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SAFARI CARCERAL
de Cathy

Catégorie société
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(JPEG) Dans la décharge humanitaire, débordant d’immondices, de pourriture et de misère, attendent dans de grands sacs poubelles, les déchets de la pauvreté que la broyeuse sécuritaire va recycler et rentabiliser. Et, tout au fond du vide ordures, jetée par le gang des postiches, de la démocratie, le serment trilogique rarement tenu : Egalité, fraternité et liberté.

Juillet 2004

Ce matin, je prends le train pour la prison de Luynes, où a été transféré mon fils, Christophe, que je n’ai pas vu depuis quatre longs mois. Pas de moyens pour financer le tourisme carcéral. Evidemment mon désespoir se rend, cerné par le bonheur de revoir mon enfant. J’ai envie de crier, de chanter et de rire, des bulles de plaisir ont envahi mon cerveau, elles éclatent à mes tempes et me plongent dans une délicieuse ivresse. A part ce parloir, rien d’autre n’a de corps en ce jour de juillet, dissipé, léger, mutin et heureux.

Après trois heures et demi de train, je débarque à Aix en Provence sous un soleil écrasant qui a séché le ciel de ses nuages. De la gare, je prends un car pour Luynes.

Arrivée sur place je dois faire le reste du chemin à pied, je n’ai pas d’argent pour prendre un taxi et, comme la majorité des prisons, celle de Luynes est très excentrée.

Mon téléphone portable se met soudain à sonner tandis que je m’apprête à demander ma route au premier venu.

Intriguée par la voix que je ne connais pas, je comprends que la jeune femme au bout du fil m’appelle de la part de Christophe qui s’est débrouillé pour que quelqu’un vienne me chercher à Luynes et me dépose à la prison. Une fois encore, je bénis toutes les lampes à souder l’amitié au milieu des barreaux...Elle se présente à moi avec un large sourire, son mari est aussi incarcéré. Elle me dépose sur le parking de la maison d’arrêt.

C’est une prison carrée, de construction récente, aux angles pointus. Quelques touffes d’herbes ça et là, ont résisté au cagnard et aux enfants. Dans la salle d’attente, je mets une pièce dans le distributeur de boissons. Je suis aussi déshydratée que la justice. L’appareil ne me rend pas la monnaie de ma pièce et pas de bouteille d’eau non plus.

Mauvais présage ?

Nous entrons dans la prison, les autres familles et moi, où nous restons coincés plus d’une heure sous un soleil de plomb. L’attente est interminable...Je propose à une femme très âgée, affublée de béquilles, de se reposer sur mon bras, tandis que je demande alentour si l’attente est habituelle. Au moment où l’on me répond que, non, ça n’est pas normal, un maton vient me chercher pour m’extraire du groupe des familles. Il me demande de le suivre. Une porte d’entrée se trouvant à droite de celle d’accès au parloir s’ouvre à notre arrivée. Il semblerait que je sois dans la partie administrative de l’établissement. Je suis rapidement fixée sur mon sort quand deux flics à l’accent marseillais viennent m’expliquer que je dois subir une fouille à corps si je veux voir mon fils.

Je suis seule, ils sont nombreux, ils ont le pouvoir, je suis abasourdie par leur chantage d’effectif.

Je leur rétorque que Christophe a une mesure hygiaphone, c’est à dire qu’il y a entre lui et moi un double vitrage en plexiglas, excluant tout contact physique entre nous et, de fait, je ne peux ni le toucher, ni rien lui remettre, si telle était mon intention.

Il est évident que je n’ai rien sur moi, je suis habillée de façon si légère, qu’une simple torche électrique braquée dans mon dos me ferait une radio ! J’ajoute que je dois franchir les portiques de sécurité comme n’importe quel autre visiteur, rien à faire, je ne peux y couper. Mon sac de linge est donc fouillé, souillé en moins de trois minutes, balayant deux heures de repassage méticuleux. Des pensées de haine germent dans ma tête, même si elles ne fleurissent pas...

Une matonne est appelée à la rescousse pour pratiquer la fouille à corps. Je suis interloquée par ces pratiques sans raison valable, sans moral et sans éthique. Mon émotion est en miettes devant cette violence aveugle qui s’étale à perte de vue... Normalement, en cas de suspicion avérée, je dois être conduite dans un lieu prévu à cet effet, afin d’y être fouillé dans des conditions acceptables, si tant est qu’elles existent, soit : un commissariat, soit : un local prévu à cet effet. Là, je me retrouve entre la porte d’entrée de la prison, par laquelle je suis entrée deux heures et demi plus tôt, et la porte d’accès aux bureaux, dans une minuscule entrée où face à moi, sur un mur, courent des boites aux lettres.

Je n’en reviens pas. Je me défais de mon pantalon ultra-léger, de mon Marcel, de mes sous-vêtements et de mes tongs devant cette femme qui a décidé de m’humilier. Je m’en rends très vite compte.

Elle refuse de me rendre mes tongs une fois qu’elles ont été fouillées et alors que je lui demande poliment de bien vouloir me les donner.

Je lui rappelle que je suis pieds nus sur du béton, que je suis malade et invalide, que cette fouille est totalement arbitraire. Je ne suis ni incarcérée (et quand bien même ce n’est pas une raison), ni mise en examen, je suis juste une maman qui vient visiter son enfant.

Cynique, elle ricane se mettant, d’un coup, d’un seul, sur un pied d’égalité avec cette horrible américaine passée en boucle dans les médias elle qui se délectait de la nudité de prisonniers musulmans, à quatre pattes traînés au bout d’une laisse à la tristement célèbre prison d’ABOU-GRAÏB. Elle me fait tourner sur moi-même complètement nue, me faisant lever les bras. Puis, elle entreprend de fouiller ma chevelure, ma bouche, mes oreilles, sous mes pieds, entre mes doigts en ricanant dans un rituel propre aux vrais bourreaux. Elle se délecte de ma nudité. Je me recule alors qu’ elle tente de me toucher sous les bras, je ne supporte pas cette proximité. Je lui fais quand même savoir que seule l’envie de voir mon fils me permets de me dominer. A peine la porte ouverte Derrick et son pote me récupèrent plein d’espoir quant à ce qui a pu être trouvé sur ma personne, le : « elle n’a rien » de la surveillante semble beaucoup les décevoir et les plongent même dans des abîmes de perplexité. J’accède enfin au parloir avec des heures de retard, heureusement que je dors sur place et que je n’ai pas de timing serré pour prendre un train ! Je suis bouleversée en voyant apparaître Christophe dans la cabine de parloir, quatre longs mois que je ne l’ai vu.

Que c’est dur pour une maman de ne pouvoir toucher son enfant, l’embrasser, le humer, le serrer dans ses bras, de la pure torture 100% pur jus.

L’atmosphère est à couper au couteau, que dis-je à la tronçonneuse, tellement la tension est grande.

Les émotions, les frustrations refoulées, les ressentiments exacerbés, la volonté de nous empêcher de communiquer électrisent l’ambiance. Elles planent, emplissant de leur brumeuse densité les quelques mètres cubes d’air vicié de la cabine sculptés de tant de souffrances contenues ou raisonnées.

Au bout de quelques secondes, Christophe me demande ce qui s’est passé, pourquoi ils ont mis tout ce temps avant que j’arrive dans la cabine de parloir. Il se met à pleuvoir dans mes yeux et un torrent de larmes déboule au bord de mes paupières baissées. Je n’arrive pas à endiguer la tempête émotionnelle qui me secoue, alimentée par des colères trop longtemps refoulées.

Je sens qu’au premier mot gentil de sa part, l’avalanche va se déclencher.

J’ai beau essayer de respirer par le ventre, je n’arrive pas à prononcer une seule des phrases prévues. De son côté il ne peut me prendre dans ses bras pour me réconforter, cet horrible double vitrage en plexiglas l’en empêche. Je finis par lui avouer ce que je viens de subir contrainte et forcée une fouille à corps. Il est blême, il appelle le responsable du parloir pour lui faire part de ses doléances. D’un ton courtois mais glacial il lui fait savoir ce qu’il pense et toute l’ignominie liée à de telles pratiques. Il ne laissera pas passer. Le maton est livide mais par pour les mêmes raisons que mon garçon. Paniqué il repousse la porte disant à travers celle-ci, sans réussir à contenir le claquement de ses mâchoires qui s’entrechoquent, sur les tempos de sa lâcheté : « C’est pas contre vous monsieur Khider ni contre votre maman ».

Pendant ce temps je dis à Christophe que tout ça n’est pas grave, qu’il laisse tomber, je n’ai pas envie que poussé à bout, il commette l’irréparable pour me défendre, à savoir : frapper un surveillant. Même si ce n’est pas son style d’être violent ou de perdre pied. En dehors, des 40 jours de mitard en 2001 pour la tentive d’évasion, il ne connait aucun incident lié à la discipline. Mais, il est des situations où, le raisonnement et la bienséance n’ont plus cours.

Pour la première fois, j’entends de la bouche de mon fils les mots « porter plainte ». Ce qu’il me demande de faire dès mon retour à Paris.

Juste avant mon départ de la cabine, je vois arriver une équipe de matons cagoulés juste avant le départ de Christophe du parloir. L’un des cagoulés marque un temps d’arrêt pour me montrer l’un de ses biceps, qu’il essaye de faire rouler sous son tee-shirt en pliant le bras. Je sais que c’est de la provocation mais, je suis complètement angoissée, quant à la suite des événements.

Il va me falloir attendre deux longs jours pour connaître l’issue de ce déploiement de force.

Le surlendemain, lors de mon nouveau parloir, je subis, une fois encore, la fouille humiliante de l’avant veille, sauf que cette fois-ci, la matonne monte d’un cran dans l’abomination et exige que je tousse avec les jambes écartées. Je ne peux m’empêcher de lui demander pourquoi cet acte de barbarie, et si le fait de tousser pendant ses règles lui faisait expulser son Tampax, essayant par cette remarque désobligeante, de lui faire mesurer l’inutilité et la stérilité d’une telle fouille. Par ailleurs, elle a oublié d’inspecter le kleenex que j’ai déposé sur les boites à lettres en arrivant. Maigre consolation, mais j’attends que les deux pandore reviennent pour pointer son omission, véxée elle passe par toutes les couleurs de l’arc en ciel. Cet acte primaire de ma part est à la mesure de son degré de bêtise et, si je n’en suis pas fière, je ne le regrette pas.

Dès que je vois Christophe dans la cabine, j’oublie que je suis à la prison d’Abou-Graïb et me réfugie dans le bonheur d’être avec lui, bien qu’il est extrêmement tendu.On le serait à moins !

Il m’explique que les ERIS (brigade de surveillants encagoulés) ont cassé à coup de masse certaines cellules de l’isolement, pour tenter de trouver, je ne sais quoi, dans on ne sait quel but...

Une fois encore, nous perdons ½ heure, sur l’heure de parloir qui nous est impartie, à répéter nos phrases qui rebondissent ou viennent mourir aux pieds de ce double vitrage qui scinde nos émotions en deux. Main dans la main, de chaque côté de la vitre, bien plus loin que notre inconditionnelle relation mère et enfant, dans la douleur, nous nous faisons frères de sang.

Je pressens déjà le procès corrida à venir, au cours duquel pénitentiaire et justice vont exiger la queue et les oreilles de mes garçons.

Puis, dés mon retour sur Paris, je me vide de mon sang, plus de plaquettes sanguines et trop de stress, à l’hôpital, je me fais transfuser régulièrement.

Je ne peux rien dire, rien faire, en dehors de ce que je fais déjà.

Je me contente de survivre sur la pointe des pieds...

Voilà, c’était en Juillet 2004 j’avais envoyé cette lettre (que j’ai corrigé pour l’adoucir) un peu partout, dont une copie à l’Afp, pour alerter sur les nouvelles philosophies carcérales et pénales et leurs applications...

En vain. Seul Ban public l’avait mise sur son site, et, le journal l’Envolée, publiée.

J’ai déposé une plainte qui a été classée sans suite au bout de trois ans, il y a peu, à nouveau, je me suis portée partie civile et aux dernières nouvelles, mon dossier d’aide juridictionnelle qui était soit disant égaré, vient de refaire surface.

Peut on se faire complice de cela ?

-  A suivre...

-  de Cathy



Publié le 20 octobre 2007  par catherine


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  • SAFARI CARCERAL
    de Cathy
    31 janvier 2017, par Fredella
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