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Le voyage à domicile

Catégorie société
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(JPEG) Pfff... parfois on se sent si poisseux, si fatigué de se coltiner sans discontinuer la bêtise et la crasse du monde. Ce soir, je ressens l’impérieux besoin de me réfugier dans un sujet qui me tient à coeur, si léger et si indispensable, ce thème du voyage à domicile qui me hante depuis si longtemps.

Le voyage à domicile, c’est celui qu’on fait, non pas dans quelque exotique et lointaine contrée, mais au bas de chez soi, sur le trottoir de sa rue.

Un voyage dont on se décide un jour à tenir la chronique.

C’est le matin, vous êtes à peine éveillé, vous sortez sur le pas de votre porte. Et soudain, une drôle de sensation. Le voisin en face qui sort ses poubelles, ou qui revient avec les croissants, ou qui part au boulot la tête encore farcie des rêves de la nuit, ce type que vous croisez tous les jours sans jamais le remarquer, prend soudain une épaisseur palpable, presque douloureuse. Il est là si proche, vous percevez le grain de sa peau, vous entendez son souffle - court, l’infâme fume comme un pompier ! - vous sentez son odeur d’homme, vous percevez physiquement ses faiblesses, ses peurs, ses mesquineries, ses élans de tendresse et de générosité, aussi. Vous restez sur votre trottoir, vous vous faites petit, c’est lui qui existe, vous répondez juste au salut qu’il vous adresse, un peu pour se donner contenance, parce qu’il a vu que vous l’aviez vu, pour une fois.

Il sort de scène.

Vos yeux s’offrent alors un vertigineux panoramique vers les étages de l’immeuble, là où les volets s’ouvrent sur la silhouette d’une femme encore endormie, en tenue de nuit. Elle ne vous voit pas, mais à cet instant précis, il n’y a qu’elle au monde.

Elle, la tenue de nuit, la fenêtre, le volet qui s’ouvre, en bois, avec une peinture verte fatiguée comme le temps qui passe.

Vous devenez soudain tout cela à la fois, vous êtes la femme, la fenêtre, le volet, toute la façade de l’immeuble, même, et la rue vers laquelle votre attention est redescendue, la foule qui se presse sur le trottoir et dont chaque élément est une vie toute entière que vous ressentez et qui vous secoue...

Vous rentrez chez vous, gorgé d’odeurs, d’impressions et d’images. Vous vous asseyez à la table du petit déjeuner. Le café est chaud. À côté de la tasse, votre ordinateur portable, ouvert toujours. Vos doigts courent sur le clavier, essaient de restituer sur l’écran, avec un zeste d’élégance, cet univers immédiat qui s’est engouffré en vous comme la vague furieuse dans le ressac. VRAOOOUTCH ! Votre carnet de voyage.

Pas si facile que ça, le voyage à domicile. Il vous a fallu éradiquer vos peurs enfouies, vous débarrasser de tous les murs qui obstruaient le passage entre le monde et vous. Ne plus rester planquer derrière la meurtrière de vos yeux à vous regarder le nombril, à craindre l’étranger. Mais vous installer peinard sur le pas de votre porte, une bouteille au frais et des verres tout prêts, au cas où, pour l’occasion.

Oh bien sûr, vous ne couperez pas aux voies malodorantes, au monde poisseux dont il est fait état plus haut. Mais vous êtes devenu le chat. Celui qui, sur les genoux, s’abandonne aux caresses au point d’en choir, mais sait labourer de ses griffes les chairs des fâcheux qui viendraient à l’importuner, pour bondir dédaigneux en haut de son arbre.

Le monde poisseux des fâcheux se tient à distance ou se recrache illico à coups de pieds au cul.

Le chat, lui, choisit ses chemins avec discernement et une envie irrésistible de s’y lécher les babines.

Douloureux aussi, parfois, le voyage à domicile.

Comme ce jour lointain où vous vous êtes arrêté de fumer après avoir vu au cinéma Le Chagrin et la pitié, de Marcel Ophuls. Ce jour-là, vous vous vous êtes demandé ce que vos auriez été capable de faire si d’aventure vous aviez été confronté aux mêmes épreuves extrêmes que ces résistants modestes et taiseux, même sous la torture. Et vous avez réalisé alors, à votre grande honte, que vous auriez donné père et mère pour une clope - ça pèse, trois paquets par jour ! Non, ça ne collait pas.

Alors vous avez jeté paquets, briquet et cendrier. Ô douleur délicieuse d’être parvenu à terrasser vos démons.

Le voyage à domicile n’a rien de sédentaire. Simplement, ici ou tout là-bas, vous êtes là où vous passez, l’espace d’un court instant. Vous vous enracinez dans chaque paysage au point d’y disparaître. Quand vous partez, vous pleurez. C’est si triste de ne pas pleurer quand on part. Quitter un endroit sans avoir envie de pleurer est signe que vous y avez perdu votre temps. Larmes exquises.

Voilà le soir. Vous êtes pelotonné bien au chaud sous la couette. Le jour et le soleil s’en sont allés. Le sommeil vous submerge peu à peu. Les fragments éclatés de votre journée explosent dans votre tête. Vous mettez un ultime point d’honneur à en distinguer les éclats les plus lumineux. Puis votre esprit s’abandonne. Vous n’avez (presque) plus peur. Vous vous sentez comme emporté par un train déchirant la ténèbre.

Tatoum tatoum, tatoum tatoum, tatoum tatoum...

source : Chroniques du Yéti



Publié le 19 octobre 2007  par Le Yéti


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