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L’écologie, la gauche et l’Etat
par Eric Le Lann

Catégorie politique
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(JPEG) Au cours de ce siècle, l’humanité va se trouver brutalement confrontée à des contraintes naturelles fortes, alors qu’au cours des siècles précédents, les progrès techniques, pour peu qu’ils soient bien utilisés et voient leurs fruits répartis, semblaient pouvoir l’affranchir de ce type de contraintes. Fait nouveau, ces contraintes se manifestent à l’échelle de la planète dont on ressent dorénavant le caractère fini, et donc à l’échelle de l’humanité, dont l’unité de destin peut être mieux perçue.

Il est impossible de dresser en quelques lignes un inventaire de ces contraintes. S’agissant des ressources, la question des ressources énergétiques est souvent évoquée mais les problèmes de l’agriculture seront également sensibles.

L’augmentation du prix du blé vient de donner un signe avant-coureur des difficultés qui pointent.

Les spécialistes en conviennent, il ne s’agit pas d’un phénomène conjoncturel. Stagnation de rendements, dégradation de sols, épuisement de nappes phréatiques avaient déjà été relevés. S’y ajoute dorénavant la concurrence entre l’énergie et l’alimentation pour l’utilisation des céréales. Lester Brown résume brutalement cette situation : « Dans les faits, les 800 millions de propriétaires du parc automobile mondial sont en compétition directe pour l’utilisation des ressources alimentaires avec les 1,2 milliards d’individus vivant avec moins d’un dollar par jour » (Le Plan B, son dernier ouvrage paru). Avant même que cette dernière donnée n’apparaisse, dans l’ouvrage Une voie étroite pour la sécurité alimentaire d’ici 2050, publié par l’Organisation Mondiale de l’Alimentation en 2003, Philippe Collomb considérait que « l’Afrique devra multiplier sa production alimentaire par 5 tandis que l’Asie, notamment la Chine et l’Inde, ainsi que l’Amérique Latine, devront la doubler », ce alors que bien des terres arables se dégradent. Globalement, par delà la disparité des situations selon les régions du monde, la capacité à résoudre la question alimentaire dépendra des conditions de productions, mais aussi de l’évolution, ou non, des habitudes alimentaires vers une plus grande consommation de viande, qui nécessite plus de terres agricoles, et, bien sûr, de l’évolution démographique.

Le dérèglement climatique est évidemment une autre donnée majeure dont les conséquences ne peuvent encore être évaluées avec certitude.

Le dernier rapport du GIEC (Groupe Intergouvernemental d’Experts sur l’avenir du Climat) fait état d’un réchauffement compris entre 2 et 4,5 degrés, si le taux de dioxyde de carbone double par rapport aux années 90, sans exclure « des valeurs substantiellement supérieures » 1. Rappelons que 2 degrés d’augmentation de la température atmosphérique représentent déjà une rupture inouïe en un laps de temps si bref et que ces 2 degrés ne sont qu’une moyenne annuelle planétaire. Ces modifications induiront un changement des conditions écologiques dont dépend l’activité de plusieurs milliards d’êtres humains, en premier lieu les agriculteurs, les éleveurs et les pêcheurs. La grande incertitude est la suivante : au-delà des notions de réchauffement et de changement climatique, sommes-nous devant un processus de modification profonde des équilibres fragiles de la couche superficielle de la Terre (océans, atmosphère et mince pellicule de vie à la surface terrestre) ? Cette thèse est, notamment, celle de James Lovelock. Sans pour autant se rallier à son idéologie réactionnaire, proche du courant dit de « l’écologie profonde » et à toutes les solutions qu’il préconise sous le vocable de « repli durable », on peut porter attention à son diagnostic. Le dernier rapport du GIEC, déjà évoqué, mentionnait que « les modèles utilisés n’incluent pas les incertitudes liées aux rétroactions dans le cycle du carbone ». C’est sur ces rétroactions, qui mériteraient d’être exposées de manière détaillée, que se focalise James Lovelock. Dans son dernier ouvrage, La revanche de Gaïa, il considère que « dans une période interglaciaire comme celle que nous connaissons, le système Terre est pris dans un cercle vicieux de rétroactions positives. Toute élévation de température - qu’elle provienne des gaz à effet de serre, de la disparition de la glace arctique et de la modification de la structure des océans, ou de la destruction des forêts tropicales - est amplifiée et ses effets sont exponentiels. Le réchauffement global s’emballe, et le temps manque pour agir ».

L’interpellation de James Lovelock n’est pas isolée. Ainsi, Hubert Reeves évoquait dans son livre Mal de Terre des scénarios planétaires qui convergent avec les hypothèses de Lovelock.

Enfin, donnée tout aussi importante, mais peu étudiée par les courants contestataires, le choc démographique. La population mondiale va passer de 6 milliards d’habitants à 8 à 9 milliards en 2050. Les perspectives démographiques dépendent du moment où le taux de fécondité et le taux de mortalité s’équilibrent. Les démographes estiment que si ces taux s’équilibraient en 2010, on irait vers une stabilisation de la population en dessous de 8 milliards en 2060. La stabilisation se ferait en 2095 à environ 10 milliards, si cet équilibre intervient en 2035, et à 14 milliards d’habitants en 2100 s’il intervient en 2065.

Mentionnons seulement une conséquence de cette explosion démographique : elle rend impraticable l’hypothèse d’un retour aux modes anciens de consommation et de production.

Tout au long du siècle qui vient, ces contraintes vont progressivement accroître leur emprise. On peut, certes, imaginer que des changements technologiques de grande ampleur puissent à terme apporter des solutions nouvelles. Mais, au mieux, ce sera l’affaire de plusieurs décennies, durant lesquelles c’est l’état actuel des rapports de l’homme à la nature qui dictera encore la conduite de milliards d’êtres humains. Et, dans cette hypothèse, conduire la transition vers une situation nouvelle sera un défi d’une difficulté incommensurable, qui ne pourra être, à l’évidence, l’œuvre des forces qui dominent la mondialisation à ce jour.

Nul ne peut prédire dans le détail les conséquences politiques et sociales de ce changement d’époque. Mais, à n’en pas douter, il s’agit là d’une situation grosse de tensions, de déstabilisations et de souffrances pour les perdants de cette nouvelle donne.

Peut-on se passer d’un Etat pour répondre aux enjeux écologiques ?

Face aux enjeux écologiques et à la crise de ressources qui se dessine, ce qui domine aujourd’hui c’est l’appel à la responsabilité individuelle, au changement des habitudes culturelles, au foisonnement des initiatives multiples.

Cet appel peut-il suffire à résoudre les problèmes d’une ampleur totalement inédite, et ce, dans le court laps de temps qui nous est donner pour éviter un recul grave de la civilisation ?

Pour répondre à cette question, le livre de Jarel Diamond, Effondrement, donne des indications utiles. Jarel Diamond s’attache à décrire les expériences de civilisations confrontées à des changements de conditions écologiques, certaines ayant réussi à s’adapter, là où d’autres ont échoué et se sont effondrées. Il distingue parmi les réponses aux crises de ressources entre celles qui émergent « par le bas », et celles qui émergent « par le haut », nécessitant la mise en œuvre d’une politique par un pouvoir central. Les exemples de réponses « par le bas » sont ceux de communautés d’êtres humains, de taille limitée. Le seul exemple donné de réponse à l’échelle d’un territoire vaste et peuplé est un exemple de réponse « par le haut », celui du Japon quand ce royaume eut à mettre en oeuvre une politique de reforestation qui évita à ce pays un désastre écologique.

Pour prendre une situation contemporaine, l’Islande, qui a entrepris la réorientation de l’ensemble du fonctionnement énergétique du pays, fait appel non pas à la responsabilité individuelle mais à une politique d’Etat forte, cohérente et à long terme, dont la mise en œuvre est certainement favorisée par une culture commune et un sentiment fort de communauté de destin. Dernier exemple, dans son livre Le plan B, Lester Brown cite le cas de la lutte contre la désertification et la dégradation des sols en Chine, en évoquant la politique visant à ce que les éleveurs réduisent de 40% leurs troupeaux de chèvres et de moutons et les remplacent par du bétail destiné à la production laitière. Une telle politique pourrait-elle être menée, dans un pays où, selon lui, la richesse se mesure au nombre de bêtes possédées, par le seul appel à la responsabilité individuelle et sans l’engagement d’un Etat ?

Evidemment, tout dépend de l’échelle à laquelle les problèmes se posent. Or, bon nombre de problèmes écologiques, à commencer par ceux du changement climatique et de la gestion des ressources énergétiques, se posent à une échelle qui appelle un niveau de planification, pour faire évoluer la cohérence d’activités humaines marquées par une extrême division du travail, impossible à mettre en œuvre sans politique publique ambitieuse et volontaire, et bien sûr un pouvoir politique apte à la porter efficacement.

C’est non seulement un renforcement du rôle de l’Etat, qui abdique aujourd’hui face aux intérêts dominants, qui est indispensable pour répondre aux problèmes écologiques, mais un prolongement de sa capacité d’intervention à l’échelle de la planète, face à des marchés mondiaux. En effet, le rôle des Etats-nations ne se pose pas en concurrence avec les institutions mondiales : la faiblesse de ces dernières nourrit la faiblesse des Etats. C’est seulement si ceux-ci inscrivent leur action dans le cadre d’une politique nouvelle de gestion des ressources et de réponse aux enjeux climatiques, qu’ils pourront trouver la force d’une légitimité nouvelle. C’est dire l’importance du travail qu’avait engagé François-Xavier Vershave sur la notion de biens publics mondiaux.

La gauche, les communistes et l’Etat

Qu’on le considère comme impuissant ou comme soumis, à l’évidence, ce n’est pas le pouvoir politique actuel, dans son rapport aux puissances qui dominent la production, les échanges, la consommation, qui sera à même d’apporter une réponse à la hauteur des dangers de la situation actuelle.

Le problème, c’est que lorsqu’on se tourne vers ceux qui prétendent contester à des degrés divers ce pouvoir politique, on constate que domine la plus grande réticence, sinon la répugnance, à concéder toute sa place à l’Etat dans le projet politique. C’est ce que constatait Anicet Le Pors dans un entretien publié par l’Humanité du 5 octobre 2007 en évoquant « la hantise d’être taxée d’étatisme » de la gauche et notamment des communistes, en ajoutant « de crainte d’être assimilé au modèle soviétique, on ne fait plus la différence entre étatisme et Etat ». C’est particulièrement le cas au PCF, où les expressions non-étatiste ou anti-étatiste sont devenues les sésames censés ouvrir la voie à une régénération de son projet et de ses modes d’action. Ainsi, bien des dirigeants ou de théoriciens communistes rêvent de ce qu’aurait du être une expérience communiste idéale au XXème siècle, une société où l’Etat s’éteigne. Ce faisant, il me semble qu’ils renouent avec la visée messianique et le refus de prendre en compte l’existence inévitable de conflits d’intérêts, qui ont précisément empêché de penser l’Etat d’après la révolution, et la nécessaire limitation du pouvoir. Sans considérer qu’il s’agit de la seule explication Domenico Losurdo pose ainsi ce problème : « au contraire de Marx et du marxisme, qui se sont souvent abandonnés à l’utopie abstraite de la disparition complète du pouvoir et des rapports de pouvoirs en tant que tels, le libéralisme a eu le mérite théorique et historique de s’être concentré sur les problèmes de la limitation du pouvoir, même si c’est avec le regard fixé sur une communauté restreinte d’hommes libres » (interview publiée sur le site filosofia.it).

En outre, la sous-estimation du rôle du pouvoir politique dans les réponses à la situation actuelle du pays, et plus largement du monde, fait passer à côté du besoin d’Etat que ressentent ceux qui sont les victimes de l’adaptation de l’économie au marché mondial. On a vu avec ce qui s’est passé à Metaleurop, dans les Ardennes, comment le sentiment d’être abandonné par l’Etat-nation peut acculer à des formes désespérées de lutte, inimaginables au XXème siècle. A la demande d’Etat qui tient pour une large part à la totale inscription de notre pays dans la mondialisation, les communistes restent plus sourds encore que les autres forces politiques.

En élargissant notre regard, nous pouvons constater que dans la mondialisation actuelle, on ne s’en sort pas sans Etat.

Ceux qui « dérouillent » le plus y sont ceux qui ont eu le « tort » de naître là où les Etats sont les plus faibles ou bien là où ils ne sont encore pour une large part que des constructions artificielles héritées de la colonisation.

Et, force est de constater que la Chine, qui s’est redonnée un Etat après que l’ancien se soit désagrégé avec la société au début du 20ème siècle, tire son épingle du jeu. Le fait que cet Etat et cette nation aient su mener une révolution démographique, dès la sortie de la période de la Grande révolution culturelle et prolétarienne, n’y est pas sans doute pas étranger.

Sans doute, la méfiance à l’égard de tout Etat quel qu’il soit se nourrit de deux événements historiques qui ont été de nature à donner force à la vision de l’Etat comme celle d’un monstre, si on regarde ces évènements indépendamment des conditions sociales et historiques : le nazisme (rappelons-nous le slogan CRS=SS : derrière tout Etat il y a un danger nazi) et le stalinisme. Mais il ne faut pas se tromper d’époque. La réalité de l’heure ce n’est pas la menace d’un Etat orwellien, c’est à l’affaiblissement des Etats dans une mondialisation dominée par le capitalisme.

Et aujourd’hui, le dépérissement de l’Etat c’est le dépérissement assuré de la planète.

-  Eric Le Lann



Publié le 27 janvier 2008  par eric le lann


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Forum de l'article
  • L’écologie, la gauche et l’Etat
    par Eric Le Lann
    20 mai 2008, par sadek
    la crise de la civilisation contemporainne n’est pas une crise écologique ou politique ; c’est une crise morale. les valeurs spirituelles donnent à la civilisation son identité. ces valeurs déterminent la paix ou le conflis entre nations. la liberté, la justice.. ne sont que des vertus.
  • L’écologie, la gauche et l’Etat
    par Eric Le Lann
    29 janvier 2016, par Sara
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