et intègre la Légion étrangère à 18 ans. Il découvre pour la première fois l’Afrique du Nord, le Proche-Orient, l’horizon infini qui lui laissent une très forte impression. Les passions volcaniques qui y fleurissent lui parlent. Il est autant fasciné par le charisme « mâle » et volontaire de ses habitants que par les tourments des peuples opprimés par une France colonisatrice.

Il déserte en 1936 et vagabonde dans toute l’Europe sur les chemins de traverse avec de faux papiers.

Revenu à Paris, il fait l’objet de douze inculpations. Il vit principalement de la revente de livres volés dans des librairies.

En 1942, il crache son premier poème en alexandrins, alors qu’il se trouve en prison à Fresnes : Le condamné à mort, et le fait imprimer à ses frais.

A l’ombre de sa cellule, il rédige également Notre-Dame-des-Fleurs et l’année suivante, le Miracle de la rose. Genet est un éternel insatisfait, obsédé par la beauté du mot.

Son écriture est riche, raffinée. Elle transcende la perversion, le mal et l’érotisme. Elle est au-delà de toute morale. En valorisant la marginalité, l’homosexualité, le vol, le crime, la trahison, la prostitution et les travestis, Genet fait pénétrer dans la littérature française le soufre de la face réprouvée de mondes interlopes. Ses personnages sont des proscrits de la société, à son image. Langage cru, mise en scène de la perversité, sujets délibérément provocateurs...

Ses premiers romans paraissent, censurés car pornographiques et se distribuent sous le manteau.

Il est sur le point d’être condamné à la relégation perpétuelle lorsque Jean Cocteau intervient en sa faveur devant les tribunaux.

Il est libéré en 1944.

De 1945 à 1948, il écrit Le Journal d’un voleur, Querelle de Brest, Pompes funèbres.

« C’est en haussant à hauteur de vertu, pour mon propre usage, l’envers des vertus communes que j’ai cru pouvoir obtenir une solitude morale où je ne serai pas rejoint » (Pompes Funèbres)

« La poésie ou l’art d’utiliser les restes. D’utiliser la merde et de vous la faire bouffer » (Pompes Funèbres)

« Pédé, qu’est-ce que c’est ? Pédé ? C’est un enculé... Moi aussi j’suis un enculé » (Querelle de Brest)

Une pétition d’écrivains est lancée par Cocteau rejoint par Sartre, il obtient enfin une grâce définitive en 1949.

Jean-Paul Sartre en 1952, dans son Saint Genet, comédien et martyr, le métamorphose en une icône vivante d’une radicalité justifiée par l’injustice.

Entre 1955 et 1961, Genet écrit et publie le Balcon, les Nègres et les Paravents qui le placent au premier rang des dramaturges contemporains. Pièces qui auront toutes de brillants succès, contrastant avec un accueil critique très ambivalent et une diffusion longtemps confidentielle.

Le Balcon élargit le questionnement qu’il mène alors sur l’individu à toute la société, mettant en lumière le passage, en période de crise, de la perversion individuelle à la perversion collective.

Les plus grands metteurs en scène montent ses premières : Roger Blin dirige Les Nègres puis Les Paravents.

Ses oeuvres sont assimilables à des actes de délinquance envers l’ordre social. Il expérimente ainsi une dramaturgie liée à la fascination du Mal, assez proche du "théâtre de la cruauté", développé par Antonin Artaud.

Au faîte de sa gloire parisienne, Genet fréquente Sartre, Simone de Beauvoir, Alberto Giacometti, Henri Matisse, Brassaï, Violette Leduc ...

En 1964, le décès de son compagnon, Abdallah Bentaga (jongleur et acrobate de cirque, rencontré en 1955) -qui lui avait inspiré le poème Le funambule- sa toxicomanie aux barbituriques mettent à mal, son mode de vie d’errance.

Il faut bien percuter que Genet, jusqu’au grand saut, vit dans le glauque de chambres d’hôtel sordides, situées souvent près des gares, ne possédant pour bagage qu’une petite valise remplie de missives de ses amis et de manuscrits.

La mort l’attire inexorablement dans ses filets.

Malgré l’intérêt qu’il manifeste pour la création des Paravents à Paris en 1966 et la publication de ses Lettres à Roger Blin, il connaît une période de dépression et quelques tentatives d’échappées suicidaires. Le tour de manège mortifère.

À partir de décembre 1967, il entreprend un long voyage en Extrême-Orient renonçant à la littérature.

A son retour en France, il est surpris par les événements de mai 1968. Il publie alors en hommage à Daniel Cohn-Bendit, son premier article engagé.

1970 est la grande année politique de Genet. Il rejoint pendant trois mois, le mouvement des Black Panthers. Un visa pour les États-Unis lui étant refusé, il y pénètre illégalement, via le Canada. Il prononce son allocution la plus importante le 1er mai sur le campus de l’université de Yale-New Heaven. Il participe à plusieurs manifestations en faveur des immigrés maghrébins.

Dans le même temps, il commence la rédaction d’un ouvrage relatant ses séjours dans les camps palestiniens et auprès des Black Panthers, ouvrage qu’il abandonnera et reprendra plusieurs fois avant d’aboutir, quinze ans plus tard, à la publication d’Un captif amoureux qu’il confiera à son éditeur un an avant sa mort, sans avoir achevé la correction des épreuves.

En septembre 1982, il se trouve par hasard à Beyrouth lorsque sont perpétrés les massacres dans les camps palestiniens de Sabra et de Chatila. Il y rencontre Yasser Arafat et Leïla Shahid devenant le symbole du premier Occidental à pénétrer dans l’Enfer, après les massacres de l’armée israélienne du commandant Ariel Sharon. Il en tire son texte politique majeur Quatre heures à Chatila.

Exprimant de façon obsessionnelle son désir de mourir, la faucheuse accède à sa prière la nuit du 14 au 15 avril 1986, au Jack’s Hotel (Paris). On chuchote « chute accidentelle » mais on attribue son décès à un suicide. Jean Genet avait un cancer de la gorge.

Il est enterré selon ses dernières volontés, au Maroc. Dans le cimetière espagnol qui domine la ville de Larache, face à la mer.

Jean Genet ne laisse trace dans les manuels scolaires que d’une oeuvre théâtrale pourtant peu revendiquée par l’auteur puisqu’il s’agissait d’oeuvres de commande.

Derrière le brouillard de sa légende sulfureuse (voleur, mauvais garçon, taulard, homosexuel, ami des opprimés) Genet vacille sur le fil de l’autobiographie hallucinée et de la fiction repue. « Il faut mentir pour être vrai. Et même aller au-delà ». Genet dénonce les oppresseurs, les bourreaux qui marginalisent les « êtres différents »

« ...Deux mots accolés, ou trois ou quatre, et deux phrases peuvent être plus poétiques qu’un meurtre. Si j’avais à choisir entre l’expression poétique par les mots ou, si elle existe, l’expression poétique par des actes, je choisirais l’expression poétique par des mots... » Jean Genet

« S’aimer dans le dégoût, ce n’est pas s’aimer » Les Bonnes. Jean Genet

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Publié le 14 avril 2005  par franca maï


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