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L’Irak occupé dans l’œil du cyclone
Entretien avec Dahr Jamail

Catégorie politique
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(JPEG) Les militaires américains affirment que l’augmentation de 30’000 soldats (opération « surge » (1)) a stabilisé l’occupation. Est-ce vrai ?

-  Dahr Jamail : La campagne de propagande qui est menée par l’essentiel des médias officiels aux Etats-Unis se fonde sur l’admission que ledit « surge » fonctionne. La ligne de l’argumentation est en gros la suivante : « Les gens retournent dans leur maison à Bagdad, moins de gens meurent », et ainsi de suite.

Il est vrai que moins de soldats états-uniens ont été tués - en mai de cette année, 131 avaient été tués, en novembre le nombre se situe à 40 - mais il ne nous est pas expliqué pourquoi. Moins de patrouilles états-uniennes sont utilisées. Et les Etats-Unis ont acheté beaucoup de secteurs de la résistance dans la province essentiellement sunnite de Al-Anbar [dont la plus grande ville est Ramadi] située dans l’ouest irakien ainsi que dans la capitale Bagdad. Parallèlement, le dirigeant rebelle chiite Moqtada al-Sadr a déclaré le cessez-le-feu. Il y a eu aussi une fantastique escalade dans l’utilisation des attaques aériennes.

Pour ce qui concerne Bagdad, nous devons avoir à l’esprit le fait que 1 million sur les 6 millions qui y vivaient ont fui. De plus, s’il y a moins de violence dans la capitale, c’est parce que nous assistons à la phase finale des opérations menées par les escouades de tueurs sectaires soutenus par les Américains. Le « nettoyage confessionnel » et la ségrégation des quartiers mixtes [du point de vue confessionnel] sont maintenant largement accomplis.

Il y a un certain nombre de personnes qui retournent à Bagdad. Mais cela a peu à voir avec une nouvelle confiance qui existerait parmi la population. Depuis le 1er octobre 2007, la Syrie - le dernier pays qui a permis l’entrée sans restriction des Irakiens - a imposé avec force de nouvelles restrictions dans l’attribution de visas.

Ainsi, beaucoup de gens qui arrivent à la frontière syrienne doivent s’en retourner.

Ils peuvent rester dans le désert, dans un camp de réfugiés, ou retourner à Bagdad. De plus, des gens reviennent de Syrie et de Jordanie parce que leurs économies se sont évaporées.

Depuis que « surge » a été lancé, le nombre d’Irakiens déplacés a quadruplé.

Maintenant, il y a plus de 1 million de personnes qui ont été tuées, 3 millions blessées, et 5 millions déplacées.

A cela s’ajoutent 4 millions qui ont besoin d’une aide d’urgence. Cela signifie qu’une moitié de la population de ce pays a été soit déplacée, soit blessée, soit à besoin d’une aide d’urgence ou a été tuée.

Quels sont les secteurs de la résistance essentiellement sunnite qui coopèrent avec les Etats-Unis ?

-  De nombreux cheiks (chefs de tribu), avant tout dans la province Al-Anbar, ont accepté de l’argent des Etats-Unis afin de donner l’ordre à leurs combattants de baisser les armes. C’est la première raison pour laquelle il y a moins de violence dans cette province. Ainsi, des combattants de la résistance ont été payés, armés, et maintenant soutenus par les militaires états-uniens qu’ils combattaient il y a encore quelques mois. C’est un exemple classique de diviser pour régner. Les Etats-Unis maintenant arment et soutiennent desdits groupes de résistance sunnite tout en soutenant le gouvernement à majorité chiite de Bagdad. C’est une vraie bombe à retardement.

Pourquoi Moqtada al-Sadr a-t-il appelé au cessez-le-feu

-  Sa milice du Mehdi a été fortement infiltrée par des gangs criminels et par « des éléments étrangers », ce qui a conduit à provoquer des conflits entre groupes rivaux. Il a appelé à un cessez-le-feu de six mois pour reconstruire sa milice, pour vérifier les membres qui la composent et pour en écarter les éléments indésirables. Voilà la raison pour laquelle, actuellement, existe un cessez-le-feu.

La goutte qui a fait déborder le vase fut l’attaque par les membres de sa milice de l’organisation rivale, les Brigades Badr [brigades liées à l’Assemblée suprême de la révolution islamique en Irak - ASRII] dans la ville sainte de Kerbala il y a quelques mois. Moqtada al-Sadr n’avait pas donné l’ordre d’attaquer et il se battait pour maintenir le contrôle sur ses supporters.

Les Etats-Unis sont en train de construire un gigantesque complexe avec leur ambassade dans Bagdad. Qu’est-ce que cela nous indique sur leur plan à long terme ?

-  Leur plan est de rester en Irak de manière permanente. Il n’y a qu’à voir leur mégabase militaire et leur nouvelle ambassade. Il s’agit de la même infrastructure que nous avons vue dans des zones militarisées par les Etats-Unis, sur la planète, comme au Japon, en Corée du Sud ou en Allemagne. Aussi bien le National Security Strategy [le rapport annuel sur la stratégie militaire des Etats-Unis produit par la Maison-Blanche] que le Quadrennial Defense Review Report [rapport établi par le Département de la défense] - qui sont les deux moteurs de la politique extérieure états-unienne - font appel aux forces militaires afin de protéger « les intérêts des Etats-Unis » tels que le pétrole, le gaz naturel, les couloirs de navigation dans le Moyen-Orient. Jusqu’à ce que ces priorités soient changées il n’y aura pas de modification de l’orientation des Etats-Unis dans le Moyen-Orient et pas de retrait de l’Irak.

Que pouvons-nous attendre du Parti démocrate s’il gagne la prochaine élection présidentielle ?

-  Les trois candidats démocrates les plus importants en lice pour l’élection présidentielle de 2008 - Hillary Clinton, Barack Obama et John Edwards - ont déjà éliminé de la discussion le retrait total de l’Irak jusqu’à après leur premier mandat, soit en 2013 - c’est-à-dire s’ils arrivent au pouvoir. Dès lors, on peut attendre peu de changements de la politique états-unienne sous une nouvelle administration.

La région pour l’essentiel kurde au nord de l’Irak, jusqu’à maintenant, est apparue comme une histoire à succès. Or, actuellement, des analyses apparaissent soulignant que des tensions ethniques sont en train d’émerger. Quelles en sont les raisons ?

-  Premièrement, c’est parce que les Kurdes veulent l’indépendance face à Bagdad. Cette revendication était faite et les Etats-Unis en avaient pleinement connaissance depuis le début de l’occupation. Maintenant, les Kurdes signent leurs propres contrats avec des compagnies pétrolières (avant tout des majors pétrolières occidentales) et font le pied de nez à Bagdad dans ce domaine. Cela a été un signal pour la Turquie que les Kurdes effectivement s’engageaient en direction de l’indépendance. Cela constitue la principale raison de l’agression contre les Kurdes dans la dernière période [pression militaire effectuée par Ankara au nom du combat contre les forces du PKK qui se trouvaient sur le territoire irakien].

Un élément du plan kurde a été d’éloigner les groupes ethniques non kurdes de Kirkouk, leur centre pour les ressources pétrolières. Les Kurdes ont repoussé des Arabes, des Turkmènes et d’autres minorités afin de faire de cette ville une ville plus kurde. Cela a abouti à un nettoyage sectaire des quartiers mixtes par la milice kurde, les Peshmergas, qui est soutenue par les Etats-Unis. Cette milice a enlevé toutes les signalisations en langue arabe et seul le drapeau kurde flotte sur la ville. Il n’est pas besoin d’insister sur le fait que cela n’a pas aidé à réduire les tensions sectaires dans la ville.

Quelle est la profondeur de ces divisions sectaires (communautaires) en Irak et à quel point sont sérieuses les tendances à diviser le pays ?

-  Les divisions sectaires sont le résultat de la politique états-unienne de diviser et subjuguer. On ne peut pas sous-estimer l’impact des gangs de tueurs sectaires, instrumentalisés par John Negroponte [ambassadeur en Irak de juin 2004 à avril 2005] et facilités par le colonel James Steele, le « conseiller » pour les « affaires de sécurité en Irak » [de 1984 à 1986, ce colonel avait été à la tête des conseillers militaires américains encadrant l’armée salvadorienne]. Negroponte et Steele ont lancé ces gangs de la mort en novembre 2004 et les ont contrôlés au travers du Ministère de l’intérieur irakien.

Ils ont financé, armé et soutenu ces groupes de la même façon qu’ils organisaient les escadrons de la mort en Amérique centrale au cours des années 1980.

Cela constitue une pièce majeure du plan états-unien visant à diviser le pays. Dès lors, évidemment, nous faisons face aux tentatives non déguisées d’entretenir les divisions. La Maison-Blanche a rendu hommage au premier ministre Nouri al-Maliki pour les pas en avant qu’il a faits en direction d’une « division soft » du pays.

Que pouvez-vous nous dire de la vie quotidienne des gens en Irak ?

-  Il n’y a pas de vie normale en Irak. A tous les niveaux, les infrastructures sont dans une situation bien pire qu’avant l’invasion. Le chômage oscille entre 60 et 70%. Les maisons disposent d’électricité seulement durant 5 heures par jour. Il y a des pénuries permanentes de gaz [pour cuisiner, pour se chauffer].

Et 70% des Irakiens n’ont pas accès à l’eau potable.

Plus de la moitié du personnel médical a fui le pays et la situation dans les hôpitaux est pire que celle existant lorsque l’ONU imposait ses sanctions suite à la première guerre du Golfe en 1991. L’occupation de l’Irak est une catastrophe complète et on pourrait facilement argumenter que c’est le résultat d’une politique génocidaire conduite par l’actuelle administration Bush, par les deux administrations Clinton et, auparavant, par l’administration de Bush père. C’est une guerre bipartisane [des républicains et des démocrates] conduite par les administrations états-uniennes successives, qui s’est prolongée durant des décennies et qui a abouti à la destruction du pays.

Le 1er décembre 2007

Dahr Jamail est un des rares journalistes indépendants qui publient des analyses et des reportages depuis l’intérieur de l’Irak. Il vient de publier un livre intitulé « Beyond the Green Zone. Dispatches from an Unembedded Journalist in Occupied Iraq » (Ed. Haymarket Books]. L’entretien a été conduit par l’hebdomadaire « Socialist Worker », le 1er décembre 2007. (réd)

Source et Traduction : A l’encontre

Note

(1) Utilisé dans le jargon militaire, « surge » est devenu le synonyme du nouveau plan Bush pour l’Irak, et la source d’un nouvel épisode dans la guerre des mots entre le pouvoir et l’opposition. Selon le dictionnaire, « surge » se traduit par « mouvement puissant, vague, montée ». Il correspond à l’envoi de 30 000 hommes supplémentaires en Irak.

-  Lu sur : Radio Air Libre



Publié le 8 décembre 2007  par torpedo


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  • L’Irak occupé dans l’œil du cyclone
    Entretien avec Dahr Jamail
    29 janvier 2016, par Sara
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