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Villiers-le-Bel : Serait-il possible....
par La Louve

Catégorie société
Il y a (2) contribution(s).

(JPEG) -Serait- il possible que nous les soi disants "révolutionnaires professionnels" ou "amateurs de révolution" , enfin, nous , les communistes (je veux dire, tout les communistes) nous passions complètement "à côté" de Villiers-le-Bel ?

-  Serait-il possible que nous soyons à ce point devenus aveugles et sourds à la jeunesse de France, à la jeunesse du monde ?

Oui, cela pourrait être possible. Tout à fait possible.

Quand on écoute la plupart des déclarations, des avis, quand on lit les interviews et les communiqués de la plupart des hommes et femmes politiques, même de jeunes bien pensants qui se la jouent "cool" pour finalement dire exactement la même chose que les vieux bien pensants (surtout de gôche), on peut le croire, au final :

"On vous comprend mais ce n’est pas bien. Ne recommencez plus. Et surtout , dites bien que c’est la faute de la droite et de la misère sociale si vous en êtes là".

A « droite », c’est la vieille rengaine des « voyous » et des « zones de non-droit ».

A gauche, et vas-y qu’on t’en fait des tartines sur la méchante droite (comme si elle était seule et unique responsable de la situation, de la poudrière dont parle Begag), vas-y qu’on t’en écrit des kilomètres sur la « misère sociale » , l’absence de moyens, etc.

Mais eux, à mon avis, ils renvoient droite et gauche dos à dos, à leur manière, avec un air de dire :

« Vous êtes tous et toutes pareils et vous ne comprenez rien ».

Ils ne croient pas ou plus en l’action politique pour changer le monde.

Très souvent, à ma manière plus policée sans doute, je dois dire que je ne suis pas loin de penser exactement comme eux...

Nous, on confond peut être deux choses : la rage révolutionnaire (je le pense, oui) des jeunes de la banlieue, avec sa primitivité, le pied de nez permanent qu’elle fait à la politique et AUX politiques, son refus de se laisser domestiquer, contrôler, « embrouiller », d’une part, et d’autre part, les conditions sociales et matérielles qui font que cette rage révolutionnaire ne s’exprime presque que dans la violence physique.

On confond aussi les conditions de vie et les attentes des gens qui subissent cette rage révolutionnaire dans les quartiers, et ce qui se passe dans le cœur et dans la tête de ces jeunes-là.

C’est difficile pour moi d’écrire sur tout ça aujourd’hui car en essayant d’analyser un peu, j’ai déjà l’impression de mettre du côté de ceux qui veulent « contrôler par la parole » ; or je n’en ai pas envie. En plus, je n’aime pas faire le contraire de ce que je « prêche ».

En même temps, ce qui se passe n’est que la résultante de choses qui sont aussi dites et exprimées depuis des années, de NTM à Keny Arkana (vidéos) aujourd’hui (je n’oublie pas les autres, tout les autres, moins médiatiques, moins connus - en tout cas pour nous -, parfois moins talentueux, mais qui ont le mérite d’exister).

Quand Joey Starr, Kool Shen et Lord K hurlaient dans leurs micros : Mais qu’est-ce-qu’on attend pour mettre le feu, mais qu’est-ce qu’on attend pour ne plus suivre les règles du jeu (..). Je n’ai fait que vivre bâillonné, en effet Comme le veut la société, c’est un fait Mais il est temps que cela cesse, fasse place à l’allégresse Pour que notre jeunesse d’une main vengeresse Brûle l’état policier en premier et Envoie la république brûler au même bûcher, Ouais !(...)

NTM est né en 1988 et cet extrait est tiré de l’album "Paris sous les bombes", qui est sorti en 1995 !!!

Mais c’est sûr il n’y a pire sourd que ceux qui ne veulent entendre.

Et puis, c’était tellement tentant de « classer » le rap et le hip hop dans des catégories purement « culturelles » (surtout quand on était de gauche).

Ca commencé en pleine Mitterrandie, quand Sidney faisait son émission sur le hip hop sur TF1 à l’époque, encore chaîne publique. Premières tentatives de « domestication » sous couvert de « diffusion » de la « culture hip hop ».

Quand on était plus de droite, on faisait du rap une expression de « sauvageons », on crachait dessus en disant : « c’est même pas de la musique ».

Exact, le rap ce n’est pas de la musique. Pas que ça. C’est une nouvelle forme d’expression populaire, peut être un nouveau discours politique. Peu de gens ont voulu voir ça sous cet angle. Mais il y en a eu, à une époque, et ils se sont tus.

Il y a deux ou trois ans, c’est notamment la Marseillaise Keny Arkana qui prend le relais , avec « La Rage ».

Le message est toujours LE MEME que celui d’NTM, presque "mots pour maux", et il est toujours dit avec autant de force et de rage, justement :

« Keny Arkana - Dans mon esprit, la rage n’est pas quelque chose de négatif. Cela n’a rien à voir avec la haine qui a quelque chose d’autodestructeur, d’inerte, où chacun se - recroqueville. La rage, c’est rendre la colère positive. C’est un moteur. C’est être déterminé à aller de l’avant. La haine, c’est l’inertie, la rage, c’est la vie. Il ne nous reste pas grand-chose, à part cette envie de s’en sortir, cette envie que ça change. C’est ce qui nous maintient en vie. Quand je dis « on », je parle autant de moi, de mes frères, des gens des quartiers que de ceux qui vivent dans le tiers-monde. Pour une grande partie de la population mondiale, la rage, c’est tout ce qui nous reste.

Vous chantez : « Qu’est-ce qu’on attend pour se mettre debout. » Un appel ?

Keny Arkana- Je ne suis pas pour la révolte, mais pour la révolution. C’est ce qui combat l’inertie dans laquelle nous vivons. Aujourd’hui, les puissants sont contents de voir le peuple aussi inerte et robotisé. Je suis pour une prise de conscience. Relevons la tête malgré les difficultés du - quotidien. Essayons deux - secondes de regarder le voisin, l’état du monde, ce qui se passe. On va tellement dans un mur... Il faut changer de direction et « se recitoyenniser » dans le vrai sens du mot. Je pense à une citoyenneté mondiale, le pouvoir national n’existe plus à mes yeux.(...) »

-  ( Interview Huma 2006 )

Plus je pense à la mort de ces deux jeunes gens qu’étaient Moushine et Lakhami, plus je m’interroge sur les conditions de cette mort, plus je regarde les images des soulèvements, plus je me dis que tout cela est AU DELA du politique, de LA politique, comme on la connaît et la pratique depuis des dizaines d’années en France.

On aimerait bien, "nous les militants" (dont je me demande parfois si nous ne sommes pas totalement dépassés et obsolètes) et particulièrement , quand nous sommes communistes, pouvoir donner un sens marxiste, une "visée révolutionnaire" de prolétaires ( au sens traditionnel où nous l’entendons encore) à ces bagnoles brûlées, à ces bibliothèques saccagées, à ces flots de violence...

On aimerait bien, en général, circonscrire encore tout "cela" dans le "champ" du "politiquement envisageable". Ce qui ne serait qu’une énième manière de garder le contrôle peut être. D’appuyer sur le couvercle de la cocotte minute que Sarkozy a levé.

On aimerait bien que tout ces jeunes se disent, c’est la faute à Sarkozy, finalement.

Mais ils disent quoi en fait ? Ils disent : c’est la faute à l’Etat, et puis voilà.

Y’en a marre de l’Etat comme il est. De la politique et de la classe politique telle qu’elles existent aussi en tant que réalités et symboles. Pas seulement au niveau national mais aussi au niveau mondial.

On ne parle plus de l’engouement des listes « Europalestine », dans les banlieues pourtant ça aussi c’était éclairant.

On en a fait, à tort, le résultat d’un phénomène « d’identification ethno-culturel ». Mais c’était (et c’est toujours) autre chose.

La Palestine, c’est le symbole mondial le plus criant de l’injustice contre les faibles et de la collusion des politiques pour gérer une situation comme eux ils le veulent, quitte à faire mourir l’Humain. Moi, ça a été une des causes qui m’a « amenée » à la gauche, et elle me tient toujours autant à cœur qu’il y a 10 ans ; mais aujourd’hui, je ne peux plus en entendre parler à la radio sans avoir des réactions quasi-épidermiques contre les hommes politiques du « gouvernement monde ».

Tout ces symboles qui disent que les plus forts « niquent » toujours les plus faibles, droite ou gauche.

Symboles que, une fois que t’es élu, t’es le chef, donc tu fais tout ce que tu veux. Et rien à faire de la minorité, des faibles.

Un tel sentiment de révolte et d’injustice presque "trans- générationnel", c’est très dur à exprimer "poliment", surtout dans une société où le politiquement correct sert surtout de vaseline pour enfiler les "autres", ceux qui n’ont pas la réalité du pouvoir.

Pour moi, tout ces jeunes, ils veulent du respect, et ce respect, il se fonde dans une demande très précise, qui est une demande de morale.

Pas au sens bourgeois, mais une morale fondée sur le respect de la dignité humaine et de la parole donnée. Une morale d’action aussi : fais ce que tu as promis, ne vas pas au-delà du mandat que t’ont confié les gens qui te délèguent leur pouvoir. "Sois un homme mon fils, ne te comporte pas comme un chien !"

Ils s’y prennent peut être pas bien pour nos esprits trop formatés et asservis, et ils confondent parfois le respect et la crainte qu’ils peuvent inspirer à autrui, y compris à leur frère, à leurs parents etc.

En même temps ils sont dans une dialectique incroyable avec la notion de peur - ils savent, ils ont compris, je pense, qu’on veut nous faire « marcher à la cravache », nous gouverner par la peur.

Alors, ils décident de faire encore plus peur que ceux qui veulent nous faire peur. Assez logique. Si j’en avais la tripe, je ferai peut être comme eux.

Et je vais aller plus loin, au bout de mon raisonnement. En réalité, peut être qu’ils ne confondent pas du tout - peut être que leur violence et physique et matérielle, ce refus de discuter, c’est aussi un bouclier, une protection, pour ne pas « se faire ambiancer » par les politiques, qui pourrissent et gâchent tout ce qu’ils touchent.

Peut être que cette manière très directe d’envoyer un message très simple (« arrête de te payer ma tête ») leur permet de rester intègres et purs. Ils ne veulent pas nous parler, dialoguer, en tout cas, pas maintenant.

Ils signent une faillite de l’Etat en tant qu’être politique.

En cela par contre, et sans le savoir ils font peut être du marxisme avant l’heure, et certes, pas au bon moment, ni de la bonne manière.

Mais je rappelle au passage que notre but final à nous aussi, communistes, "normalement", au delà de la fin du capitalisme, ça doit être la disparition de l’Etat, la fin des flics et des députés.

C’est peut être sur ces passages là qu’il faut travailler avec eux - pas pour nous , pas pour nous faire élire, ni pour les faire rentrer dans ce vieux système qui craque de partout, mais pour les aider à verbaliser, à analyser, ce sont eux les feux follets de nos espoirs révolus.

Finalement, je dirais que ça ne me plaît pas les pays où on blesse et on tue la jeunesse, qu’elle soit noire, bleue, verte, en baskets ou en santiags.

Je suis vraiment désolée pour les policiers, que je n’ai pas envie de voir tirer comme des lapins non plus. Malheureusement pour eux, ce sont des symboles en première ligne de tout ce qui irrite ces jeunes (et aussi si on veut être honnête, quelques « moins jeunes ») : l’Ordre fondé sur un compromis immoral.

(Ce qui a poussé Royal à vouloir distinguer son ordre "juste" à celui, "injuste", immoral.)

Je suis encore plus désolée pour les gens qui se font brûler leur voiture, et tout le reste - (et je signale que, comme beaucoup d’entre nous, j’ai ma « petite histoire » sur ces "enragés" que je regarde malgré tout avec sympathie et espoir - oui, espoir - ; je me suis déjà fait dépouiller des pieds à la tête un soir de Fête de la Musique par une de ces bandes de « djeuns » comme on dit. Donc je ne devrais pas être complaisante, selon une logique individualiste...)

C’est vrai que cette jeunesse exerce une sorte de Terreur, et qu’elle a l’air de nous dire que si tu n’es pas avec elle , tu es contre elle.

Or, cette jeunesse là, elle est victime d’un assassinat permanent depuis 25 ans.

J’ai encore plein de choses à dire sur ce sujet, mais je vais en rester là pour l’instant, et j’espère que j’aurais ouvert une brèche quelque part.

Je terminerai juste en souhaitent la paix à l’âme de Moushin et à celle de Lakhami, et j’envoie mes pensées sincères à leurs familles. C’est trop dur de perdre son enfant.

Fraternellement à tous les enragés et à tous les exploités

-  La Louve

source : Bellaciao



Publié le 2 décembre 2007  par torpedo


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Forum de l'article
  • Villiers-le-Bel : Serait-il possible....
    par La Louve
    6 décembre 2007, par régis
    Dans le système de justification bourgeois l’ultime rempart aura été d’alléguer des bienfaits d’un système dont, dit-on, il est inconcevable qu’il ne fonctionne sans pertes. Or ce sont les mêmes bourgeois qui justifient de pertes humaines qui peuvent, par exemple, s’indigner de ce que des émeutiers de banlieues brûlent des voitures d’ouvriers, qu’eux-mêmes, bourgeois exploitent pourtant. C’est dire ...
  • Villiers-le-Bel : Serait-il possible....
    par La Louve
    14 décembre 2007, par Serge Rivron

    Ce n’est pas seulement "cette jeunesse-là" et pas seulement depuis 25 ans que l’assassinat est permanent en occident. La logique du profit, de l’exploitation du monde et des humains qui le peuplent se développe sur le terreau de l’angoisse et de l’insuffisance des êtres dès lors qu’ils se croient "libres", bêtement libres, c’est à dire capables de trouver seuls le chemin de leur autonomie. C’est le résultat de cette illusion, véhiculée par 150 années de constructions idéologiques pré et post-industrielles, qui fait imploser notre système.

    Pour autant, il est encore plus illusoire qu’aucun d’entre nous, bourgeois ou voyou, riche ou pauvre, profiteur ou exclu, se réfugie derrière un quelconque droit à la rage, une quelconque circonstance atténuante de situation ou de naissance pour justifier sa violence envers soi ou les autres. Parce que cette rage-là, c’est dans tous les cas ou presque, encore le désir d’en croquer - je veux dire de croquer de cette malfaisance qu’on appelle le consumérisme, la croissance, le développement (qu’il soit “durable” ou non).

    La seule révolution, c’est d’essayer de bâtir autre chose, si ce n’est dans la joie, si ce n’est dans l’amour, au moins dans l’écoute et la patience, là où l’on est, pour et avec ceux qui y vivent, soi-même compris. C’est un très long et très difficile ouvrage, assurément. On peut même au passage applaudir à quelques jolis feux de joie, quelques barricades, quelques saines rages. On peut. Mais que ce ne soit surtout pas sans voir que ces rages, ces barricades, ces incendies sont autre chose qu’une nouvelle régression.

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