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L’errance
une nouvelle de Franca Maï

Catégorie free littérature
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L’errance de Franca Maï
Illustration MANUJI

site : MANUJI

Le soleil calcinait son cerveau brouté d’orages. Allongé sur l’herbe, le visage tourné vers le ciel, il ne cherchait aucunement à se protéger. L’ombre ne lui apporterait aucun apaisement. Il le savait. S’il avait pu crever là, c’eût été l’idéal. Il aurait laissé la faucheuse glacer ses veines avec soulagement. Mais elle ne voulait pas de sa ­viande. Rien ne changeait pour lui. Aucune femme ne l’avait accueilli entre ses cuisses et même l’ultime maîtresse lui crachait son dédain. Il reprit la route.

Allez montre que tu es un homme pour une fois, bats-toi !... Les pierres que son pied achoppait fébrilement semblaient lui susurrer cette ode hypnotique au diapason des voix intérieures qui le harcelaient.

Il ne connaissait ni la date, ni l’heure, ni l’année, il se contentait de marcher et d’avaler des kilomètres, guidé par l’horloge et le strip-tease de la nature.

Les neurones ne lui laissaient aucun répit. Toujours en ébullition, paralysant ses rêves la nuit, exigeant qu’il n’oublie rien. Mais comment aurait-il pu occulter les yeux noirs de sa vieille mère le suppliant en une prière muette ? Fais-le pour moi, au nom de notre amour !

Il était né de ce ventre douillet. Elle l’avait protégé, nourri, aimé avec une intensité exemplaire au rythme du fado, de ­petits plats épicés et il avait été incapable de lui rendre ce service. Alors choisissant la tangente, fuyant la maison, le nid douillet, le refuge, il l’avait laissée combattre, seule. La maladie qui la grignotait chaque jour inéluctablement la rendait méchante et agressive. Il ne reconnaissait plus sa maman. La sienne, elle, avait toujours été forte. Ce petit tas d’os recroquevillé, à la peau jaunie, était une sorcière ! Il en était persuadé. Sa mère avait été kidnappée par des anges !... Il situait l’enlèvement le soir fatidique où le chien avait hurlé comme un damné, le contraignant à partager sa niche pour taire les aboiements hallucinés !...

C’est pour cette raison qu’il s’enhardissait à suivre sa trace. Pour la retrouver telle qu’avant. Solide comme un roc et riant à gorge déployée.

Cette envie de mourir n’était qu’une faiblesse passagère. Son poids lui jouait des tours et la fatigue était mauvaise conseillère.

Il humait l’haleine du vent quêtant les indices pour la direction à suivre. La bonne.

Ses pas le conduisirent aux portes d’un village en fête. Des violons tziganes perforaient les tympans de sons joyeux et des robes bariolées ­virevoltaient en vagues effrénées. On lui tendit un verre et l’élixir réchauffa instantanément sa chair lui donnant un coup de fouet salutaire. Il se mélangea à la foule, remplit son verre encore et encore et, ivre, plongea avec délectation dans la volupté de la transe humaine. Grisé par l’alcool et les carcasses en sueur, il se surprit à voir son sexe grossir. Cela le mit mal à l’aise.

-  Tu es trop gentil Paul !... Tu es un gros nounours !... Aucune femme ne voudra de toi. Les femmes aiment les hommes forts et protecteurs...

C’est ce que lui répétait sa mère tous les jours et il avait fini par la croire. Après tout, elle avait l’expérience et connaissait les arcanes du désir ­féminin tout comme, d’ailleurs, elle savait ce qui était utile pour lui. Elle n’avait jamais voulu qu’il se confronte au monde extérieur. Des loups, disait-elle, assoiffés de pouvoir, aveuglés par l’argent, fossoyeurs de la lumière ! Et elle en connaissait un rayon. Toute sa vie, elle avait trimé. Levée à l’aube et couchée aux hoquets de la pleine lune, ses doigts fertiles plantant l’aiguille dans des tissus réfractaires, cousant des vêtements à la chaîne, pour des entreprises dévoreuses. Ce monde est ingrat, tu es trop faible pour le chevaucher !... Près de moi, tu ne risques rien.

Alors tout naturellement, leurs rôles respectifs s’étaient mis en place. Il restaurait et s’occupait de l’entretien de la maison, coupait le bois, tondait le gazon, ­réparait la voiture du pater décédé dix ans auparavant.

D’ailleurs, la Mercedes d’occasion ne bougeait pas du garage. Sa mère le lui avait interdit. Les voyages ne mènent nulle part sauf à la tombe, regarde ton pauvre père, paix à son âme ! Le vieux avait poussé son dernier râle en grillant un feu rouge après un licenciement abusif. C’est le jour de son enterrement que sa mère lui avait précisé qu’il ne travaillerait ­jamais pour autrui. Trimer pour se faire exploiter, j’ai déjà donné ! Le travail m’a pris un homme, je préserverai le second !

Les violons accélérèrent leur tempo pour terminer crescendo leurs plaintes langoureuses, laissant les visages inondés d’eau et les cœurs en chamade. La foule se dispersa, ­essoufflée, et s’octroya un temps de pause en remplissant les ventres de mets aux saveurs inconnues. Le vin coulait à flots, on lui remplit de nouveau son verre. Il se sentit étrangement bien.

Vidé du suc malfaisant des obsessions bourdonnantes.

C’est alors que les guitares entamèrent une conversation saccadée et qu’il la vit. La gitane trônait au milieu des musiciens. Longue chevelure ébène flottant sur une robe rouge. Elle se déhancha et entama une danse endiablée. Ses pieds nus tapèrent le sol et ses chevilles, parées de bijoux, lui renvoyèrent l’éclat d’un soleil lumineux. Fasciné, il l’observait et l’animalité que son corps dégageait le fit trembler. Il sentit le froid de nouveau le transpercer. Les yeux noirs de sa vieille mère le suppliaient en une prière muette. Fais-le pour moi au nom de notre amour.

Mais que devait-il faire au juste ? Il ne le savait pas. Qu’attendait-elle de lui ?..

Les anges ne lui facilitaient pas la tâche. Ils prenaient un malin plaisir à brouiller les pistes.

Ses jambes étaient lourdes.

Des aiguilles pénétraient son crâne, lui filant la nausée. Sa vision paraissait trouble. Maintenant, la gitane s’était multipliée par dix et toutes les courbes qui se télescopaient, laissant dévoiler une nudité mate, le menaçaient. Il voulut se lever mais aucun de ses membres ne répondit. Alors il se coucha en chien de fusil et sombra dans un sommeil de plomb.

Les cloches du village égrenèrent leurs douze coups. Il se réveilla, la bouche pâteuse et les paupières plombées. Il dormait dans une roulotte, la gitane à ses côtés. Elle le regardait fiévreusement.

-  Tu es un merveilleux amant. C’était ta première fois. Tu es un cadeau du ciel.

Il ne se souvenait de rien. Des nuages flottaient dans sa boîte crânienne. La peau de cette femme était douce et les caresses qu’elle lui prodiguait lui prouvèrent qu’il ne rêvait pas.

Le lendemain, au chant du coq, il sut ce qu’il devait faire.

La maison était plongée dans une ­pénombre totale. Sa vieille mère allongée sur le lit, sifflait entre ses dents. Elle souffrait. Il tripla la dose de morphine. Il lui prépara un bain chaud, la déshabilla délicatement et lava chaque parcelle de son corps. Il l’habilla d’une jolie robe, la maquilla et la plaça près du feu de cheminée. Les violons commencèrent leurs mélopées envoûtantes.
-  Il ne faut pas avoir peur, Maman, je suis là, près de toi, mes amis aussi. Tu as mérité ton repos. Je t’aime. Il l’embrassa. Elle lui sourit, satisfaite.
-  Tu es un homme maintenant, je peux partir tranquille. Il ne lâcha sa main qu’au moment où elle plongea dans l’éternité. Sa vieille mère s’était mise debout et riait aux éclats. Les yeux noirs remplis de tendresse.

-  Nouvelle parue dans CCAS infos N°282

-  Franca Maï est l’auteur des romans Momo qui kills, Jean-Pôl et la môme caoutchouc, Speedy Mata, l’Ultime Tabou, Pedro, tous parus au cherche midi editeur (également chez Pocket Nouvelles Voix pour les deux premiers). Son sixième roman, l’Amour carnassier, paraîtra au mois de janvier 2008, toujours au cherche midi. Site



Publié le 2 janvier 2008  par franca maï


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