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Franca Maï à la Fête de L’humanité-Rouen

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Franca Maï dédicacera ses romans les 27 et 28 octobre 2007 à la fête de l’Humanité à Rouen. Elle est invitée par la Librairie La Renaissance.

Le samedi 27 Octobre, accompagnée du compositeur-musicien DI2, elle vous invite à venir écouter ses lectures musicales, programmées à 16H.

Du rêve, de la musique, des mots, des maux et des utopies pour des réveils émancipateurs...


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Franca Maï
Photographiée par Arena (2007)

Lectures musicales

-  Extrait de L’amour Carnassier en avant-première
(Cherche-Midi Editeur parution janvier 2008)
Lorsque j’étais adolescente, je vivais dans un hameau de quinze maisons. Curieusement, les habitants se fréquentaient à peine comme si le choix de ce trou perdu recelait une envie de s’emmurer et de refuser tout contact avec l’espèce humaine. Certains mêmes ne connaissaient pas l’existence du voisin. Je n’avais aucun loisir à part celui d’observer la nature et d’essayer de percer les secrets des maîtres des lieux. Chaque pierre, chaque chemin, chaque fleur avait pourtant une résonance sur mon imaginaire. L’haleine des murs m’indiquait le degré de solitude ou de bonheur déployé et j’errais entre les herbes folles, les tumulus à la recherche d’un signe qui m’autoriserait à fuguer, loin de ce désert programmé.

Mais je n’avais que quatorze ans et la ville me faisait peur. Mes parents m’avaient affranchie sur ses tentacules destructeurs et son pouvoir d’ogresse. Je la pressentais vicieuse et nuisible. Ils me répétaient ici, nous avons la paix, Lou, tu ne peux pas comprendre la chance que tu as ! ...

La paix portait la couleur de l’ennui, le temps était suspendu, quelquefois il m’arrivait de compter les moutons.

Elle était un leurre.

Les fantômes ont la dent coriace, ils errent l’âme en peine, personne ne voulant les recevoir. Entre l’enfer et le paradis, ils flottent parmi les nuages et de temps à autre, ils pissent de rage.

C’est ce que vous appelez la pluie, par commodité.

Pourtant, au-dessus de vos têtes, s’ébroue un grand cimetière ambulant.

Les rêves sont-ils au-dessus ou au-dessous des êtres humains ?

La première baraque était située près d’une petite rivière, un peu isolée des autres. Mes pas m’y conduisaient en un quart d’heure. Elle était minuscule et disposait d’un gros chêne dressé sur un gazon mal peigné. Elle abritait Fana et Manuelo. Ils m’ont croisée, parfois m’accordant un sourire muet. Fana possédait une beauté sauvage à couper le souffle et Manuelo paraissait un géant à ses côtés. Il avait des yeux bleus très clairs qui perçaient l’infini. Ils marchaient toujours la main dans la main comme tous les amoureux accrochés aux étoiles. Fana accordait ses foulées à celles de Manuelo qui cheminait avec difficulté. Il était malade.

Ce qui s’est déroulé à l’intérieur des murs ne se raconte jamais. Les préjugés prennent toujours le dessus. Un Roméo et Juliette version trash dans les colonnes d’un journal régional, à la rubrique faits divers. Puis le papier enveloppe les épluchures de pommes de terre et termine à la poubelle.

Moi qui les ai guettés, épiés et aimés, je veux vous en dire plus.

1- La maison de Fana et de Manuelo

J’étais... Comment pourrais-je vous décrire mon état. Vidé...Le mot est trop faible. Incapable de bouger, de faire un pas, de respirer. Glacé, de l’intérieur, ma carcasse ne se réchauffait pas.

Voilà, elle était partie. Ma Fana avait pris la tangente.

Mon étoile avait filé. Jamais plus je ne verrais sa bouche dégouliner de plaisir, mordant la vie à vitesse enivrante. Jamais plus et cette résonance irréversible me paralysait les membres. Plus de soleil, de lune, de jour, de nuit, rien d’autre que ce manque d’elle et ces heures interminables figées dans le cafard. Ce déferlement de souvenirs qui m’agressait les neurones en démangeant ma viande me filait des maux de crâne. Mes cheveux avaient blanchi et mes yeux vides accusaient les cernes d’un vieillissement prématuré. Combien de temps s’était-il déroulé depuis cette trahison ? Car comment appelez-vous une femme qui vous brame des mots d’amour la veille et qui se barre sans rien dire ?... Pas une seule explication. Une sacrée putain de girouette.

Alouette, gentille alouette, alouette je te plumerai...

Non... Je ne lui conseille pas de se pointer à nouveau dans cette baraque. Je pourrais devenir fou. Il vaut mieux qu’elle s’abstienne de tout remords. Je ne veux plus voir sa gueule. Qu’elle reste là où elle est...

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-  Extrait 1 de L’Ultime Tabou

Trois jours interminables pour que j’arrive à admettre l’innommable.

Je suis à la morgue, ils l’ont nettoyée et ont tenté comme ils ont pu de tout dissimuler. J’ai embrassé délicatement son visage tuméfié, son cou, ses attaches fines et j’ai terminé en soufflant mon haleine dans sa bouche. J’ai demandé à ce qu’ils l’habillent de sa robe pourpre. Sa préférée.

Maintenant il faut vivre avec cette certitude. C’est ma Betty.

Et seule, l’ultime vision de mon enfant abîmé, gisant dans cette chambre froide prédomine les souvenirs heureux.

Le téléphone a sonné. La voix rocailleuse que je connaissais déjà a égrené son chapelet de recommandations.

-  Madame Alvy, votre fille est vivante. Je la vois piégée... dans un trou. Elle ne peut pas en ressortir. L’endroit se situe près d’un coin d’eau. A trois cents mètres de votre maison. Je suis formel. Elle respire encore. Faîtes vite. Elle a besoin de vous. Elle a faim.

J’ai raccroché. Ma fille est à la morgue.

Des illuminés, j’en ai cru durant ces quarante-cinq jours !... Ils appelaient la nuit, le jour. Ils l’avaient croisée sur la route, dans une fête foraine ou faisant du stop...

Une petite fille de dix ans, pouce levé sur des chemins de traverse, seule et déterminée comment ai-je pu croire toutes ces balivernes ?... Je me raccrochais à n’importe quelle thèse, tellement je voulais la voir vivante. C’était de l’espoir qu’ils m’apportaient. Du côté officiel, rien ne bougeait. Toute la vision s’est brouillée. J’ai raté le rendez-vous avec Betty.

La sonnerie a hurlé de plus belle mais je n’ai plus décroché. Désormais, je suis au rayon des absents. Déjà morte. Je ne vis que pour connaître la vérité. Je dois cela à Betty.

Deux ans. Les investigations poussées des gendarmes ont pris tout ce temps pour retrouver l’assassin.

C’est mon voisin. Le Professeur à la quarantaine élégante, poli et discret qui me saluait à chaque fois qu’il me croisait. Celui-là même qui le jour de l’enterrement de Betty, m’a serré la main, ému et autiste. Devant l’avalanche de maladresses des badauds du village regroupés pour la circonstance, il m’avait réconciliée avec la pudeur humaine.

C’est donc lui, le bâtard.

J’apprends que c’est un récidiviste. Il a déjà opéré dans un autre village de France, dix ans auparavant.

La colère s’empare de moi.

Pourquoi ne m’a-t-on rien dit ?

Je me serais déplacée vers des contrées plus clémentes, sans cette épée de Damoclès sur nos têtes.

Maintenant que je sais, la prise d’anti-dépresseurs se réduit de moitié. J’ai un visage, une silhouette à laminer et pour la première fois depuis le jour de la disparition de Betty, tous les détails, même insignifiants me reviennent en mémoire.

Je pénètre chaque jour dans sa chambre et je lui parle. Je me couche dans son lit et renifle l’odeur des draps que je n’ai pas eu envie de laver. Mais même l’effluve de sa peau s’échappe. Rien n’est immuable. Tout s’évapore et s’enfuit en volutes.

Le médecin qui me rend visite tous les jours, par compassion je suppose, m’a houspillée.

-  Madame Alvy, vous devez réagir. Il faut déménager, distribuer les jouets et les vêtements de Betty. Refaire votre vie et peut-être... un autre enfant. C’est la vie qui prime. Vous ne devez pas vous complaire dans cet univers morbide. Je sais votre souffrance. Je ne peux pas vous laisser vous enfoncer sans réagir.

Je ne lui en veux pas, il essaie de m’aider.

-  Docteur, ils ont retrouvé l’assassin.

-  Extrait 2 de l’Ultime Tabou

Hier, monsieur Bernard s’est installé chez moi. Il a pris ses bagages, a décoré le salon. Il a placé une pancarte A vendre sur les volets de sa maison. Nous l’avons décidé ainsi car nos conversations nous mènent fort tard dans la nuit et nos présences mutuelles nous confortent dans une compréhension de nos passés respectifs. Inutile de se séparer. Nous tentons de décoder l’inextricable, nous démêlons nos angoisses, nous affrontons nos frayeurs. Il n’y a aucun attrait physique entre nous, c’est un amour platonique, reposant. Nous pouvons parler de tout, sans faux-fuyants.

Le motif du papier peint me revient à la figure. Maintenant ma mémoire ne me fait plus défaut. Les arabesques, la couleur, les reliefs ...même l’odeur sont détectables. La première fois que je l’ai découvert c’est tapissé, dans la roulotte de la gitane. J’ai tout de suite détesté ce goût criard. Il m’agressait la vue.

Lorsque nous nous sommes installés avec Roberto, il a posé le même motif dans toute la maison. J’ai tout déchiré de rage. Il savait bien que je le vomissais mais ça l’a fait rigoler. Tu veux tout changer de moi, hein, ma belle !... mais je suis comme cela aussi, ne l’oublie pas. Je sais d’où je viens.

Il a habillé alors son atelier du même papier peint prenant un malin plaisir à le mettre en valeur en peignant les plinthes à la couleur dominante. Et je n’ai pas eu le courage de l’enlever. Mais je n’y mettais jamais plus les pieds.

Je comprends maintenant que Betty a subi son calvaire dans cette pièce que je maudissais.

Je suis passée déposer des fleurs sur la tombe de Betty. Monsieur Bernard m’accompagnait. Le jardinier, Monsieur Louis nous a croisés en détournant son regard. Il a craché au sol. Pourtant je voulais qu’il me parle du langage des morts. J’avais des questions à lui poser. J’ai compris qu’il resterait muet tant que je ne serais pas seule. Je n’ai voulu froisser personne. Nous sommes repartis sans faire de bruit en évitant les gravillons.

-  Extrait de Jean-Paul & La Môme caoutchouc (JPEG) A Ecouter sur le site de Franca

-  Son Nid : Cherche-Midi Editeur



Publié le 26 octobre 2007  par torpedo


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